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Potlatch Libre

Numéro 18 23 mars 1955

Bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste. — Mensuel.

6 textes · 2 009 mots · 10 min de lecture · texte de l’édition Le Bail, collationné à l’image du fac-similé de la Beinecke, relu deux fois

APOTHÉOSE D’UN VEAU

3 min

Le rôle de l’avant-garde en Espagne se trouve être, plus que partout ailleurs, dans la dépréciation des valeurs idéologiques officielles. M. Claudio Colomer Marquès, à qui « l’intellectualisation de certains secteurs de la jeunesse espagnole apparaît comme un fait anachronique et dénué de sens », explique logiquement ce péril dans l’hebdomadaire El Español :

« Dans l’ordre social, toute pensée mue par le stimulant de l’originalité est funeste et subversive... l’intellectuel est un individu qui change l’ordre naturel et logique des attirances de l’intelligence... Nous croyons que l’Espagne a besoin, comme les plus importants pays du monde, d’une jeunesse intelligente, active, professionnelle et sportive. »

Mais si la philosophie de la classe dominante dispose, contre nos camarades espagnols, d’un arsenal d’interdictions plus ouvertements policières que dans le reste de l’Europe, du moins se trouve-t-elle au stade où elle ne ressent plus le besoin d’entretenir des succursales de diversion, du genre Sartre ou Mendès.

La pensée qu’il s’agit de renverser règne seule, à un degré d’inconséquence et de faiblesse dont témoigne cet hommage des grands propriétaires terriens, des maîtres de l’Espagne, à leur production la plus réussie :

« Dans l’église de Jésus de Medinaceli, et par une messe au Saint-Esprit présidée par le Délégué national du Syndicat, a été inauguré le Premier Congrès National de l’Élevage, auquel participaient 3 100 éleveurs et 1 000 entrepreneurs, représentants de l’industrie et du commerce...

« Ensuite le Chef national du Syndicat de l’Élevage prononça un discours, dans lequel, après avoir salué les assistants, il dit :

“... Ce congrès ne sera pas du verbalisme ; de la démagogie non plus. Son caractère transcendantal ira assez loin dans la conscience de tous les espagnols...

« Et sachant que les éleveurs sont rassemblés, je veux, au nom de tous, offrir notre hommage au grand homme d’état, le Caudillo d’Espagne, Francisco Franco. Avec Franco et pour l’Espagne se lèvent les éleveurs espagnols, et de même que dans les temps impériaux le Conseil de la Mesta avait pour symbole insigne de ses privilèges la majesté du Roi, aujourd’hui, nous, la totalité des éleveurs d’Espagne, nous offrons à notre Caudillo la présidence d’honneur du cheptel espagnol, encadré par l’institution du Syndicat National de l’Élevage, dans cette Espagne glorieuse, qui est redevenue un royaume grâce à l’épée et à la majesté du commandement de Francisco Franco. Franco possède une conception quasi frénétique de l’avenir. Il a la juste appréciation en degré et en ligne du complexe mouvement d’action et de réaction des passions humaines, il a l’intuition du calendrier du futur, voyant dans l’obscurité du destin le fait qui se cache encore dans ses entrailles. Il connait exactement la force morale disponible pour forger ou précipiter chaque nouveauté. Il domine l’estimation exacte des capacités latentes en la communauté espagnole pour arriver à un but précis. Que Franco soit notre conducteur en l’anxiété créatrice des éleveurs espagnols !...”

« À la fin de son brillant discours, Monsieur Aparicio fut très applaudi par tous les membres de l’assemblée. »

(Hoja de Lunes, Barcelone)

pour l’Internationale lettriste :
Michèle Bernstein, Jacques Fillon, Véra.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier lettriste, avec 40 autres.

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UN CHIEN ÉCRASÉ

2 min

Le décès tardif de Claudel a provoqué certains éloges littéraires qui eussent gagné à s’exprimer en privé. Aux côtés des Figaro-Match – ce dernier illustré a l’avantage de révéler visuellement, pour ceux qui ne l’auraient pas lu, quel répugnant vieillard était Claudel – on peut voir Aragon-Lettres-Françaises ou l’hebdomadaire France-Observateur louer les mérites du disparu, en dépit de ce que l’on appelle, de ce que l’on ose appeler, dans France-Observateur du 3 mars, « la gaucherie de la démarche temporelle du poète ». (Villon, Baudelaire et Rimbaud y sont cités parallèlement comme autres exemples de ce fait que « les poètes ont quelque mal à s’adapter au monde et à ses vicissitudes ».)

Encore une fois, mais d’une manière plus surprenante et plus scandaleuse que de coutume, la presse prétendue progressiste choisit l’admiration esthétique du plus contestable « génie » bourgeois plutôt que le silence ou les injures qui, dans le cas de la mort de Claudel, se trouvent seuls moralement justifiés.

À propos de la présentation à la Cinémathèque française du film d’un ancien lettriste, qui se trouve être un détournement réactionnaire, et par là même plus facilement admissible, des idées que nous avons soutenues, nous avons adressé la lettre suivante à M. Langlois, directeur de cette institution.

Monsieur,

Avisés de votre intention de présenter le 22 mars au Musée du Cinéma le film de Bismuth-Lemaître, nous croyons bon d’attirer votre attention sur l’insignifiance de cette production.

Du point de vue du cinéma « lettriste », qui est à notre sens le seul renouvellement fondamental de cet art depuis quatre ans, le film en question n’est qu’une très mauvaise copie du Traité de Bave et d’Éternité d’Isou, qui lui-même n’a représenté que l’effort le plus primaire de ce renouvellement.

L’ambition faiblement pirandellienne surajoutée à ce devoir d’écolier (briser le cadre ordinaire de la représentation cinématographique etc.) est loin d’atteindre le burlesque moyen d’Helzappopin.

Nous vous rappelons qu’il est fâcheux de favoriser dans un public qui vous fait confiance de si risibles confusions de valeur. Des truquages analogues font que certains attribuent encore aujourd’hui à Cocteau le style affirmé trois ans avant lui dans le Chien Andalou ; ou, pire, s’imaginent que l’auteur de Miracle à Milan est l’inventeur des effets de René Clair.

Nous espérons que cette lettre vous parviendra à temps.

le 20 mars 1955

pour l’Internationale lettriste :
M. Dahou, G.-E. Debord, Gil J Wolman

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NE PAS CONFONDRE

1 min

En réponse à Paris-Presse du 7 mars, qui consacre un article de plus à l’affligeant quartier Germain-des-Prés sous le titre « Simone de Beauvoir a le prix Goncourt... le prince des lettristes épouse une princesse égyptienne... etc. », l’Internationale lettriste fait savoir qu’aucune des étrangères épousées par ses adhérents n’est une princesse égyptienne.

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« LA BÊTISE AU FRONT DE TAUREAU »

2 min

Dans le numéro 109 des Temps Modernes on peut lire (pages 1 053 à 1 072) un « témoignage sur une corrida », dû à un certain Robert Misrahi, qui est bien un des textes les plus représentatifs de ce ton de pédantisme irréel introduit il y a quelques années dans la sous-production littéraire par Sartre, et presque disparu depuis sous le ridicule, mais que des épigones maladroits peuvent parfois relancer en aveugles.

La rivalité taureau-torero exposée sans rire comme une histoire d’« homosexuel envieux qui passe de la féminité à la virilité » en tuant l’animal permet au collaborateur des Temps Modernes de donner au torero un conseil péremptoire, et comme on n’a pas tous les jours la joie d’en lire :

« Il suffirait qu’il écrive ses expériences tauromachiques et se fasse poète ; comme Genêt, seule la réflexion le sauverait » (p. 1 069)

Poussant encore plus loin ce qui semble être une parodie trop chargée, il ressort comme argent comptant les pseudo-définitions de l’art que Sartre lui-même n’a jamais réussi à faire prendre au sérieux par personne, malgré les deux ou trois volumes de Situations qui les insinuaient à chaque page :

« ... la tauromachie ne saurait être assimilée à un art : elle n’a pas pour fondement la générosité, elle n’est pas un appel à la liberté des autres... » (1 072)

Il faut ajouter au désastre un petit « engagement » joliment enlevé sur l’économie, avec des aperçus bien personnels : « sans tueurs, (c’est-à-dire sans toreros) il n’y aurait pas d’éleveurs. » – Puisque « les gros propriétaires fonciers qui font en grand l’élevage du taureau » feraient place peut-être, faute de taureaux, à des kolkhozes ? – (et d’abord, qu’allait-il faire en Espagne, ce voyou ? Grossir la foule des touristes qui versent leur obole aux finances du régime vaticano-franquiste, attirés par la bassesse des prix qui découle de la misère du peuple espagnol ; et la doctrine dont il est armé ne lui permettait-elle pas d’aligner exactement les mêmes conneries à propos de n’importe quel autre spectacle quotidien ?)

À propos d’une revue dont le support littéraire, bien défini par cette pourriture esthétique et morale qu’est Jean Genêt, ne dépasse jamais le niveau de la farce de lycéens (voir dans les numéros 109 et 110 L’homme au bras d’or de Nelson Algren et Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, s’ils ne sont pas plus normalement de Boris Vian), nous n’avons pas voulu attirer l’attention sur le « témoignage » d’une bêtise accoutumée, mais plutôt d’une prétention anormale.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier lettriste, avec 40 autres.

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LES RÉFLEXES CONDITIONNÉS

1 min

La découverte joyeusement annoncée par Aragon au Deuxième Congrès des Écrivains Sovietiques (Nouvelle Critique, n° 62), et qui lui parait justifier le séminaire des « Jeunes Poètes du C.N.E. » :

« C’est que le fait même de discuter de la technique du vers ramène forcément au vers forgé patiemment et longuement par des siècles d’expérience des poètes... »

N’est-elle pas une preuve de même valeur que ce genre de constatation :

« C’est que le fait même de discuter de théologie ramène forcément à la religion forgée patiemment et longuement par des siècles d’expérience de l’Église... » ?

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LA VALEUR ÉDUCATIVE

Guy-Ernest Debord · 3 min

(suite et fin)

Voix 4 : Le relief, le climat, les fleuves que nous avons étudiés jusqu’ici forment le cadre dans lequel vivent les êtres animés, les plantes, les bêtes, les hommes. Chaque espèce vivante s’adapte aux conditions naturelles. Mais souvent l’homme, l’être le plus actif et le plus destructeur, a modifié ces conditions et créé des paysages nouveaux.

Voix 1 : Les drapeaux rouges, frappés de l’étoile d’Ho Chi Minh, ont longuement flotté sur la ville. Les nouveaux maîtres n’oublièrent pas d’en décorer la cathédrale.

Voix 4 : Ainsi, la civilisation et las modes de vie modernes pénètrent jusqu’aux extrêmes limites des terres habitables.

Voix 3 : Autour du Pôle Sud s’étend un continent montagneux.

Voix 2 (jeune fille) : Même quand je marcherais dans la vallée de l’ombre de la mort je ne craindrais aucun mal, car tu es avec moi.

Voix 1 : Les explorateurs ont pour ennemis le froid, le vent, l’obscurité, l’isolement.

C’est une véritable aventure qu’un départ vers ces régions. Même aujourd’hui, aidés par la T.S.F. et l’avion, les explorateurs se perdent.

Ils savent se guider d’après les étoiles, la houle, le vent. Ils ont des cartes marines faites de baguettes de bambou, indiquant les îles et les courants.

Voix 2 (jeune fille) : Je me souviens de l’amour que tu me portais au temps de ta jeunesse, au temps de tes fiançailles, quand tu me suivais au désert, sur une terre inculte... Et je t’ai fait entrer dans un pays semblable à un verger pour en manger les fruits et jouir de ses biens.

Voix 1 : Ceux qui font des révolutions dans le monde, ceux qui veulent faire le bien, ne doivent dormir que dans le tombeau.

Voix 3 : Les hommes construisent leurs maisons en vue de l’usage qu’ils veulent en faire. La même maison ne convient pas à toutes les occupations, à tous les genres de vie.

Tout ce qui n’est pas nouveau dans un temps d’innovation, est pernicieux.

Voix 1 : L’histoire des idées que prouve-t-elle, sinon que la production intellectuelle se métamorphose avec la production matérielle ?

Les idées dominantes d’un temps n’ont jamais été que les idées de la classe dominante. On parle d’idées qui révolutionnent la société tout entière. On ne fait ainsi que formuler un fait, à savoir que les éléments d’une société nouvelle se sont formés dans la société ancienne ; que la dissolution des idées anciennes va de pair avec la dissolution des anciennes conditions d’existence.

Voix 2 (jeune fille) : De nos jours on travaille surtout dans de grandes usines où les machines permettent de fabriquer d’innombrables objets. L’ouvrier surveille et règle les machines ; il se cantonne dans un travail uniforme et strictement défini. La mise en marche de telles usines exige des capitaux énormes, une force motrice et une main-d’œuvre abondante, et la proximité de voies de communications commodes.

Toutes les phrases de cette émission radiophonique ont été détournées de :

Bossuet. Panégyrique de Bernard de Clairvaux.
Demangeon et Meynier. Géographie générale. Classe de sixième.
France-soir, du 5 novembre 1954.
Livres de Jérémie, des Psaumes, de Samuel.
Marx et Engels. Manifeste communiste.
Saint-Just. Rapports et Discours à la Convention.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier marchandise, avec 79 autres.

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