Lire·Debord
  1. Lire Debord
  2. Potlatch
  3. Numéro 26

Potlatch Libre

Numéro 26 7 mai 1956

Bulletin d’information de l’Internationale lettriste.

11 textes · 2 082 mots · 10 min de lecture · texte de l’édition Le Bail, collationné à l’image du fac-similé de la Beinecke, relu deux fois

LETTRISME ET DÉFINITIONS D’INSPIRATIONS DIFFÉRENTES

OBSCURCISSEMENT PAR UN AVEUGLE

2 min

M. Moïse Bismuth, jeune universitaire déjà connu pour ses travaux sur l’orthographe phonétique (Sistème de notasion dé lètri, Richard-Masse éditeur, 1952) s’est dissimulé sous le pseudonyme transparent de Maurice Lemaître pour publier aux éditions Fischbacher (33, rue de Seine) un ouvrage intitulé Qu’est-ce que le lettrisme ? dont le propos était assez ambitieux :

« Le but et la méthode de ce livre seront donc de présenter simplement, mais de classer avec précision les découvertes lettristes, leurs rapports avec les domaines existants, les limites de leur pouvoir, ainsi que les offres originales d’affirmation qu’elles contiennent. » (page 13)

Mais, hélas, tout au long d’un fort volume, l’auteur reste fort en deçà de son programme, aussi bien par incompétence idéologique et manque d’une documentation suffisante que, semble-t-il, du fait de sa naïveté personnelle : ainsi il cite froidement, page 144, parmi les « propositions exaltantes » que lui-même a suivies et abandonnées dans sa vie... « la Fédération anarchiste et la voie Lanza del Vasto-Gurgieff » !

Dans ces conditions, on ne s’étonne plus de le voir reprendre à son compte les lamentables thèses de la Droite lettriste, telle qu’elle s’était constituée en 1952, et y ajouter même en puérilité. Rien n’y manque, depuis l’ordurier vocabulaire de la mystique (page 136 : « Dieu crée ses Judas et ses Moïse, parce qu’ils sont une partie de sa volonté. Et le vrai messie est pour lui-même, sans cesse, un Judas... etc. »), jusqu’aux âneries « économiques » les plus stupéfiantes : page 124, le christianisme est donné comme une idéologie ayant pu déterminer l’abolition de l’esclavage, comme si au XIXème siècle les nations chrétiennes n’avaient pas encore pratiqué l’esclavage là où les conditions de production le réclamaient.

Il va sans dire que nous contestons radicalement toutes les conclusions de ce livre, même si quelques unes de ses pages se trouvent exposer, presqu’accidentellement, certaines opinions de détail que nous pouvons reconnaître pour nôtres.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier situationnistes, avec 52 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

LETTRISME ET DÉFINITIONS D’INSPIRATIONS DIFFÉRENTES

ÉLOGE EN PROSE DÉTOURNÉE

1 min

Ils se rencontrent à des heures invraisemblables en d’invraisemblables lieux, échangent à la hâte un ou deux mots de conseil ou de recommandation, (des détails authentiques sur leurs voyages et leurs investigations ; leurs observations sur les caractères et sur les mœurs ; toutes leurs aventures enfin, aussi bien que les récits et autres opuscules auxquels pourraient donner lieu les scènes locales ou les souvenirs qui s’y rattachent) et poursuivent leur chemin vers la tâche désignée, puisque le temps est précieux et qu’il suffit de cinq minutes pour mettre une vie en balance.

Ou je suis bien trompé, ou nous tenons la plus fameuse aventure qui se soit jamais vue : l’aspect engageant de certaines localités en Irlande et ailleurs, qui figurent sur les cartes géographiques générales en couleur ou sur les cartes partielles d’état-major avec des échelles et des hachures ; la détermination d’un organisme passionnel destiné à fonctionner dans ce milieu.

Il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier urbanisme, avec 79 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

LE POINT CULMINANT DE L’ATTAQUE

1 min

À partir de ce vingt-sixième numéro Potlatch cesse d’être publié mensuellement. Ce bulletin nous a déjà amené tous les amis qu’il était susceptible de nous faire connaître, dans les limites de sa diffusion, et ne pourra certainement pas irriter plus ceux sur qui il obtenait cet effet depuis longtemps. Procédant consciemment, nous éviterons donc d’en faire une habitude, en maintenant son rythme de parution dans des conditions d’efficacité forcément décroissante.

Potlatch paraîtra désormais plus irrégulièrement, comme préparation d’une nouvelle phase, élargie, de nos publications.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

LES ENCYCLOPÉDISTES-GALLIMARD SUR LA PISTE D’UNE WELTANSCHAUUNG

1 min

C’est Queneau qui dirige. Et pourtant il s’agit de dresser le bilan culturel de notre époque, sans dédaigner d’ouvrir par la même occasion « des fenêtres sur l’avenir ». Dans le numéro 21 d’Actualité littéraire, organe du club des libraires de France, Queneau lui-même fait l’article et ouvre d’intéressantes perspectives sur la cohérence intellectuelle de sa monumentale entreprise :

« Notre règle, écrit-il, a été de faire confiance au spécialiste, à son objectivité comme à sa connaissance du sujet. Nous lui laissons la responsabilité de son texte. Notre contrôle vise seulement à éviter les omissions, du moins celles que le lecteur ne saurait admettre : par exemple un biologiste avait négligé de parler du mimétisme, non point parce qu’il l’avait oublié, mais parce que personnellement il en nie l’existence même : nous lui avons demandé simplement de dire son opinion afin que le mot ne soit pas absent. Tel historien n’avait pas cité une bataille célèbre, l’une des rares dont tout le monde connait la date, parce qu’elle n’a pas à ses yeux de valeur historique. Mais nos “corrections” ne vont guère au-delà de ce plaidoyer pour le lecteur. »

Comme on voit, c’est une encyclopédie qui ira loin.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier marchandise, avec 79 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

LA PREMIÈRE PIERRE QUI S’EN VA

1 min

Nous avons appris avec plaisir que l’architecte Max Bill, directeur de la Hochschule für Gestaltung d’Ulm (c’est-à-dire du nouveau Bauhaus, successeur sclérosé de l’école de Münich) avait été conduit à démissionner de son poste. Au Congrès de l’Industrial Design, tenu dans le cadre de la Dixième Triennale d’Art Industriel à Milan, la contradiction avait été violemment portée à Max Bill par Jorn et des camarades italiens au nom du dépassement du programme fonctionnaliste. Après les polémiques qui s’en suivirent, la disparition de Max Bill, dont l’effondrement théorique s’était illustré de burlesques menaces d’action judiciaire, s’imposait évidemment. Mais aucune tendance réellement progressive n’est apparue dans l’école d’Ulm, que nous continuerons à combattre avec une confiance accrue par ce notable succès.

Notre organisation commune pour l’action à mener actuellement en architecture s’est constituée à l’adresse suivante : Laboratorio Sperimentale del Movimento Internazionale per una Bauhaus Immaginista (2, via XX settembre – ALBA – Italie).

pour l’Internationale lettriste : Mohamed Dahou

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier lettriste, avec 40 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

« MISÉRABLE MIRACLE »

MÉPRISABLE MÉTIER

2 min

1

La poésie moderne s’est faite dans une opposition constante aux forces dominantes de la société où ses créateurs ont vécu. Ceux-ci se virent reprocher également les singularités de leur œuvre et celles de leur existence. Longtemps l’idéologie régnante ne les intégra pas sans réserves à son panthéon, même quand leur apport fut devenu difficilement discutable. Mallarmé défendait encore Poë d’avoir puisé son inspiration « dans le flot sans honneur de quelque noir mélange ». Bref, la pensée bourgeoise se défendait sur tous les fronts.

Aujourd’hui, le pouvoir est aux mains des mêmes gens, mais on sait qu’ils n’en sont plus à soutenir une pensée qui leur serait propre. Ils s’en consolent en niant la possibilité même d’une pensée soutenable (ceci pour les plus avancés, bien sûr il y a encore des chrétiens). Et les formes d’art qui détruisaient leur culture et leurs goûts ont si bien triomphé qu’ils arrivent, à présent qu’elles sont épuisées et rabâchées, à en admirer les dernières redites et à en respecter les infirmités mêmes.

C’est ainsi qu’Henri Michaux peut faire une exposition et un ou deux livres (Misérable Miracle) fondés sur ce seul intérêt qu’ils ont été produits sous l’influence de la mescaline. La folie, la drogue restent les éternels moyens de diversion d’une arrière-garde patentée, dépourvue désormais de toute contrepartie positive, servant à sa petite place – entre les potins de Elle, les dernières découvertes d’Hitchcock et les Jeunes Turcs du parti radical – au grand travail d’abrutissement des foules.

2

Proposition d’Asger Jorn : pour accélérer lucidement ce processus de décomposition, la Comédie Française se doit de jouer les classiques (et, à son défaut, un quelconque théâtre de la Huchette, hospitalier aux petits inventeurs, pourrait y gagner de l’estime) sous l’empire de drogues appropriées et annoncées sur les affiches et programmes. Une grande variété d’interprétations de la même pièce est garantie selon que la troupe sera toute entière sous l’effet de l’opium ou de l’héroïne ; pour le lendemain goûter du haschich, ou même de stupéfiants aussi diversifiés qu’il y a d’acteurs. Régal pour le lettré et assurance d’un stable public de drogués, qui contribuera à remédier à la crise financière de notre théâtre.

Au cas où l’on aurait le courage d’en venir promptement à ces extrémités, les lettristes s’engagent à assister aux spectacles en état d’ivresse manifeste, à la suite de l’absorption de rhum, vodka, vin rouge ou d’un autre breuvage choisi par le régisseur en harmonie avec ses propres tentatives.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier urbanisme, avec 79 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

RIEN D’ÉTONNANT

1 min

Il y a des manières plus ou moins confortables de démoraliser l’armée. Si l’on se trouve tout d’abord patriote, puis en tout cas homme du monde, journaliste en renom, chrétien de gauche ou réformiste de bonne compagnie, on ne passera pas trop de temps en prison – aussi vif que soit sur la répression de ce délit, par doctrine et par tradition, un gouvernement socialiste.

Mais si l’on n’atteint pas à cette distinction, si l’on n’est pas de la caste des anticolonialistes spécialisés qui se retrouvent régulièrement courant à la rescousse de celui des leurs que l’actualité met en vedette, si l’on est donc suspect d’inciter à une subversion plus générale, on ne sera pas souvent nommé dans les beaux meetings où ces élites vont mêlant leurs diverses tendances, on ne tiendra pas beaucoup de lignes dans les courageux hebdomadaires.

Voilà pourquoi l’emprisonnement à Fresnes de Pierre Frank, secrétaire de la IVème Internationale, et de plusieurs militants de cette organisation, est passé presque inaperçu.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier conseils, avec 51 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

MODESTE PRÉFACE À LA PARUTION D’UNE DERNIÈRE REVUE SURRÉALISTE

1 min

André Breton voyait venir le dix-huit février dernier son soixantième anniversaire. Par les soins de nos camarades de la revue Les Lèvres Nues, de fausses invitations furent lancées qui menèrent dans les salons de l’hôtel Lutétia un nombre indéterminé de dupes (plusieurs centaines d’après L’Express, mais l’envoyé de Combat n’y a vu que « quelques invités non prévenus »).

Trois jours après, les mêmes invitations, envoyées de Belgique aux mêmes personnes, s’étaient enrichies d’une phrase en surimpression qui avouait la fausse nouvelle, et d’où venait le coup.

Nul cependant n’avait été gêné par la forme délibérément ridicule d’une invitation qui annonçait que Breton saisirait cette occasion pour traiter « de l’éternelle jeunesse du surréalisme ». La preuve est donc faite qu’aucune bêtise ne peut plus surprendre si elle se recommande de cette doctrine.

Inutile même de souligner que personne ne s’était proposé de « réussir » une mystification de plus aux dépens du Tout-Paris cultivé, mais de bien faire remarquer une date significative. La presse n’y a pas manqué.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier lettriste, avec 40 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

RÉPONSE À UNE ENQUÊTE DE La Tour de Feu

1 min

Messieurs,

Ayant pris connaissance du questionnaire de l’enquête que La Tour de Feu « a cru nécessaire et urgent » de mener sur les rapports de la peinture et de la poésie, au sein d’une révolution qui affecterait l’« infiguré », nous ne surprendrons personne en avouant que cette enquête ne nous parait pas comporter de réponse.

Mais, à défaut, nous croyons être utiles à une pensée visiblement plus mystifiée que mystifiante, en vous proposant ces quelques sujets de méditation : quels rapports peut-on établir entre vos questions et l’intelligence, même peu avancée ? Entre votre vocabulaire et la langue française ? Entre votre existence et le XXème siècle ?

pour l’Internationale lettriste :
G.-E. Debord, Gil J Wolman

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

POUR UN LEXIQUE LETTRISTE

1 min

1 – dériver, détourner l’eau (XII° s., Job ; au fig. gramm., etc.), dérivation (1377, L.), -atif (XV° s.), empr. au lat. derivare, -atio, -ativus, au propre et au fig. (rac. rivus, ruisseau).

2 – dériver, écarter de la rive (XIV° s., B.), comp. de rive,

3 – dériver, mar., aller à la dérive (XVI° s., A. d’Aubigné, var. driver), croisement entre l’angl. to drive (proprem. « pousser ») et le précédent. – Dér. : dérive, -ation (1690, Furetière).

4 – dériver, défaire ce qui est rivé. V. river.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

LE BON EXEMPLE

1 min

Dans le dernier ouvrage paru sur Retz (éditions Albin-Michel) M. Pierre-Georges Lorris, sans se défendre du moralisme le plus conventionnel dans le jugement de son personnage, fait cependant justice de la ridicule explication de sa conduite par l’ambition : « De défaite en défaite, les Mémoires se poursuivront ainsi jusqu’au désastre final... ses Mémoires n’ont pas l’abattement d’un vaincu, mais l’amusement d’un joueur... Retz a atteint le seul but qu’il se proposait... »

L’extraordinaire valeur ludique de la vie de Gondi, et de cette Fronde dont il fut l’inventeur le plus marquant, restent à analyser dans une perspective vraiment moderne.

Dans la remarquable série des aventures du Docteur Fu-Manchu, de M. Sax Rohmer, publiée en français dans les années trente par la collection « Le Masque », il faut particulièrement distinguer Si-Fan Mystery (Le Masque de Fu-Manchu). Outre la beauté situationniste de l’attitude des personnages ennemis qui, en fait, n’ont de rapports que leur participation à un jeu effrayant dont Fu-Manchu est le metteur en scène, il faut reconnaître que l’utilisation, tantôt délirante et tantôt raisonnée, du décor, y frise la psychogéographie.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier urbanisme, avec 79 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

Potlatch – rédaction 32, rue de la Montagne-Geneviève – Paris 5e