Le mot que Debord hérite du jeune Marx et qu'il ne prononce presque jamais sans le déplacer. Être aliéné, ce n'est pas être malheureux : c'est que ce qu'on fait passe dans une chose qui vous revient comme une puissance étrangère. L'ouvrier est aliéné dans son produit ; le spectateur l'est dans les images qu'il contemple, et son aliénation est même plus complète, puisqu'elle lui prend ses gestes et jusqu'à ses désirs. Tout le livre de 1967 peut se lire comme une théorie de l'aliénation qui aurait cessé de porter sur le travail seul pour porter sur la vie entière.
Le mot a deux sens dans la revue. En 1958, les « Définitions » du n° 1 en font le camp des adversaires : ce sont eux qui inventent le « situationnisme », une doctrine que le groupe refuse d'avoir. Puis, à la conférence de Göteborg, en août 1961, Kotányi propose d'appeler anti-situationnistes les œuvres d'art des membres eux-mêmes, puisque les conditions d'une création situationniste ne sont pas réunies. La conférence adopte la règle, et le n° 7 en rend compte en 1962.
Le nom que prend, dans les années soixante, le pouvoir des producteurs sur leur production. Les situationnistes s'en réclament, mais à une condition qui n'est pas de style : une autogestion qui ne gérerait que l'usine, en laissant intactes la marchandise, l'urbanisme et l'emploi du temps, serait une autogestion de l'aliénation. L'autogestion qu'ils veulent est généralisée — elle porte sur la vie quotidienne autant que sur la production, et sa forme est le conseil.
Chez Debord, une classe, et non un défaut d'administration. Là où la bourgeoisie possède l'économie par la propriété privée, la bureaucratie la possède collectivement, par l'État — et le bureaucrate individuel n'a part à cette possession que comme membre du corps. De là son besoin de se montrer dans une personne unique, le chef, et son recours permanent au mensonge sur sa propre origine. La critique de l'Est, dans le livre, n'est pas un ralliement à l'Ouest : ce sont deux gestions du même monde.
Ce qui manque au prolétariat pour être ce qu'il est. La bourgeoisie a pris le pouvoir parce que l'économie qui grandissait était déjà la sienne : sa conscience venait après sa puissance. Le prolétariat n'a pas de puissance qui précède sa conscience ; il ne gouvernera qu'à condition de savoir ce qu'il est, et la thèse 114 y insiste : ceux qu'on a privés de la conduite de leur vie deviennent le prolétariat au moment où ils s'en aperçoivent. La position rappelle Lukács, mais Debord refuse ce que Lukács en avait fait : confier cette conscience au parti.
La forme d'organisation que Debord oppose à toutes les représentations : le pouvoir exercé directement par les producteurs assemblés, avec des délégués révocables à tout instant. Il en trouve les moments dans la Russie de 1905 et de 1917, l'Allemagne de 1919, l'Espagne de 1936, la Hongrie de 1956 — chaque fois vaincus, et par leurs représentants autant que par leurs ennemis. C'est là que la critique du spectacle rejoint la politique : le conseil est l'anti-spectacle, la vie qui ne se délègue pas.
L'attitude que le spectacle exige et fabrique. Plus on regarde, moins on vit : le spectateur se dessaisit de lui-même au bénéfice de ce qu'il contemple, et ses gestes finissent par appartenir à quelqu'un d'autre, qui les joue à sa place. La contemplation n'est pas un choix du spectateur, c'est la forme que prend la passivité quand la totalité de la vie s'est mise à distance.
Le n° 1 la définit comme « reflet et préfiguration, dans chaque moment historique, des possibilités d’organisation de la vie quotidienne » : ce qu'une époque sait faire de ses jours. Dans le livre de 1967, la culture est devenue la marchandise qui entraîne toutes les autres, celle sur laquelle la société spectaculaire compte le plus, et sa négation par les avant-gardes s'est épuisée en style. Entre les deux, le mot a changé de camp.
L'état de la culture moderne selon les situationnistes de 1958 : les formes traditionnelles se sont défaites, les avant-gardes ont détruit sans reconstruire, et ce qui reste est une répétition de gestes vidés. La décomposition n'est pas déplorée — elle est le sol sur lequel construire, et elle sépare ceux qui en tirent des situations de ceux qui en tirent des œuvres.
Le projet des avant-gardes du siècle, tel que les situationnistes le reprennent : ni conserver l'art comme domaine séparé, ni le supprimer, mais le réaliser dans la vie, comme Marx voulait réaliser la philosophie en la supprimant. Dada n'avait fait que la moitié du chemin, l'abolition sans l'accomplissement ; le surréalisme l'autre moitié, l'accomplissement sans l'abolition. Il faut tenir les deux à la fois. La situation construite est ce dépassement en acte ; le chapitre VIII du livre en tire le bilan.
Un mode d'expérience de la ville. Dériver, c'est traverser des ambiances urbaines variées en se laissant conduire par les sollicitations du terrain — un passage, une lumière, une rupture — plutôt que par une destination. Ce n'est ni la promenade ni le voyage : c'est une technique, qui suppose une conscience des effets psychogéographiques, et qui se pratique le plus souvent à plusieurs, sur une durée courte. La « Théorie de la dérive », d'abord parue dans Les Lèvres nues en 1956, est reprise dans le n° 2 de la revue.
Un mot que Debord examine en 1988 pour le retourner : la désinformation est, dit le pouvoir, ce que font ses ennemis — et c'est ainsi que le spectacle intégré nomme toute vérité qui le gêne. Elle n'est pas le contraire de l'information spectaculaire, elle en est un usage : la fausseté est le milieu même, et « désinformation » ne désigne que ce qui y contredit la version officielle.
L'emploi, dans un ensemble nouveau, d'éléments préexistants — phrases, images, plans de films — sans respect de leur sens d'origine. Ce n'est pas la citation, qui honore sa source, ni le collage, qui joue de l'hétérogène : c'est la réutilisation d'un fragment pour lui faire dire ce qu'il ne disait pas, au service d'une proposition présente. Le « Mode d'emploi du détournement », écrit avec Wolman en 1956, en donne les lois ; Mémoires, les films et le livre de 1967 lui-même en sont la mise en œuvre. Le détournement suppose qu'on ait lu.
Le travail propre du spectaculaire intégré. Ce n'est pas le mensonge sur un fait, qu'on pourrait démentir : c'est la disparition de ce à quoi l'on comparerait. Quand l'histoire récente est refaite à mesure, quand les experts parlent pour ceux qui les paient et que nul ne garde de mémoire, il ne reste plus rien qui puisse contredire — et l'on n'a même plus besoin de mentir beaucoup. Les Commentaires de 1988 en font le trait dominant de l'époque, et y voient la raison pour laquelle la critique doit savoir attendre.
L'analyse de Marx que Debord porte à son terme. Dans l'échange, le rapport entre les producteurs prend la forme d'un rapport entre les choses : la valeur paraît une propriété de l'objet, comme son poids, alors qu'elle est un rapport social. Marx appelait cela un fétichisme, par analogie avec l'objet religieux qu'on adore après l'avoir fabriqué. Debord constate qu'un siècle plus tard le fétichisme n'a plus besoin de tromper : il s'est fait monde visible, et c'est le spectacle.
Le dernier mot du livre. L'idéologie, chez Marx, est une représentation fausse qui masque le réel ; dans la société du spectacle, elle n'a plus besoin de masquer, elle s'est faite monde : elle est matérialisée dans les objets, l'urbanisme, l'emploi du temps. C'est pourquoi Debord tient le spectacle pour l'idéologie par excellence : il réalise ce que toute idéologie ne faisait que promettre, une vie appauvrie qui prend sa propre négation pour le monde. Le chapitre IX tient en dix thèses.
Le groupe d'avant, 1952–1957 : Debord, Wolman, Bernstein et quelques autres, sortis du lettrisme d'Isidore Isou pour aller plus loin que la poésie. C'est là que naissent la dérive, la psychogéographie, le détournement, et le bulletin Potlatch. L'Internationale situationniste en hérite le vocabulaire et l'homme.
Le groupe, et sa revue. Fondé en juillet 1957 à Cosio d'Arroscia, en Italie, de la réunion de l'Internationale lettriste, du Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste (Jorn) et du Comité psychogéographique de Londres ; dissous en 1972. Petit par choix : en 1969, la revue écrit qu'il n'a jamais groupé plus de vingt-cinq à trente participants, et souvent moins. La revue, douze numéros de 1958 à 1969, est ce que le groupe a laissé de plus lisible, et ce qu'il a voulu libre.
Le second chapitre du livre s'intitule « la marchandise comme spectacle », et le titre dit la thèse : le spectacle commence quand la marchandise a fini de gagner la vie sociale, qu'il n'en reste plus un coin hors de l'échange. Debord prolonge ici l'analyse du fétichisme chez Marx, et l'on y entend aussi la réification de Lukács : la marchandise se fait monde visible, et ce monde s'admire. L'économie, qui avançait d'abord sans se montrer, devient l'objet même de la contemplation.
Le moteur de la pensée du livre, et son style. Le mot vient de la dialectique : la revue parle du négatif au sens hégélien, celui d'un mouvement par lequel une chose devient autre qu'elle-même, et la thèse 114 fait du prolétariat ce qui, dans la société présente, travaille contre elle, ce qui rappelle Marx. Debord y ajoute une manière d'écrire : la critique n'a pas à être neutre, elle a un style, celui de la négation, fait de phrases retournées et de formules renversées, une pensée qui ne se fige pas.
La ville que Constant a dessinée et construite en maquettes et en plans : une structure suspendue, modifiable par ses habitants, où le travail serait automatisé et où la vie serait un jeu continu. C'était l'urbanisme unitaire pris au mot. Constant quitte l'Internationale situationniste en 1960, et la revue lui reproche d'avoir donné le pas aux structures et aux techniciens de l'architecture sur le jeu et la vie quotidienne. Le livre de 1967 ne traite plus l'urbanisme qu'en critique.
Le mot que Debord reprend à Lautréamont pour dire le détournement. La revue cite la maxime en mars 1966, dans « Les mots captifs » (n° 10) : « Le plagiat est nécessaire : le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par une idée juste. » Le chapitre VIII du livre en fait une méthode, et le livre lui-même procède souvent ainsi, en reprenant des phrases de Hegel, de Marx ou de Feuerbach pour les retourner.
Dans le n° 2 de la revue (1958), un lieu de la ville où se recoupent plusieurs directions d'ambiance et qui oriente, sans qu'on s'en aperçoive, le chemin de qui la traverse : aux Halles, le complexe de la Bourse du Commerce et de la place des Deux-Écus. « Théorie de la dérive » en fait une hypothèse centrale. Le mot sert ici de figure de navigation : ce glossaire est la plaque tournante du site, l'endroit d'où chaque mot renvoie à un texte.
Le bulletin de l'Internationale lettriste, paru de 1954 à 1957, et distribué gratuitement — jamais vendu. Le nom vient de l'ethnologie : chez les peuples de la côte nord-ouest de l'Amérique, le potlatch est une fête où l'on donne et où l'on détruit ses biens, et où le prestige se gagne par la dépense et non par l'accumulation. C'était un programme : contre une société qui échange, un bulletin qui se donne.
Chez Debord, le mot ne désigne pas seulement les ouvriers d'usine : c'est l'immense majorité de ceux qu'on a dépossédés de la conduite de leur propre vie, dès lors qu'ils en prennent conscience. Le chapitre IV, le cœur politique du livre, retrace comment le mouvement ouvrier a été trahi par ses propres représentations, la social-démocratie puis le bolchevisme, et ne retrouve sa vérité que dans les conseils. Le prolétariat est le sujet de l'histoire à condition de ne se laisser représenter par personne.
L'admirateur : celui qui répète le vocabulaire situationniste sans en tenir la pratique, et fait de la critique du spectacle un spectacle de plus. L'adjectif paraît déjà dans le dernier numéro de la revue, en 1969, qui met en garde contre une admiration « pro-situationniste » sans recul. La Véritable Scission de 1972 se retourne contre ce milieu, que l'Internationale situationniste a produit malgré elle. C'est le nom de la récupération quand elle vient des amis.
L'étude des effets précis du milieu géographique, aménagé consciemment ou non, sur le comportement affectif des individus. Le mot, forgé dans l'Internationale lettriste, désigne à la fois une science en projet — relever ce que tel quartier fait à qui le traverse — et un art de vivre la ville. Les cartes de 1957, The Naked City et le Guide psychogéographique de Paris, en sont la figure : des fragments de plan reliés par des flèches, une ville réduite à ses unités d'ambiance et aux passages qui les joignent. C'est la figure de ce site.
Le mécanisme par lequel le spectacle absorbe ce qui le conteste : il ne réfute pas la critique, il l'expose. Une idée subversive devient un style, une révolte une mode, un situationniste un sujet de thèse. Les situationnistes ont fait de la récupération une obsession pratique — d'où les exclusions, d'où le sabordage de 1972, pour ne pas survivre comme image d'eux-mêmes. La Véritable Scission est le récit de cette décision.
Ce dans quoi le vécu s'éloigne. Le mot a chez Debord son sens politique autant que son sens visuel : le spectacle est représentation comme le parti bolchevik était représentation du prolétariat — une part détachée qui parle au nom du tout et finit par le remplacer. Le chapitre IV, le plus long du livre, traite précisément du prolétariat « comme sujet et comme représentation », et lit toute l'histoire du mouvement ouvrier à travers cette substitution.
Le trait que le spectaculaire intégré a repris au concentré. En 1988, Debord constate que la société qui se dit la plus transparente est celle où l'on ne sait plus rien de ce qui se décide : services, réseaux, affaires, tout ce qui compte se passe hors de la scène, et le spectacle n'est plus seulement ce qu'on montre, c'est ce qui couvre ce qu'on cache. Les Commentaires sont un traité du secret d'État à l'âge de la publicité.
Le principe dont le spectacle est le résultat. Séparation du producteur et de son produit, du vécu et de son image, de l'individu et de la totalité de sa vie : partout où une activité est retirée à ceux qui la font pour leur revenir sous forme de chose à contempler, il y a séparation. Le premier chapitre du livre de 1967 s'appelle « la séparation achevée » : elle est achevée quand elle s'est faite monde, et qu'elle se montre elle-même comme le seul monde possible.
Le mot qui donne son nom au groupe. Contre le spectacle, qui se contemple, la situation se construit : c'est un moment de la vie, concrètement et délibérément organisé par l'aménagement collectif d'une ambiance et d'un jeu d'événements. Le projet est d'abord celui du Rapport de 1957 — faire de la vie quotidienne un terrain d'expérimentation plutôt qu'un lieu de consommation — et il porte tout le programme des premières années de la revue : dérive, psychogéographie, urbanisme unitaire en sont les instruments.
Un mot que les situationnistes ont défini pour le refuser. Dès le premier numéro de la revue, ils le donnent pour dépourvu de sens : un « -isme » suppose une doctrine, un corps d'interprétations du monde existant, et c'est exactement ce qu'ils ne veulent pas être. La notion, disent-ils, ne peut venir que de leurs adversaires. L'histoire leur a donné tort sur l'usage et raison sur le fond : le mot a prospéré, comme récupération.
Celui qui se consacre à construire des situations, et par extension le membre de l'Internationale situationniste. Le n° 1 de la revue définit le mot avec soin, et refuse aussitôt son dérivé : il n'y a pas de « situationnisme », qui serait une doctrine d'interprétation, là où il ne doit y avoir qu'une pratique.
Le mot central, et le plus mal lu. Le spectacle n'est pas la télévision ni la publicité, ni même « les images » : c'est ce que devient une société quand tout ce qu'on y vivait directement s'en va dans une représentation qu'on regarde. Ce qui compte pour Debord, ce sont moins les images que ce qu'elles font entre les gens : elles s'interposent dans leurs rapports et finissent par les régler. Le spectacle est donc une forme de la séparation, non un excès de l'image ; c'est le capital arrivé au point où il se donne à voir, et l'on contemple ce qu'on ne vit plus.
La première des deux formes rivales que le spectacle prend en 1967. C'est celle des bureaucraties totalitaires, à l'Est comme dans les fascismes : le spectacle se ramasse autour d'une vedette absolue, le chef, dont l'image tient lieu de tout le reste, et il s'appuie sur la police plus que sur la marchandise. Debord le tient pour la forme arriérée du spectacle, celle des économies pauvres.
La seconde forme : celle des sociétés d'abondance marchande, où le spectacle ne se concentre sur personne mais se répand dans la totalité des marchandises en concurrence, chacune promettant l'accès au tout. Là, ce n'est pas un chef qui est contemplé, c'est la marchandise elle-même, et la vedette n'est que l'une d'entre elles. C'est la forme américaine, et Debord la juge la plus avancée.
La troisième forme, que Debord n'introduit qu'en 1988, dans les Commentaires : les deux précédentes ont convergé. Le règne de la marchandise, propre au diffus, s'est adjoint ce qui faisait le concentré, le secret et la falsification, qui ne rencontrent plus de résistance. Le spectacle ne se contente plus d'entourer la réalité, il s'y est mêlé au point qu'on ne peut plus la penser hors de lui. Aucun numéro de la revue ne l'emploie : il paraît dix-neuf ans après le dernier.
Ce que l'abondance marchande offre à la place de la vie. La société du spectacle a résolu, pour une part de l'humanité, la question de la survie brute — mais elle n'a pas ouvert sur autre chose : elle a étendu la survie, l'a enrichie de biens, et l'a maintenue comme horizon. La « survie augmentée » est la survie qui se prend pour la vie parce qu'elle a des loisirs.
Le temps de la société spectaculaire. Les sociétés anciennes vivaient un temps cyclique, celui des saisons ; l'histoire a introduit un temps irréversible, celui des événements. Le spectacle renvoie ce temps irréversible sous une forme cyclique de contrefaçon : la semaine et le week-end, les vacances, la saison des nouveautés — un retour du même qui a l'apparence du changement et la fonction de la consommation. Le chapitre V pose la question du temps, le VI en fait la critique.
Le temps qu'on passe à consommer des images, et qui est lui-même vendu comme une image. Le loisir vendu comme temps libre est en réalité le temps où la vie séparée continue sous une autre forme : on y consomme le spectacle de ce qu'on n'a pas vécu. Le chapitre VI en fait l'envers exact du temps historique, celui où les hommes font leur propre histoire.
L'exigence méthodique du livre, et sa politique. Une critique qui ne porterait que sur l'art, ou que sur l'économie, ou que sur la politique, serait une spécialité de plus, et les spécialités sont la forme même de la séparation. On reconnaît là une leçon de Lukács : seule une pensée du tout atteint une société qui se tient par toutes ses parties. Debord en tire une conséquence pratique : l'organisation révolutionnaire critique la société d'un seul tenant et refuse tout accord avec un pouvoir séparé, où qu'il s'exerce sur la planète.
L'unité de base de la psychogéographie : un morceau de ville qui tient ensemble par ce qu'il fait ressentir à qui le traverse, et dont on sort en franchissant une limite qu'aucun plan ne marque. Les cartes de 1957 découpent Paris en unités d'ambiance et laissent le reste en blanc. Ce blanc dit seulement ceci : ce morceau-là n'a pas été relevé.
Pour Debord, la façon dont le capitalisme s'empare du milieu où l'on vit, la nature comme la ville, pour l'aménager à son usage : un espace qui isole les gens tout en les regroupant, la banlieue-dortoir et le grand ensemble comme mise en scène de la séparation. Le chapitre VII de 1967 lui est consacré, et In girum, en 1978, en fait l'élégie : le Paris que l'on a détruit était celui où l'on pouvait dériver.
La théorie de l'emploi de l'ensemble des arts et des techniques concourant à la construction intégrale d'un milieu, en liaison dynamique avec des expériences de comportement. Autrement dit : l'urbanisme repris à l'urbaniste, et pensé comme un art total de vivre la ville plutôt que comme une organisation de la circulation. Le programme des premières années, porté par Constant et Jorn avant Debord ; le chapitre VII du livre de 1967, « l'aménagement du territoire », en est la face critique.
La figure humaine du spectacle. La vedette — star de cinéma ou chef d'État — concentre en une personne l'image d'un rôle possible : elle vit, en apparence, la totalité que chacun ne vit qu'en morceaux, et c'est pour cela qu'on s'y identifie. Elle est le contraire d'un individu : elle a renoncé à toute qualité propre pour n'être que l'image d'une qualité. Le chapitre III en fait la figure commune du concentré et du diffus.
Le terrain de tout. Le spectacle ne se combat pas dans les idées mais là où il règne : dans l'emploi du temps, le logement, le trajet, le loisir. Les situationnistes prennent le mot à Henri Lefebvre, qu'ils fréquentent puis quittent, et en font la mesure de toute critique — une théorie qui ne change pas la vie quotidienne n'a rien changé. La revue en fait un chantier constant, de « Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne » (1961) jusqu'à mai 68.