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Potlatch Libre

Numéro 23 13 octobre 1955

Bulletin d’information de l’Internationale lettriste. — Mensuel.

12 textes · 1 998 mots · 10 min de lecture · texte de l’édition Le Bail, collationné à l’image du fac-similé de la Beinecke, relu deux fois

INTERVENTION LETTRISTE

PROTESTATION AUPRÈS DE LA RÉDACTION DU TIMES

2 min

Sir,

The Times has just announced the projected demolition of the Chinese quarter in London.

We protest against such moral ideas in town-planning, ideas which must obviously make England more boring than it has in recent years already become.

The only pageants you have left are a coronation from time to time, an occasional royal marriage which seldom bears fruit ; nothing else. The disappearance of pretty girls, of good family especially, will become rarer and rarer after the razing of Limehouse. Do you honestly believe that a gentleman can amuse himself in Soho ?

We hold that the so-called modern town-planning which you recommend is fatuously idealistic and reactionary. The sole end of architecture is to serve the passions of men.

Anyway, it is inconvenient that this Chinese quarter of London should be destroyed before we have the opportunity to visit it and carry out certain psycho-geographical experiments we are at present undertaking.

Finally, if modernisation appears to you, as it does to us, to be historically necessary, we would counsel you to carry your enthusiasm into areas more urgently in need of it, that is to say, to your political and moral institutions.

Yours faithfully,

Michèle Bernstein, G.-E. Debord, Gil J Wolman,
for « l’Internationale lettriste »

(Monsieur, Le Times vient d’annoncer le projet de démolition du quartier chinois de Londres. Nous nous élevons contre une entreprise d’urbanisme moralisateur qui tend évidemment à rendre l’Angleterre plus ennuyeuse encore qu’elle ne le devenait récemment. Les seuls spectacles qui vous restent sont un couronnement de temps à autre, et les fiançailles plus fréquentes, mais généralement infructueuses, des premières demoiselles du Royaume. Les disparitions de jolies jeunes filles, de bonne famille par surcroît, se feront de plus en plus rares après l’effacement de Limehouse. Croyez-vous qu’un gentleman peut s’amuser à Soho ? L’urbanisme prétendu moderne dont vous vous recommandez, nous le tenons pour passager et rétrograde. Le seul rôle de l’architecture est de servir les passions des hommes. De toute façon, il est inconvenant de détruire ce quartier chinois de Londres avant que nous n’ayons eu le loisir de le visiter, et d’en établir l’expérimentation dans le sens des recherches psychogéographiques que nous poursuivons. Enfin, si la modernisation vous paraît, comme à nous, nécessaire, nous vous conseillons vivement de la porter au plus urgent, c’est-à-dire dans vos institutions politiques et morales. Veuillez croire, Monsieur, à l’assurance de notre parfaite considération.)

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier urbanisme, avec 79 autres.

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VIVE LA CHINE D’AUJOURD’HUI

1 min

Quelques jours après l’envoi de cette protestation on nous apprend d’Espagne que l’urbanisme franquiste, mû par les mêmes intentions moralisatrices, est en train de détruire le quartier chinois de Barcelone, dans lequel il a déjà pratiqué d’affreuses brèches. Contrairement au quartier chinois de Londres, le « Barrio Chino » de Barcelone était ainsi nommé pour des raisons purement psychogéographiques, et aucun Chinois ne l’avait jamais habité.

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À TRAVERS L’EUROPE

1 min

Jacques Fillon remplace à la direction de potlatch Mohamed Dahou qui se dispose à sortir de Paris pour une durée indéterminée, en direction du Sud-Sud-Est.

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LA MAISON À FAIRE PEUR

1 min

Une réunion lettriste en date du 20 septembre a décidé d’établir par plans et maquettes le modèle d’une « maison à faire peur ». Le thème de cet exercice souligne suffisamment qu’il ne s’agit pas d’aboutir à une quelconque harmonie visuelle. Il est à noter cependant que si cette maison est étudiée volontairement en fonction d’un sentiment simple, sa conception devra tenir compte des nuances affectives convenant aux multiples situations qui peuvent réclamer un cadre effrayant.

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VITE FAIT

1 min

Alexandre Trocchi, jusqu’à ce jour rédacteur en chef de la revue d’avant-garde anglo-américaine Merlin, vient de démissionner de ce poste, pour affirmer son adhésion au programme de l’Internationale lettriste. Il a immédiatement mis tous ses amis en demeure de choisir, et a procédé fermement aux nombreuses ruptures qui s’imposaient.

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LA CARTE FORCÉE

1 min

L’établissement collectif d’un plan psychogéographique de Paris et de ses environs a été activement poursuivi depuis un mois, par diverses observations et reconnaissances (Butte-aux-Cailles, Continent Contrescarpe, Morgue, Aubervilliers, désert de Retz).

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Extraits d’une lettre à un camarade belge le 14 septembre 1955

G.-E. Debord · 1 min

... Dans la même semaine, décidément littéraire, on nous a envoyé une revue Phantomas, qui est idiote, et il nous est tombé entre les mains le dernier numéro de Temps Mêlés. Cette revue est au-dessous de tout ce que j’imaginais. André Blavier aussi, du même coup. Il est presque incroyable, en plein vingtième siècle, que l’on écrive de pareilles choses...

De même que Blavier étend ses ravages dans Phantomas, un certain Michel Laclos, qui sévit dans Temps Mêlés, n’est autre que le rédacteur en chef de Bizarre, fort tirage probablement destiné à nos sous-préfectures du Sud-Ouest. Il est apparent qu’il existe une internationale de la connerie noire, dont nous commençons à voir les meneurs. D’ailleurs, tout ce qui se réclame de Queneau est à coller au mur à la première occasion. L’exploitation de Jarry par ces quelconques pataphysiciens est exactement aussi dégradante que les tentatives d’annexion du même par les catholiques. Dans cet étalage d’insignifiance insultante, d’abjection morale, de pensée mangée aux mites, il faut bien dire que Blavier se détache nettement : c’est lui le plus tarte. Naturellement, il cessera de recevoir potlatch. Autrement, cela pourrait donner à croire que nous faisons quelque crédit à l’intelligence d’un homme capable d’éditer de telles bassesses. Je suis content que nous ne nous soyons pas rencontrés lors de son dernier passage à Paris : en dix minutes de conversation, l’individu eût été démasqué. Et il est toujours fâcheux d’être obligé d’en venir aux injures, qui se ressemblent toutes, comme ces gens se ressemblent tous...

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Lettre à M. André Chêneboit, à la rédaction du Monde

1 min

Monsieur, Nous venons de lire dans Le Monde du 28 septembre vos réflexions sur l’arrestation de Robert Barrat. L’idée assez aventureuse, et pour tout dire « série noire », que vous semblez avoir du journalisme nous autorise à penser que vous accepteriez parmi « les risques qui font la grandeur de cette profession » celui d’une correction méritée – et « sans doute provisoire », comme vous dites.

Recevez, Monsieur, l’assurance du profond dégoût que vous nous avez inspiré aujourd’hui.

Michèle Bernstein, G.-E. Debord,
Juan Fernandez, Jacques Fillon.

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DU RÔLE DE L’ÉCRITURE

1 min

Les lettristes ont tenu une première réunion d’information pour arrêter les phrases qui, inscrites à la craie ou par quelque autre moyen dans des rues données, ajoutent à la signification intrinsèque de ces rues – quand elles en ont une.

Ces inscriptions devront étendre leurs effets depuis l’insinuation psychogéographique jusqu’à la subversion la plus simple. Les exemples qui suivent ont été choisis d’abord.

Pour la rue Sauvage (13e) : « si nous ne mourons pas ici irons-nous plus loin ? » – pour la rue d’Aubervilliers (18e-19e) : « la révolution la nuit » – pour la rue Benoît (6e) : « l’auto-bazar, que l’on dit merveilleux, ne vient pas jusqu’ici. » – pour la rue Lhomond (5e) : « bénéficiez du doute » – pour la rue Séverin (5e) : « des femmes pour les kabyles »

En outre, l’accord s’est fait sur l’opportunité d’inscrire à proximité des usines Renault, dans certaines banlieues, et en quelques points des 19e et 20e arrondissements, la phrase de L. Scutenaire : « vous dormez pour un patron »

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PROJET D’EMBELLISSEMENTS RATIONNELS DE LA VILLE DE PARIS

4 min

Les lettristes présents le 26 septembre ont proposé communément les solutions rapportées ici à divers problèmes d’urbanisme soulevés au hasard de la discussion. Ils attirent l’attention sur le fait qu’aucun aspect constructif n’a été envisagé, le déblaiement du terrain paraissant à tous l’affaire la plus urgente.

Ouvrir le métro, la nuit, après la fin du passage des rames. En tenir les couloirs et les voies mal éclairés par de faibles lumières intermittentes.

Par un certain aménagement des échelles de secours, et la création de passerelles là où il en faut, ouvrir les toits de Paris à la promenade.

Laisser les squares ouverts la nuit. Les garder éteints. (Dans quelques cas un faible éclairage constant peut être justifié par des considérations psychogéographiques).

Munir les réverbères de toutes les rues d’interrupteurs ; l’éclairage étant à la disposition du public.

Pour les églises, quatre solutions différentes ont été avancées, et reconnues défendables jusqu’au jugement par l’expérimentation, qui fera triompher promptement la meilleure :

G.-E. Debord se déclare partisan de la destruction totale des édifices religieux de toutes confessions. (Qu’il n’en reste aucune trace, et qu’on utilise l’espace.)

Gil J Wolman propose de garder les églises, en les vidant de tout concept religieux. De les traiter comme des bâtiments ordinaires. D’y laisser jouer les enfants.

Michèle Bernstein demande que l’on détruise partiellement les églises, de façon que les ruines subsistantes ne décèlent plus leur destination première (la Tour Jacques, boulevard de Sébastopol, en serait un exemple accidentel). La solution parfaite serait de raser complètement l’église et de reconstruire des ruines à la place. La solution proposée en premier est uniquement choisie pour des raisons d’économie.

Jacques Fillon, enfin, veut transformer les églises en maisons à faire peur. (Utiliser leur ambiance actuelle, en accentuant ses effets paniques.)

Tous s’accordent à repousser l’objection esthétique, à faire taire les admirateurs du portail de Chartres. La beauté, quand elle n’est pas une promesse de bonheur, doit être détruite. Et qu’est-ce qui représente mieux le malheur que cette sorte de monument élevé à tout ce qui n’est pas encore dominé dans le monde, à la grande marge inhumaine de la vie ?

Garder les gares telles qu’elles sont. Leur laideur assez émouvante ajoute beaucoup à l’ambiance de passage qui fait le léger attrait de ces édifices. Gil J Wolman réclame que l’on supprime ou que l’on fausse arbitrairement toutes les indications concernant les départs (destinations, horaires, etc.). Ceci pour favoriser la dérive. Après un vif débat, l’opposition qui s’était exprimée renonce à sa thèse, et le projet est admis sans réserves. Accentuer l’ambiance sonore des gares par la diffusion d’enregistrements provenant d’un grand nombre d’autres gares – et de certains ports.

Suppression des cimetières. Destruction totale des cadavres, et de ce genre de souvenirs : ni cendres, ni traces. (L’attention doit être attirée sur la propagande réactionnaire que représente, par la plus automatique association d’idées, cette hideuse survivance d’un passé d’aliénation. Peut-on voir un cimetière sans penser à Mauriac, à Gide, à Edgar Faure ?)

Abolition des musées, et répartition des chefs-d’œuvres artistiques dans les bars (l’œuvre de Philippe de Champaigne dans les cafés arabes de la rue Xavier-Privas ; le Sacre, de David, au Tonneau de la Montagne-Geneviève).

Libre accès illimité de tous dans les prisons. Possibilité d’y faire un séjour touristique. Aucune discrimination entre visiteurs et condamnés. (Afin d’ajouter à l’humour de la vie, douze fois tirées au sort dans l’année, les visiteurs pourraient se voir raflés et condamnés à une peine effective. Ceci pour laisser du champ aux imbéciles qui ont absolument besoin de courir un risque inintéressant : les spéléologues actuels, par exemple, et tous ceux dont le besoin de jeu s’accommode de si pauvres imitations.)

Les monuments, de la laideur desquels on ne peut tirer aucun parti (genre Petit ou Grand Palais), devront faire place à d’autres constructions.

Enlèvement des statues qui restent, dont la signification est dépassée – dont les renouvellements esthétiques possibles sont condamnés par l’histoire avant leur mise en place. On pourrait élargir utilement la présence des statues – pendant leurs dernières années – par le changement des titres et inscriptions du socle, soit dans un sens politique (Le Tigre dit Clemenceau, sur les Champs-Élysées), soit dans un sens déroutant (Hommage dialectique à la fièvre et à la quinine, à l’intersection du boulevard Michel et de la rue Comte ; Les grandes profondeurs, place du parvis dans l’île de la Cité).

Faire cesser la crétinisation du public par les actuels noms des rues. Effacer les conseillers municipaux, les résistants, les Émile et les Édouard (55 rues dans Paris), les Bugeaud, les Gallifet, et plus généralement tous les noms sales (rue de l’Évangile).

À ce propos, reste plus que jamais valable l’appel lancé dans le numéro 9 de potlatch pour la non-reconnaissance du vocable saint dans la dénomination des lieux.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier urbanisme, avec 79 autres.

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Potlatch – rédacteur en chef : J. Fillon, 32 rue de la Montagne-Geneviève Paris 5e