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Potlatch Libre

Numéro 25 26 janvier 1956

Bulletin d’information de l’Internationale lettriste. — Mensuel.

6 textes · 2 132 mots · 11 min de lecture · texte de l’édition Le Bail, collationné à l’image du fac-similé de la Beinecke, relu deux fois ; 7 passages non collationnés (page absente)

AU VESTIAIRE

5 min

Le « Studio-Parnasse », célèbre par les affiches constamment dithyrambiques qui jalonnent chaque semaine sa rétrospective ininterrompue de tous les films de troisième ordre qui furent jamais tournés, s’est aventuré ce mois-ci à présenter de l’inédit. C’était malheureusement La Pointe courte. Il s’agit d’une suite de photographies, relevant de l’esthétique la plus périmée des cartes postales, et consacrées tantôt à un village de pêcheurs, tantôt aux promenades d’un couple d’intellectuels – les séquences sur le premier sujet donnant lieu à un dialogue si faux et si bête qu’il en fait paraître par contraste habiles et naturels les films de Pagnol ; tandis que les séquences consacrées aux intellectuels sont le prétexte d’un bavardage d’une platitude extrême.

On ne peut croire qu’il y ait des gens – dont beaucoup font profession de culture cinématographique – pour s’en laisser imposer par un vide qui ne cherche même pas à se dissimuler (comme, disons, le néant dialectique de Merleau-Ponty), mais qui s’avoue et se souligne ingénument. Pourtant les divers jugements émis, de tous côtés, sur cette futile affaire, forment un panorama presque complet des sottises qui dominent en ce moment le jeu des idées. Ils appellent les quelques observations suivantes.

1° – Il n’est pas vrai, comme l’avance la critique communiste, que le film soit bon dans la mesure où il parle des ouvriers, et mauvais quand il montre des intellectuels « de l’espèce la plus dangereuse ». Cet esprit ouvriériste, qui applaudit dès que l’on voit une casquette sur l’écran, rejoint tout un aspect de la sensibilité bourgeoise sur « l’esprit du peuple de Paris » ou « l’ouvrier de chez nous, râleur mais honnête », avec prolongements sur le vin rouge et le bal musette (d’ailleurs rien de cela ne manque dans La Pointe courte). Disons qu’au mieux un film spécialement consacré à la peinture d’un milieu ouvrier ne peut avoir quelque valeur, par son propos, que s’il dénonce d’une manière délibérée et conséquente les responsabilités de la situation qu’il nous montre (par exemple Aubervilliers de Prévert et Lhotar). Dans La Pointe courte, il est visible que les pêcheurs ont le rôle des bons sauvages sans complications, heureux dans la saine vie de nature, par opposition au couple de citadins qui « s’interroge ». En fait cette opposition, loin de devoir réjouir les communistes, est exactement dans l’esprit poujadiste.

2° – Le problème n’est aucunement de savoir si un film doit ou ne doit pas faire tenir à ses personnages des propos « littéraires ». Ce qu’il faut admettre, c’est que tant que le niveau littéraire ne dépassera pas cette marmelade de romans roses, cette dérision de fins de cuites entre jeunes gens qui ont renoncé à la deuxième partie du baccalauréat pour se lancer dans la vente des microsillons, cela fera rire.

Il est d’ailleurs étonnant de constater que la littérature, avec les distances sidérales qu’elle implique entre Proust et Louis Pauwels, se voit considérée comme une unité insécable quand on veut en ravager le cinéma. Du fait que personne ne voudrait parler comme on l’ose dans La Pointe courte, certains ont l’air de déduire qu’il est courant de lire ou d’écrire ce style. Il faut donc rappeler cette vérité élémentaire que les dialogues de La Pointe courte ne sont même pas de la littérature. Très au-dessous de la littérature la plus médiocrement faite, ils y visent, comme Sartre vise à parvenir un jour au niveau de la pensée politique.

3° – Les seules objections assez fortes élevées contre La Pointe courte provenant de fidèles d’Astruc, on doit bien souligner qu’il ne s’agit là que d’une querelle de chapelles entre deux entreprises du même ordre, aussi méprisable l’une que l’autre. Astruc n’a pas eu une plus belle réussite dans l’emploi de la littérature malgré l’enthousiasme de commande d’un clan bien placé dans les journaux (un critique est allé jusqu’à citer une conversation roulant sur la métaphysique, parce que l’héroïne demande de son air le plus niais au godelureau qui la courtise « s’il croit à l’enfer »). Sans doute Astruc connait bien les œuvres importantes du cinéma, alors que la photographe Agnès Varda, l’auteur de La Pointe courte, n’en connait rien et, parait-il, n’en fait pas mystère. Les Mauvaises rencontres évitaient donc cet amateurisme prétentieux, mais pour verser dans la virtuosité creuse et scolaire. En outre le thème proclamé des Mauvaises rencontres – l’ambition – donnait à Astruc l’occasion d’étaler inconsciemment une telle malhonnêteté sociale que la bêtise partout reconnaissable dans son œuvre, la bêtise qui fait rire, atteignait en plusieurs points à la pure connerie, qui provoque plutôt la colère.

4° – La Pointe courte ne présente pas le moindre apport cinématographique, même si Agnès Varda a naïvement redécouvert quelques effets que son inculture lui faisait passer pour neufs. Non seulement les rapports d’images dont elle use avec les intentions symboliques les plus indigestes font l’objet, comme on l’a dit, de la théorie d’Eisenstein sur le montage des attractions, mais encore ils sont la base du langage cinématographique des productions franchement commerciales.

5° – Que le film ait été tourné en deux mois (le temps ne fait rien à l’affaire), ou qu’il n’ait coûté que dix millions (c’est encore bien trop), voilà les arguments que l’on nous jette, et qui ne peuvent émouvoir que certains amateurs de records spéciaux, comme M. Julliard. Reste à savoir finalement si quelque chose a été fait, à sept ou à vingt-sept ans, avec dix millions ou quarante, à pied ou en voiture.

6° – Enfin, l’existence et l’attitude de l’animateur du « Studio-Parnasse » méritent d’être signalées. L’imbécillité aggravée par l’assurance du personnage, et les âneries inconciliables qui se suivent et se heurtent dans ses raisonnements de marchand de tapis ivre, constituent une offense intolérable à tout ce qui pense – serait-ce même très mal – à propos du cinéma. Il est grand temps de dénoncer l’individu, de le mettre au ban des « élites intellectuelles » de Paris, et d’inciter la jeunesse à s’exercer aux effets oratoires en allant lui porter, chaque soir, la contradiction – sans qu’elle se prive, à l’occasion, de se livrer à des violences ; ou de cracher, si le motif s’en présente.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier langage, avec 71 autres.

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BONS MOTS

POUR SERVIR À UNE DÉFENSE ET ILLUSTRATION DE L’INTERNATIONALE LETTRISTE

1 min

Car, pour nos grands jeux à nous, nous n’avons plus que les lettristes.

Auguste Anglès
(Confluences, nouvelle série n° 11, 1946)

Serons-nous donc privés du lettrisme intégral et totalitaire ?

Etiemble
(Temps Modernes n° 43, 1949)

Étant donné que peu de personnes sont en état de pénétrer les secrets lettristes, l’impression en est sans importance.

Pangloss-Gaxotte
(Nice-Matin, 1954)

D’ailleurs, je ne sais pas si leur passage dans les domaines qui me préoccupent existe réellement, et si nous ne forçons pas ce groupe à exister par nos écrits... Aucun livre ne marque leur passage.

Isou (II)
(Enjeu n° 2, 1954)

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LA FORME D’UNE VILLE CHANGE PLUS VITE

1 min

La destruction de la rue Sauvage, signalée dans le numéro 7 de potlatch (août 1954), avait été commencée vers le début de 1954 par diverses entreprises privées. Les terrains qui la bordaient du côté de la Seine furent promptement couverts de taudis. En 1955, les Travaux Publics s’en mêlèrent avec un acharnement incroyable, allant jusqu’à couper la rue Sauvage peu après la rue Fulton pour édifier un vaste immeuble – destiné aux P.T.T. – qui couvre le quart environ de la longueur de l’ancienne rue Sauvage. Celle-ci n’arrive plus à présent jusqu’au boulevard de la Gare. Elle s’échève au début de la rue Flamand.

La plus belle partie du square des Missions Étrangères (voir potlatch n° 16) abrite depuis cet hiver un certain nombre de roulottes-préfabriquées qui évoquent les mauvais coups de l’Abbépierre.

De plus, le mouvement continu qui porte depuis quatre ans le quartier de plaisirs (?) de la Rive Gauche à s’étendre à l’est du boulevard Michel et en direction de la Montagne-Geneviève, atteint une cote alarmante. Dès maintenant, la Montagne-Geneviève se trouve cernée par plusieurs établissements installés rue Descartes.

L’intérêt psychogéographique de ces trois points doit donc être considéré comme fortement en baisse, et notamment pour les deux premiers qui ne valent pratiquement plus le voyage.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier corbusier, avec 8 autres.

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CONTRADICTIONS DE L’ACTIVITÉ LETTRISTE-INTERNATIONALISTE

3 min

Nous n’avons guère en commun que le goût du jeu, mais il nous mène loin. Les réalités sur lesquelles il nous est facile de nous accorder sont celles mêmes qui soulignent l’aspect obligatoirement précaire de notre position : il est bien tard pour faire de l’art ; un peu tôt pour construire concrètement des situations de quelque ampleur ; la nécessité d’agir ne souffre aucun doute.

La définition et le maintien d’une plateforme d’action fondée sur les préoccupations qui nous sont propres se heurtent en permanence à deux tendances déviationnistes de motivations opposées.

Certains individus tombent dans une perspective artistique, dont ils n’étaient peut-être jamais sortis – et peu nous importe que leurs notions artistiques impliquent en fait une majeure partie d’éléments anti-artistiques apportés par les modes successives de la première moitié du siècle –, avouant par là-même une incapacité de résoudre leurs vrais problèmes. Parmi nous, l’activité dite de propagande métagraphique a jusqu’à présent servi à ce triste usage plus qu’à tout autre.

Une autre fraction, comprenant parfois les plus avancés dans la recherche d’un nouveau comportement, se voit conduite par le goût de l’inconnu, du mystère à tout prix – et, il est à peine besoin de le souligner, par une niaiserie philosophique peu commune – à divers aboutissements occultistes et qui frisent même la théosophie. L’analyse et la répression de cette dernière tendance nous a porté, en son temps, à mettre un terme à la relative liberté politique que nous nous étions jusque là réciproquement reconnue, la base révolutionnaire commune, vaguement anarchisante, étant un terrain propice aux pires errements théoriques, contre la psychogéographie matérialiste en particulier, et même contre toute attitude situationniste conséquente.

Il est certain que chaque crise qui s’est conclue par l’élimination d’une de ces tendances n’a pas manqué de renforcer l’autre dans une certaine mesure, ou en tout cas une troisième attitude plus généralement partagée qui est celle d’un immobilisme intellectuellement confortable, apte à se traduire tout au plus par quelques outrances verbales ou, rarement, par une rixe. On pense bien que de telles pratiques fournissent à l’anti-lettrisme des arguments plus sérieux que ceux qu’il trouve dans l’esthétisme réchauffé de certains de nos anciens camarades d’avant 1952, dont la position depuis est visiblement aberrante.

D’autre part, autant ces tripotages d’une esthétique néo-kantienne ne concernent plus personne, autant le refus abstentionniste de l’écriture, et de n’importe quelle forme de manifestation, que nous voyons se développer en quelques milieux sommairement touchés par nos publications, constitue une démission malhonnête et réactionnaire. Des artistes, depuis longtemps aux prises avec les problèmes infructueux d’un domaine épuisé, croient faire acte de novateurs en y renonçant brusquement. Bien évidemment, celui qui se trouve incapable d’inventer, c’est-à-dire de participer à l’invention d’une activité supérieure, ferait mieux de rester à ses activités précédentes en les mettant par exemple au service d’impératifs électoraux. Les intellectuels dans l’embarras qui parlent de se faire maçon ou bûcheron, ou le font effectivement pendant quelques semaines, opèrent simplement un transfert, correspondant au niveau de conscience qu’ils s’imaginent posséder, de la plus répugnante conversion religieuse. Ce déchet est normal, un très petit nombre d’individus étant en ce moment prédisposé à s’occuper de nos recherches, et moins encore doué du minimum des qualités requises. Il ne faut pas s’étonner si un changement radical des besoins et des perspectives entraîne ici, comme dans toute autre branche de l’économie, d’assez grandes pertes de personnel spécialisé.

Il faut cependant parvenir à la résolution dialectique des conflits qui caractérisent la période actuelle, sans négliger un seul aspect du changement de la vie.

Ceux qui peuvent se satisfaire des plaisirs que la continuation du présent état de choses, dans l’intelligence et dans les mœurs, leur concédera ; ceux qui ne peuvent se défendre d’aimer leurs relations, Henri Michaux ou la vie de famille – nous n’avons rien à leur dire.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier urbanisme, avec 79 autres.

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ON Y VIENT

1 min

Une firme de Los Angeles s’est spécialisée dans la construction de « maisons assorties à la personnalité ». Pour familles « extraverties » ou « intraverties » au choix. Le prix varie entre quelques milliers de dollars et 180 000 pour le véritable « château irlandais ». (Paris-Presse du 14-12-55, citant Newsweek.)

Démenti formel

Il n’est pas vrai que l’éditeur Julliard ait traité avec des lettristes de la fourniture éventuelle de faux littéraires d’une plus grande envergure que les précédents, pour les attribuer toujours à d’assez jeunes filles.

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TOUCHEZ PAS AUX LETTRISTES

1 min

Le bruit court qu’un groupe de littérateurs sévissant hors de France, mû par le même intérêt passionnément hostile que nous suscitons presque toujours dans les milieux de cette sorte, prépare depuis plus de trois mois l’édition d’un faux numéro de Potlatch. Au cas où les ressources réunies de ces petits ambitieux parviendraient à un résultat, nous prions ceux de nos correspondants qui se trouveraient touchés par cette édition de nous la faire parvenir aussitôt, pour que le phénomène demeure unique.

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