Lire·Debord
  1. Lire Debord
  2. La revue
  3. Numéro 9

Internationale situationniste Libre

Numéro 9 août 1964

août 1964 — Directeur : GUY DEBORD — comité de rédaction : MICHÈLE BERNSTEIN, J.V. MARTIN, JAN STRIJBOSCH, RAOUL VANEIGEM

9 textes · 24 509 mots · 2 h 05 de lecture · texte établi le 18 septembre 2026 d'après la transcription en ligne de la revue, contrôlée sur le fac-similé ; 4 textes transcrits ici depuis le fac-similé

Maintenant, l'I.S.

9 min

« Chaque période forge elle-même son matériel humain, et si notre époque avait vraiment besoin de travaux théoriques, elle créerait elle-même les forces nécessaires à sa satisfaction. »

ROSA LUXEMBOURG, dans Vorwärts du 14 mars 1903.

MAINTENANT QUE les situationnistes ont déjà une histoire, et qu’il apparaît que leur activité s’est taillée un rôle, très particulier mais assurément central, dans le débat culturel des toutes dernières années, certains reprochent à l’I.S. d’avoir réussi, et d’autres lui reprochent d’avoir échoué.

Pour comprendre la signification réelle de ces termes, ainsi que presque tous les jugements de l’intelligentsia assise à propos de l’I.S., il faut d’abord les renverser. La part d’échec de l’I.S., c’est ce qui est communément considéré comme du succès : la valeur artistique que l’on commence à apprécier parmi nous ; la première mode sociologique ou urbanistique qu’en viennent à trouver certaines de nos thèses ; ou tout simplement la réussite personnelle quasiment garantie à tout situationniste dès le lendemain de son exclusion. La part de notre réussite, plus profonde, c’est d’avoir résisté aux compromissions qui s’offraient en foule ; c’est de n’être pas restés sur notre premier programme sommaire, mais d’avoir fait la preuve que son principal caractère avant-gardiste, en dépit de quelques autres plus apparents, était dans le fait qu’il devait mener plus loin ; et ainsi, c’est de n’être encore considérés par personne, dans les cadres établis du présent.

Sans doute nos erreurs ont-elles été assez nombreuses. Nous les avons souvent corrigées, ou abandonnées, alors que là étaient précisément les éléments qui réussissaient, ou auxquels le maximum d’aide venait se proposer pour les mener à la réussite. Il est facile de relever dans nos premières publications les déficiences, les bavardages, les fantaisies issues du vieux monde artistique, les approximations de l’ancienne politique ; et c’est d’ailleurs à la lumière des conclusions ultérieures de l’I.S. qu’elles sont le plus aisément criticables. Un facteur inverse a naturellement laissé moins de trace dans nos écrits, mais a pesé très lourdement : un abstentionnisme nihiliste, une grave incapacité, chez beaucoup de nous, de penser et d’agir au-delà des premiers balbutiements d’un dialogue positif. Ceci va bien, presque toujours, avec l’exigence la plus abstraite et la plus mensongère d’un radicalisme désincarné.

Il y a cependant une déviation qui nous a menacé plus gravement que toutes les autres : c’était le risque de ne pas se différencier assez nettement des tendances modernes d’explications et de propositions sur la nouvelle société où le capitalisme nous a menés, toutes tendances qui, sous différents masques, sont celles de l’intégration à cette société. Depuis l’interprétation de l’urbanisme unitaire par Constant, cette tendance s’est exprimée dans l’I.S., et elle est infiniment plus dangereuse que la vieille conception artistique que nous avons tant combattue. Elle était plus moderne, donc moins évidemment claire, et certes promise à un plus grand avenir. Notre projet s’est formé en même temps que les tendances modernes à l’intégration. Il y a donc une opposition directe, et aussi un air de ressemblance, en ce que nous sommes réellement contemporains. Nous n’avons pas suffisamment pris garde à cet aspect des choses, et encore récemment. C’est ainsi qu’il n’est pas impossible de lire les propositions d’Alexander Trocchi — dans le numéro 8 de cette revue —, en dépit d’un esprit évidemment tout opposé, comme quelque chose qui pourrait être apparenté à ces pauvres essais de sauvetage « psychodramatique » de l’art décomposé qu’exprimait par exemple le ridicule Workshop de la Libre-Expression, à Paris en mai dernier. Mais le point où nous sommes arrivés clarifie et notre projet et, inversement, le projet d’intégration. Tous les cas de recherches réellement modernes, et non-révolutionnaires, doivent être maintenant vus et traités comme notre ennemi numéro un. Ils vont renforcer tous les contrôles existants.

Nous ne devons pas pour autant quitter la pointe extrême du monde moderne dans le seul but de ne lui ressembler en rien, ou même de ne rien lui apprendre qui puisse servir contre nous. Il est bien normal que nos ennemis arrivent à nous utiliser partiellement. Nous n’allons ni leur laisser le champ actuel de la culture, ni nous mélanger à eux : il est clair que ces mêmes bons apôtres qui veulent bien nous admirer et nous comprendre à distance respectueuse nous conseilleraient volontiers la pureté de la première attitude pour adopter, eux, la seconde. Nous rejetons ce formalisme suspect : tout comme le prolétariat, nous ne pouvons pas prétendre à être inexploitables dans les conditions données. Ceci doit seulement se faire aux risques et périls des exploiteurs. L’I.S. s’est nettement placée dans une alternative à la culture dominante, et particulièrement à ses formes dites d’avant-garde. Les situationnistes estiment qu’il leur faut hériter de l’art qui est mort — ou de la réflexion philosophique séparée, dont personne, malgré les efforts actuels, n’arrivera à « restituer » le cadavre —, parce que le spectacle qui remplace cet art et cette pensée est, lui, l’héritier de la religion. Et comme l’a été « la critique de la religion » (critique que la gauche actuelle a abandonnée en même temps qu’elle abandonnait toute pensée et toute action), la critique du spectacle est aujourd’hui la condition première de toute critique.

La route du contrôle policier parfait de toutes les activités humaines et la route de la création libre infinie de toutes les activités humaines est une : c’est la même route des découvertes modernes. Nous sommes forcément sur la même route que nos ennemis — le plus souvent, les précédant — mais nous devons y être, sans aucune confusion, en ennemis. Le meilleur gagnera.

L’époque actuelle peut faire l’essai mais non l’emploi de multiples innovations, parce qu’elle est enchaînée à la conservation fondamentale d’un ordre ancien. La nécessité d’une transformation révolutionnaire de la société est le Delenda est Carthago de tous nos discours novateurs.

La critique révolutionnaire de toutes les conditions existantes n’a certes pas le monopole de l’intelligence, mais bien celui de son emploi. Dans la crise présente de la culture, de la société, ceux qui n’ont pas cet emploi de l’intelligence, n’ont, en fait, aucune sorte d’intelligence discernable. Cessez de nous parler d’intelligence sans emploi, vous nous ferez plaisir. Pauvre Heidegger ! Pauvre Lukàcs ! Pauvre Sartre ! Pauvre Barthes ! Pauvre Lefebvre ! Pauvre Cardan ! Tics, tics et tics. Sans le mode d’emploi de l’intelligence, on n’a que par fragments caricaturaux les idées novatrices, celles qui peuvent comprendre la totalité de notre époque dans le même mouvement qu’elles la contestent. On ne sait même pas plagier harmonieusement ces idées quand on les rencontre là où elles sont déjà. Les penseurs spécialisés ne savent sortir de leur domaine que pour jouer les spectateurs béats d’une spécialisation voisine, également en déconfiture, qu’ils ignoraient mais qui vient à la mode. L’ancien spécialiste de la politique d’ultra-gauche s’émerveille de découvrir, en même temps que le structuralisme et la psychosociologie, une idéologie ethnologique pour lui toute fraîche : le fait que les Indiens Zuni n’ont pas eu d’histoire lui paraît la lumineuse explication de sa propre incapacité d’agir dans notre histoire (Allez rire aux vingt-cinq premières pages du n° 36 de Socialisme ou Barbarie). Les spécialistes de la pensée ne peuvent plus être que des penseurs de la spécialisation. Nous ne prétendons pas avoir le monopole de la dialectique, dont tout le monde parle ; nous prétendons seulement avoir le monopole provisoire de son emploi.

On ose encore opposer à nos théories les exigences de la pratique, et ceux qui en parlent, à ce degré de délire méthodologique, se sont en plus abondamment révélés incapables de réussir la plus petite pratique. Quand la théorie révolutionnaire reparaît dans notre époque, et ne peut compter que sur elle-même pour se diffuser dans une pratique nouvelle, il nous semble qu’il y a déjà là un important début de pratique. Cette théorie se trouve, au départ, dans le cadre de la nouvelle ignorance diplômée que diffuse la société actuelle, beaucoup plus radicalement coupée des masses qu’au XIXe siècle. Nous partageons normalement son isolement, ses risques, son sort.

Pour venir nous parler, il convient donc de ne pas être déjà compromis soi-même, et de savoir que, si nous pouvons nous tromper momentanément sur beaucoup de perspectives de détail, nous n’admettrons jamais d’avoir pu nous tromper dans le jugement négatif des personnes. Nos critères qualitatifs sont bien trop sûrs pour nous permettre d’en discuter. Il est donc inutile de nous approcher si l’on n’est pas d’accord théoriquement et pratiquement sur nos condamnations de personnalités ou de courants contemporains. Une partie des penseurs qui vont maintenant commenter et aménager la société moderne l’ont déjà commentée, et finalement conservée, en termes plus archaïques quand ils étaient, par exemple, staliniens. Ils vont à présent se rengager, imperturbables, aussi fraîchement et joyeusement, pour une deuxième faillite. D’autres, qui les ont combattu dans la phase précédente, les rejoignent maintenant pour communier enfin dans la nouveauté. Toutes les spécialisations de l’illusion peuvent être enseignées et discutées dans des chaires inamovibles. Mais les situationnistes s’établissent dans la connaissance qui est au dehors de ce spectacle : nous ne sommes pas des penseurs garantis par l’État.

Nous avons à organiser une rencontre cohérente entre les éléments de critique et de négation épars dans le monde, comme faits et comme idées ; entre ces éléments venus à la conscience et toute la vie de ceux qui en sont porteurs ; enfin, entre les gens, ou les premiers groupes qui, ça et là, affleurent à ce niveau de connaissance intellectuelle, de contestation pratique. Ainsi, la coordination de ces recherches et de ces luttes sur le plan le plus pratique (une nouvelle liaison internationale) est en ce moment inséparable de la coordination sur le plan le plus théorique (qu’exprimeront plusieurs ouvrages actuellement préparés par des situationnistes). Par exemple, le présent numéro de cette revue, pour expliquer mieux ce qu’il y a eu parfois de trop abstrait dans l’exposé de nos thèses, a fait une large place à une présentation cohérente d’éléments existant déjà dans l’information la plus courante. La suite de nos travaux va devoir s’exprimer sous des formes plus amples. Cette suite excèdera de beaucoup ce que nous aurons pu entreprendre par nous-mêmes.

Alors que l’impuissance contemporaine se gargarise ces années-ci du projet tardif d’« entrer dans le vingtième siècle », nous estimons que l’on doit, au plus tôt, mettre un terme à ce temps mort qui aura dominé le siècle, et du reste, par la même occasion, à l’ère chrétienne. Ici comme ailleurs, il s’agit de dépasser la mesure. Notre démarche est ce que l’on a fait de mieux jusqu’ici pour sortir du vingtième siècle.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier bureaucratie, avec 24 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

Le monde dont nous parlons

50 min · transcrit du fac-similé

La nouvelle théorie que nous édifions, en dépit de l’apparence insolite ou démentielle qu’elle revêt aux yeux du conformisme contemporain, n’est rien d’autre que la théorie d’un nouveau moment historique, qui est déjà la réalité présente ; qui n’est transformable qu’avec le progrès d’une critique exacte. « Les besoins théoriques seront-ils des besoins directement pratiques ? Il ne suffit pas que la pensée recherche la réalisation, il faut encore que la réalité recherche la pensée. » (Contribution à la critique de la philosophie du Droit de Hegel). Il suffit d’entreprendre le décryptage des informations, telles qu’elles se rencontrent à tout moment dans la presse la plus accessible, pour obtenir une radiographie quotidienne de la réalité situationniste. Les moyens de ce décryptage tiennent essentiellement dans la relation à établir entre les faits et la cohérence de quelques thèmes qui les éclairent totalement. Le sens de ce décryptage se vérifie a contrario par la mise en évidence de l’incohérence des divers penseurs qui sont actuellement d’autant mieux pris au sérieux qu’ils se contredisent plus misérablement, d’un détail à l’autre du truquage généralisé.

LA TECHNIQUE DE L’ISOLEMENT

Tous les aspects du développement technique dans la société présente, et d’abord les moyens dits de communication, sont orientés vers le maximum d’isolement passif des individus, vers leur contrôle par une « liaison directe et permanente » à sens unique, par les incitations sans réplique diffusées par toutes sortes de leaders. Certaines applications de cette technique en viennent à présenter de dérisoires consolations pour ce qui manque fondamentalement, ou même, parfois, le témoignage à l’état pur de ce manque.

Si vous êtes un fanatique de la T.V., le plus extraordinaire des téléviseurs jamais réalisés dans le monde vous intéressera car il pourra vous accompagner partout. Ce téléviseur d’une forme entièrement nouvelle, construit par la Hughes Aircraft Corporation aux U.S.A. est destiné à être porté sur la tête. Pesant 950 grammes, il est monté, en effet, sur un serre-tête d’aviateur ou de téléphoniste. Il possède un très petit écran rond en matière plastique ayant l’aspect d’un monocle et maintenu à 4 cm en avant de l’œil grâce à une tige... On ne regarde l’image qu’avec un seul œil. De l’autre, affirme la société constructrice, on peut continuer à regarder ailleurs et même écrire ou se livrer à des travaux manuels.

Journal du Dimanche, 29-7-62.

Le conflit des houillères est enfin résolu, et le travail reprendra vraisemblablement demain vendredi. Peut-être le sentiment de participer ainsi au débat explique-t-il le calme à peu près absolu qui n’a cessé de régner pendant ces trente-quatre jours dans les corons et sur les carreaux. La télévision en tout cas a facilité, avec les transistors, cette liaison directe et permanente entre les leaders et leurs mandants, en même temps qu’elle obligeait chacun à rentrer chez soi aux heures décisives où, hier encore, tous au contraire sortaient pour se réunir au siège du syndicat.

Le Monde, 5-4-63.

A la gare de Chicago, un nouveau remède pour les voyageurs esseulés. Pour un « quarter » (1,25 F), un automate de cire vous serre la main et dit : « Bonjour, mon vieux, comment vas-tu ? Content de te voir et bon voyage. »

Marie-Claire, janvier 1963.

« Je n’ai plus d’amis, personne ne me parlera plus. » Ainsi commence la confession, enregistrée sur son propre magnétophone, par un ouvrier polonais qui venait d’ouvrir le robinet à gaz de sa cuisinière.

« Je suis presque inconscient, personne ne me sauvera plus, maintenant la fin est proche », furent les dernières paroles de Joseph Czternastek.

A.F.P., Londres, 7-4-62.

LES MOTS ET LEURS EMPLOYEURS

« Les mots travaillent pour le compte de l’organisation dominante de la vie... Le pouvoir donne seulement la fausse carte d’identité des mots... Il ne crée rien, il récupère. » (I.S. n° 8). Le renversement des mots témoigne du désarmement des forces de la contestation qui se sont comptées sur ces mots. Les maitres du monde s’emparent alors des signes, les désamorcent, les retournent. Révolution est le mot de base de la routine publicitaire ; dans l’exemple qu’a présenté la revue Der Deutsche Gedanke, le comble était atteint avec la formule « Révolution en rouge — révolution avec Redflex ». Le concept de socialisme connaît, de Khrouchtchev aux curés, la plus riche variété de contresens qui ait jamais été concentrée sur un seul mot. Les syndicats ont tant changé de fonction que ce sont les privilégiés qui organisent à présent les grèves les plus efficaces, tels les médecins de Belgique cette année. Anarchie n’a aucunement été épargnée, comme on peut en juger par les « opinions anarchistes » du prochinois Siné ; et, plus loin, par les opinions anarchistes du Monde Libertaire.

Le duc d’Edimbourg vient de devenir membre du Congrès des Syndicats britanniques (T.U.C.), adhérant au parti travailliste. La Guilde des auteurs de scripts de films, à laquelle appartient l’époux de la reine Elisabeth, vient en effet de s’affilier au T.U.C.

Reuter, 17-4-64.

Comme la forme du régime khmer s’inspire d’une terminologie socialiste, on appelle ce souverain républicain « Samdech Sahachivin », c’est-à-dire le « camarade-prince ».

Le Monde, 27-5-64.

Il s’agit de revenir du droit romain au droit négro-africain, de la conception bourgeoise de la propriété foncière à la conception socialiste, qui est celle de l’Afrique noire traditionnelle.

Léopold Senghor, allocution radiodiffusée à Dakar, en mai 1964.

On a pu entendre certains orateurs exprimer les plus expresses réserves sur l’émancipation des femmes. D’autres affirmaient en substance : la femme algérienne doit être émancipée et réintroduite dans la vie nationale, mais il faut d’abord qu’elle soit pénétrée de tous ses devoirs, qu’elle connaisse bien le Coran et toutes les règles religieuses. On lit dans la résolution économique et sociale que doit être « mis sur pied aussi rapidement que possible un code de la famille conforme à nos traditions et à notre option socialiste ».

Le Monde, 22-4-64.

On pourra mieux discerner les différentes tendances qui traversent cette fraction de la « famille socialiste » réunie sous le signe des colloques... Les militants chrétiens y participèrent pleinement mais non sans manifester quelque humeur car, selon le mot de l’un d’entre eux, « ils sont las d’avoir sans cesse à solliciter un certificat de baptême socialiste ».

France-Observateur, 13-2-64.

Le personnage est anarchiste à l’en croire : il vous le confiera de bouche à oreille et ajoutera même que « tout le monde le sait ». Il se nomme Siné et revient de Cuba... « Les travailleurs ont-ils une conception de la Révolution ? — Non, et il est souhaitable qu’ils n’en acquièrent jamais... Pas des prisons capitalistes mais des prisons révolutionnaires. On y est bien, trop bien même et (ajoute-t-il à l’adresse de l’un de ceux qui l’interrogent) cela vous ferait le plus grand bien d’y aller. » Voilà les opinions anarchistes de M. Siné.

Le Monde libertaire, septembre 1963.

Les inévitables récits sur Ravachol et sur la bande à Bonnot, tarte à la crème de tous les courriéristes qui ont découvert l’anarchie à l’Ambigu et au Grand-Guignol.

Maurice Joyeux, Le Monde libertaire, janvier 1964.

LES LOISIRS TRAVAILLENT

Avec le développement des loisirs et de la consommation forcée, la pseudo-culture et le pseudo-jeu non seulement deviennent des secteurs grandissants de l’économie (le « Tiercé » est désormais en France la 5e entreprise pour le chiffre d’affaires) mais tendent à faire marcher toute l’économie, en en représentant la finalité même. L’amalgame presque complet, dans le spectacle culturel, de ce qui est ordinairement considéré comme « le meilleur et le pire » penche obligatoirement vers ce pire qui lui donne son seul sens : une consommation de la survie qui va jusqu’à adopter de préférence la mort socialement prévue, planifiée et garantie L’avant-garde du capitalisme spécule déjà sur la consommation dans la mort elle-même incite à se constituer des rentes pour jouir enfin de l’absolu de la survie.

« Le président Johnson inaugurera mercredi la foire internationale de New-York... un spectacle de 1 milliard de dollars... D’autre part le Congrès pour l’égalité raciale... a fait part de son intention de troubler la cérémonie d’inauguration de la foire en demandant à trois mille de ses adhérents de se rendre en voiture sur les lieux avec juste assez d’essence pour le trajet aller. »

Le Monde, 22-4-64.

Les Jeunesses musicales de France, le Club Méditerranée, le Club des Amis du Livre et la revue Planète viennent de se grouper au sein de l’Association des Français du Vingtième Siècle. C’est une association selon la loi de 1901, sans but lucratif, sans caractère confessionnel ni politique, qui est ouverte non aux particuliers mais à toutes les associations qui voudront participer à des échanges organisés entre les différentes formes de sociétés de loisirs. A écouter les animateurs des quatre mouvements fondateurs, on pouvait se demander ce qui, en dehors des préoccupations proprement commerciales, les rapprochait. L’un d’eux l’a précisé de la façon suivante : « Nous travaillons tous dans un domaine mal connu, mais qui ne cessera de s’étendre : celui de la culture populaire et des loisirs... »

Le Monde, 22-2-64.

La revue publiée par la Banque Barclay écrit, dans son dernier numéro, que les Beatles constituent « une exportation invisible qui contribue grandement à l’équilibre de la balance des paiements en Grande-Bretagne ».

Reuter, 25-2-64.

Beaucoup aiment les Beatles parce que, disent-ils, ils font entendre la voix authentique des masses ouvrières de Liverpool... Mais le « son de la Mersey » est-il vraiment, comme l’écrit le communiste Daily Worker, un cri de révolte qui s’élève des quatre-vingts mille taudis où s’abritent trois cent mille chômeurs ?... Aujourd’hui, même s’ils ont gardé, en le soulignant, l’accent populaire de leurs origines, les Beatles s’adressent à une plus vaste audience qui, en plus de la nouvelle classe ouvriere, comprend les classes moyennes et tous les bénéficiaires de la société d’abondance. Et c’est parce qu’ils ont bien compris cette évolution que leurs impresarios leur ont bien recommandé de porter des vêtements propres et de se laver les cheveux.

Henri Pierre, Le Monde, 12-12-63.

Le plus grand spectacle que le monde ait jamais vu, un investissement de 1 milliard de dollars (dont 90 % disparaîtront sans laisser la moindre trace deux ans plus tard), une fantastique collection d’objets et d’êtres vivants : depuis les danseurs watutsis qui composent le ballet personnel de Sa Majesté le roi du Burundi, dont le tambour saint n’avait, jusqu’ici, jamais quitté le pays natal, jusqu’aux machines électroniques les plus compliquées, de la Pietà de Michel-Ange jusqu’à la cabine dans laquelle des hommes se préparent à se poser sur la lune. « La paix par la compréhension », tel est le slogan de la foire de New York qui ouvre ses portes mercredi.

Dans des voitures minuscules, les visiteurs feront un voyage dans l’avenir. Ils parcourront la ville future où tous les problèmes de la circulation seront résolus, où les autostrades seront creusés dans le sous-sol, où les parkings seront installés au rez-de-chaussée, les magasins se trouvant au premier, les maisons résidentielles au deuxième, et les pares, les espaces boisés et fleuris au troisième. Une fantaisie ? Les agents de publicité de la puissante société rétorquent qu’à l’exposition de New-York de 1939, General Motors avait déjà ébauché la vision des autoroutes, des ponts, des passages souterrains, qui semblait fantastique à l’époque et qui, depuis, est devenue partie de la réalité américaine...

Coca-Cola... offrira aux curieux « un tour de planète » bien particulier : ils pourront « sentir, toucher et goûter les lieux les plus lointains de la terre », et, en plus, entendre les musiques et les chants les plus exquis, subir une multitude d’autres émotions. Bien sûr, tous ces parfums et tous ces goûts seront « produits » et contrôlés automatiquement par des cerveaux électroniques...

La R.A.U. cherchera à s’attirer les sympathies des Américains en leur montrant les objets d’or des pharaons ; le général Franco en leur présentant des tableaux de maîtres anciens et modernes, de Vélasquez à Goya, de Picasso à Miro...

Pour les amateurs d’art, il y aura une immense exposition d’art moderne. Pour

les esprits scientifiques, un pavillon de la découverte. On n’a pas oublié non plus les visiteurs féminins : dans le pavillon de Clairol, chaque femme pourra décider de ce qu’elle sera la saison prochaine : blonde, rousse, châtain, brune, etc. Les appareils de « practical beauty » permettront « l’essayage en couleurs ». Le pavillon aura également un cerveau électronique qui, prenant en considération les données physiques de la personne, donnera de bons conseils : quelle couleur doit-elle choisir pour sa poudre, son rouge à lèvres, son crayon pour les yeux, ses sourcils, son vernis à ongles, etc.

Le Monde, 22-4-64.

Visitez « Technic for living ». « Venez voir comment vous vivrez dans quinze ans ». Dans la grande salle de chez Harrods, l’un des plus célèbres magasins de Londres... « Pourquoi vous ennuyer à chambrer le vin ? Achetez un « chambreur électrique » : bouton gauche pour chambrer le bordeaux, bouton de droite pour chambrer le bourgogne. Coût : 7 livres »... « Technic for living », c’est l’anticipation à portée de la main ; une anticipation qu’on achète à crédit en douze ou vingt-quatre mois »... « Pourquoi du papier au mur ? reprend la speakerine. Accrochez donc un héliorama (tableau électrifié aux coloris mouvants) ».

France-Soir, 28-2-64.

Six détenus de la prison du comté de Harris, au Texas, fort impressionnés par le rapport officiel sur les méfaits du tabac, ont annoncé, hier, qu’ils avaient décidé de ne plus fumer, car ils ne désirent nullement mourir d’un cancer du poumon. Les six détenus, pour des crimes divers, sont tous promis à la chaise électrique.

U.P.I., Houston, 13-2-64.

Ettinger décrit la réfrigération des corps comme « la plus grande promesse — et peut-être le plus grand problème — de l’histoire ». Quoi qu’il en soit — il faut être pratique — le savant américain conseille à tous les êtres humains qui pensent à l’avenir de spécifier dans leur testament s’ils veulent être gelés, et de mettre de l’argent de côté pour leur mort temporaire et pour leur deuxième vie. Le séjour, dans les « dortoirs » réfrigérés où seront empilés les cadavres (dont il y aura 15 millions de tonnes aux Etats-Unis), reviendra, estime Ettinger, à environ 200 dollars (1.000 francs) par an.

France-Soir, 17-6-64.

L’ABSENCE ET SES HABILLEURS (suite)

En même temps que le mouvement de l’art moderne est allé vers la réduction à rien, au silence, les produits de cette décomposition doivent faire de plus en plus d’usage, être étalés et « communiqués » partout. C’est que ce mouvement exprimait — et combattait — l’incommunication qui s’est établie effectivement partout dans la société. Le vide de la vie doit maintenant se meubler avec le vide de la culture. On s’y emploie par tous les procédés de vente existants qui, presque partout ailleurs également, sont destinés à écouler du semi-vide. A cette fin, il est nécessaire de masquer la dialectique réelle de l’art moderne en réduisant tout à une positivité satisfaite du néant, qui se justifie tautologiquement du seul fait qu’il est ; c’est-à-dire qu’il est reconnu dans le spectacle. Aussi cet art de la nouveauté proclamée se trouve-t-il être sans gêne, jusque dans le détail, l’art du plagiat ouvert. La différence fondamentale entre l’art moderne novateur et la génération actuelle, c’est que ce qui était anti-spectaculaire se répète intégré dans le spectacle, accepté. La préférence accordée ainsi à la répétition exige de faire disparaître toute évaluation historique : alors que le néo-dadaïsme devient l’art officiel des Etats-Unis, on va jusqu’à reprocher au dadaïste Schwitters de rappeler sa propre époque. Même l’écriture critique du détournement va connaître quelques tentatives de vulgarisation littéraire, avec « référence en fin de volume », il est vrai. Mais le volume du néant culturel d’aujourd’hui garantit une toute autre fin.

Vive le rien ! Vous avez peut-être entendu parler de ce gadget qui a fait fureur aux Etats-Unis, le mois dernier, et qui avait ceci de particulier qu’il ne servait à rien. Eh bien, apprenez que cet extraordinaire objet, une boîte cubique, incrustée d’ampoules électriques pouvant s’allumer dans n’importe quel sens, a eu tant de succès que tous les stocks ont été épuisés et qu’il est impossible d’en trouver. Pourtant, le « Nothing Box », cette « boîte de rien », valait une quarantaine de dollars (plus de 200 F).

Elle, 8-2-63.

Après chaque pièce, et notamment après Oh ! les beaux jours, découvert cette année, on s’est demandé quelle économie nouvelle de moyens et de mots Beckett pourrait encore réaliser pour matérialiser le néant et approcher le silence qui le fascinent. Le texte de Comédie marque pourtant ce surcroît de dépouillement qu’on ne croyait plus possible.

Le Monde, 13-6-64.

Il fallait le savoir : acheter un tableau sur un coup de foudre est dangereux. Pour un débutant, c’est le plus mauvais

moyen de commencer une collection. Un ensemble de tests psychologiques vient de le démontrer : on ne peut s’attacher à un tableau que s’il vous ressemble. Marie-France Pisier, vedette du prochain film de François Reichenbach, s’est soumise, à la Boutique culturelle qui met ces théories en pratique, au feu des questions posées par un psychologue : « Etes-vous gourmande ? Portez-vous du rouge ? Avez-vous un bon sommeil ? », etc. Le test est si persuasif que Marie-France, attirée d’abord par un Singier, est partie avec un Soulages.

Marie-Claire, juillet 1963.

Mukaï, un grand sculpteur japonais. Son œuvre la plus célèbre : une 4 CV Renault compressée. Elle décore maintenant l’une des gares de Tokyo.

Elle, 9-8-63.

L’animateur d’une association de vacances offre pour ce mois de janvier une formule bien séduisante : « Huit jours à la montagne pour trois cent cinquante francs tuot compris. » J’ai d’abord lu cette annonce sans en être frappé. C’est le détail du « tout compris » qui est vraiment extraordinaire. Il n’inclut pas seulement le voyage en avion, le chalet confortable, le séjour gratuit des moins de dix ans, la garderie d’enfants, mais aussi « une rencontre avec une personnalité ». Pour commencer : Le Clézio.

Alfred Fabre-Luce, Arts, 1-1-64.

Avec les grands ensembles, l’édifice théâtral prend une signification différente. Il ne peut plus être la salle et la scène faites définitivement pour les seules représentations dramatiques. Art total faisant intervenir littérature, peinture, musique, architecture, sans compter les techniques de la lumière, le théâtre est désormais considéré comme un lieu adapté à l’ensemble des manifestations culturelles de la petite cité : art dramatique, cinéma, télévision, musique, conférences, danses... comme ce que l’architecte P. Nelson appelle poétiquement un « jardin des loisirs ». De là, en France comme dans le monde entier, une tendance à construire des Maisons de la Culture.

Le Monde, 12-10-62.

Depuis quatre ans, on assiste à la véritable éclosion d’une génération de musico-mathématiciens à travers le monde entier. Chez nous, les recherches de cet ordre, privées d’un soutien réel de l’Etat, sont réduites à un artisanat laborieux plus ou moins appuyé par les grands producteurs de machines électroniques...

Cela nous valut, entre autres, Variations triangulaires de Michel Philippot et le Nonetto in forma in triangolo de Pierre Barbaud. Ce dernier fut également sollicité de fournir la musique du film Les Abysses. Il la calcula sur son Gamma 60, sans tenir compte le moins du monde des images, la transcrivit en notation traditionnelle, la confia à des instrumentistes et l’enregistra. La critique salua alors la beauté de cette partition et son apport considérable à la réussite du film.

C’est ainsi que le Gamma 60 produit, en ce moment, des kilomètres de devoirs d’harmonie, ni plus laids ni plus beaux que ceux qui sont faits dans les Conservatoires, mais combien plus parfaits sur le plan de la stricte obéissance aux règles ! On peut, par ailleurs, mettre en formules les « tics » des compositeurs du passé...

L’imprécision du coup d’archet, l’instabilité du son émis par la plupart de nos instruments actuels ne sont pas non plus idéales pour « réaliser » l’implacable logique sortie de la machine. Il semble que l’emploi complémentaire d’un synthétiseur de son soit quasiment indispensable pour faire du fruit de ces recherches un vrai moyen d’information sonore.

Mais il est évident que la musique « calculée » nous met sur la voie d’une ère nouvelle en matière de conception artistique. Déjà, nos musiciens chercheurs envisagent d’appliquer simultanément à la musique et aux arts plastiques les résultats les meilleurs fournis par le cerveau électronique. Déjà, ils vivent les épousailles (espérons-le : fécondes) de l’homme et de la machine dans le domaine de l’esprit. Déjà, ils affirment hautement qu’elle les aide à « penser mieux des structures nouvelles ». Saluons ici, avec Abraham Moles, l’avènement de l’âge technologique.

France-Observateur, 21-5-64.

Public turbulent, l’autre soir, au Théâtre de France, pour le concert du « Domaine »...

Venait ensuite le Klavierstück X, de Karlheinz Stockhausen, dont l’exécution par le même interprète prit l’aspect d’un véritable travail de force, le soliste, armé de mitaines, luttant au corps à corps avec son Steinway en une succession de rounds, dont certains fort brefs — un seul accord, jeté à toute volée — et séparés par de nombreux et interminables silences, si bien que ce Klavierstück avait toutes les allures d’un match de boxe...

Et pourtant, rien de réellement neuf au bout de toutes ces recherches. Le piano maltraité à coups de poing ? Déjà vu vers 1926-1928, à un concert de la Revue musicale. Quant au dadaïsme de Kurt Schwitters, il évoquait les beaux scandales déchaînés aux environs de 1920 par Tristan Tzara.

Le Monde, 25-3-64.

Cette présentation américaine, annexe géographiquement hors Biennale, est entièrement consacrée au courant protestataire et néo-dada connu sous le nom de « Pop Art » ; elle prend un peu l’allure d’un festival américain en marge de la manifestation officielle.

Le Monde, 19-6-64.

Je n’oublie pas que je dois parler des Analogues de Jean-Pierre Faye — ce livre qui, il est vrai, ne porte pas le nom de roman... C’est pourtant une histoire, et même plusieurs, qu’il veut nous raconter. Et j’accepte bien volontiers qu’il émaille son texte de citations camouflées — on ne trouve leur référence qu’en fin de volume — des écrivains du passé...

Guy Dumur, France-Observateur, 18-6-64.

L’URBANISME COMME VOLONTÉ ET COMME REPRÉSENTATION

Ce que le capitalisme moderne, le capitalisme concentré et accompli, inscrit dans le décor de la vie, c’est la fusion de ce qui a été opposé en tant que pôles positif et négatif de l’aliénation, en une sorte d’équateur de l’aliénation. Le séjour obligatoire y est contrôlé par une police préventive en progrès. Les cités nouvelles sont les laboratoires de cette société étouffante, depuis Vällingby en Suède jusqu’à Bessor en Israël, où tous les loisirs promettent d’être réunis dans un seul centre ; et le grand ensemble d’Avilès traduit aussitôt le développement néo-capitaliste qui touche maintenant l’Espagne. En même temps, la disparition de ce qui fut cette « jungle des villes » — dans l’inconfort et le luxe comme dans l’aventure —, qui correspondait au capitalisme de libre concurrence, se poursuit. Le centre de Paris est radicalement remodelé par l’organisation de la circulation automobile (les quais transformés en autoroutes, et la place Dauphine en parking souterrain), ce qui n’exclut pas la tendance complémentaire à restaurer quelques anciens îlots urbains isolés, en tant qu’objets de spectacle touristique, simple extension du musée classique, tout un quartier pouvant devenir monument. Toutes les variantes de l’administration construisent partout leurs bâtiments, à leur mesure. Y compris, au Canisy, l’administration d’une activité nouvelle qui, malgré son énormité, peut faire prime sur le marché, comme tous les charlatanismes qui répondent à des manques réels : les spécialistes de la généralisation.

Pour acheter tout cela, on fait appel au crédit ; les mensualités sont parfois lourdes ; mais l’on paie : le Français, fait nouveau, consent des sacrifices pour son logement. Où êtes-vous ? A Paris, à Marseille, à Lille, à Nantes, à Toulouse ? Peu importe : c’est le même logement, également bien équipé et décoré. Chez qui êtes-vous ? Chez un employé de bureau ou chez un maçon, chez un magistrat ou

chez un ouvrier qualifié : la différence n’est pas perceptible... Et ainsi s’impose un style de vie clair, gai, uniforme et commun à toutes les classes sociales. Je donne les choses comme elles sont, sans vouloir y ajouter la moindre exégèse politique. On me permettra seulement de rappeler qu’au siècle dernier un gouffre séparait le bourgeois de l’ouvrier... Aujourd’hui, le salaire d’un ouvrier qualifié se rapproche du traitement d’un professeur : et tous se retrouvent dans les H.L.M. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Je vous en laisse juge, mais c’est un fait qu’un nivellement s’opère, ni par le haut, ni par le bas, par le milieu.

Jean Duché, Elle, 10-5-63.

Le trente-deuxième congrès de l’Organisation internationale de Police criminelle (Interpol) s’est ouvert mercredi matin à Helsinki, dans le grand amphithéâtre de sciences économiques... Au cours de ce congrès sera envisagée la création, dans chaque pays membre, d’un « bureau de prévention criminelle », semblable à celui qui existe déjà depuis plusieurs années à Stockholm. Son but est de mettre à la disposition des architectes, ingénieurs, constructeurs et autres spécialistes, les diverses techniques mises au point et préconisées par les policiers pour prévenir les délits.

Le Monde, 22-8-63.

La cité de Canisy : un observatoire idéal de 30 milliards pour le marché de la matière grise... Un vaste panneau, au lieu-dit La Croix-Solier : « Centre international de généralisation. Première cité expérimentale scientifique, lieu de synthèse et de généralisation entre hommes de toutes disciplines ». « Tout ça, c’est à la Sémantique », fait le facteur, en embrassant le paysage d’un geste large.

L’Express, 22-8-63.

Dans le projet de « garage-noyau » de Januz Deryng, « le parking commande l’urbanisme » ; on reconstruit les villes autour des cathédrales du stationnement ; et chacun des 100 millions de Français que De Gaulle escompte pour la fin du siècle trouvera sans problème sa voiture à sa place.

RÉFLEXIONS SUR LA VIOLENCE

La révolte contre les conditions existantes est partout présente. Elle n’a pas encore de projet explicite et d’organisation parce que la place est prise encore en ce moment par l’ancienne politique révolutionnaire mystifiée, mensongère. Cette politique a échoué — et s’est renversée en son contraire répressif — parce qu’elle n’a pas su voir dans sa totalité l’inacceptable et le possible : et aussi bien elle a été — et ses débris demeurent — incapable de définir tant l’inacceptable que le possible, parce que sa pratique échouait et se transformait en mensonge. Le projet révolutionnaire ne peut se refaire qu’avec excès ; il lui faut un nouveau maximalisme qui exige tout de la transformation de la société. Le geste de Kowa Shoitani n’est pas absurde : une société peut choisir d’investir ses ressources dans le développement des chaînes de télévision, ou dans la recherche médicale, ou bien d’autres recherches plus inattendues. « L’œil est devenu l’œil humain tout comme un objet est devenu un objet social, humain, c’est-à-dire produit par des hommes pour des hommes... La formation des cinq sens est l’œuvre de toute l’histoire passée. » (Marx, Manuscrit de 1844).

Si aujourd’hui le sport et les idoles rassemblent des foules que les partis politiques ne peuvent plus, de très loin, rêver de réunir, c’est parce que depuis longtemps déjà les masses rassemblées par la politique n’étaient que des masses de spectateurs passifs devant des idoles trompeuses. Mais ces spectateurs passés franchement à la contemplation de compétitions futiles y portent leur insatisfaction. A Lima, une falsification dans le spectacle superficiel a suffi pour réveiller un refus radical, qui s’en prend à la totalité de la falsification spectaculaire. On peut ainsi être assuré que le psychodrame fera faillite avant d’avoir rempli la fonction de crétinisation qu’en attendent ses desservants.

A Clacton, les bandes en voulaient surtout à la population locale, au monde des adultes, et cela se traduisait par des actes gratuits de vandalisme. A Morgate et à Brighton, elles se battirent entre elles pour des raisons diverses et obscures... Très certainement, la présence d’un « public » — à commencer par la masse des reporters et des photographes de la télévision, mais sans oublier les respectables vacanciers adultes, à la fois terrifiés et attirés par les violences annoncées — joua son rôle. Comme certains l’ont déjà noté, les jeunes se sont offerts en spectacle...

Le Monde, 20-5-64.

Depuis un an, les blousons noirs de la Serinette, quartier de la banlieue toulonnaise, avaient décidé de terroriser une vieille dame de 70 ans, Mme Hervé Conneau. Veuve depuis de longues années, elle vivait seule dans une confortable maison située au milieu d’un parc, que tout le monde, dans le quartier, appelait « le château ». C’est le parc d’abord qui retint l’attention de la jeune bande. Les frondaisons étaient propices aux rendez-vous et aux réunions semi-clandestines... Les jeunes voyous, après avoir occupé le parc, s’attaquèrent au bâtiment du château. « Un matin, dit la vieille dame, je me suis aperçue qu’ils avaient rasé la chapelle ». Il y avait effectivement près de la maison une petite chapelle à demi en ruines : les « blousons noirs » l’avaient démolie pierre par pierre pendant la nuit.

France-Soir, 10-5-64.

Un jeune soldat de la 735e compagnie de munitions qui garde un important dépôt près de Thouars, Jean-Marie Launay, vingt-et-un ans, né à Dreux (Eure-et-Loir), avait conçu le projet de faire sauter le dépôt et ses milliers de tonnes de munitions. Des camarades qui devaient venir de Chartres dans une voiture volée auraient profité de la panique pour cambrioler les coffres de la succursale de la Banque populaire, située place Lavault, en plein centre de Thouars.

Le Monde, 20-1-62.

Des arrestations en grand nombre, ces jours-ci. La Foire de Caen. La ronde des B.B. Les bandes de la Guérinière, de la Grâce-de-Dieu. La Gare routière. Dans des caves, des filles font du strip-tease. Des mineurs délinquants se retrouvent, à 20 ans, aux Assises... Les V... occupent un F4 à La Guérinière. Trois chambres et une salle avec cuisine incorporée. Mme V... me montre la pièce : « Vous voyez, il y a tout le confort, frigidaire, télévision, mais il fallait toujours qu’il aille dehors avec ses copains. Ces jours-ci, ils allaient à la foire. Je ne croyais pas qu’ils faisaient du mal ».

7 Jours de Caen, avril 1964.

M. Edwin Reischauer, ambassadeur des Etats-Unis au Japon, a été poignardé à la jambe droite par un jeune Japonais de dix-neuf ans, mardi vers midi, dans la cour de l’ambassade. L’ambassadeur est sérieusement blessé, mais ses jours ne sont pas en danger... L’agresseur serait un déséquilibré et n’aurait pas agi pour des mobiles politiques, assure la police japonaise. C’est un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Kowa Shoitani, habitant à Numazu, à 150 kilomètres au sud-ouest de Tokyo. Il aurait voulu, par son acte, attirer l’attention des autorités sur l’insuffisance de l’aide médicale aux malades des yeux. « Je suis myope, aurait-il déclaré d’après la police, et si le Japon n’accorde pas de facilités aux gens qui souffrent de la vue, c’est à cause de la mauvaise politique due à l’occupation américaine ».

Le Monde, 25-3-64.

A Alger, la nuit, il arrive que des groupes un peu éméchés déambulent dans l’ex-rue d’Isly en vociférant leur cahier de revendications : « Du vin ! Des femmes ! ».

Daniel Guérin, Combat, 16-1-64.

Les autorités s’apprêtent à déclencher une opération contre les jeunes « dévoyés » qui sont de plus en plus nombreux sur les pavés des grandes villes algériennes. Déjà, le 1er décembre dernier, le président Ben Bella avait fait allusion à cette « tare sociale ». « Nous allons nous occuper d’eux, s’était-il écrié. Le F.L.N. va engager une grande opération pour leur briser les reins. Nous prendrons des dispositions pour les envoyer dans des camps au Sahara où ils casseront des cailloux ».

Le Monde, 18-12-63.

Un jeune homme de vingt-et-un ans, Ryszard Bucholz, a été condamné à mort samedi par le tribunal de Varsovie pour avoir, avec deux de ses camarades, frappé et blessé grièvement un agent de police, le 12 octobre dernier, dans la capitale polonaise... Le même jour, Tadeusz Walcak, de la région de Wroclaw, qui avait grièvement blessé à coups de fusil de chasse deux agents de police et un officier de l’armée qui l’avaient surpris en train de cambrioler un magasin, a été condamné à mort ainsi que Julian Krol, habitant Wroclaw, déjà condamné pour attaques à main armée, et qui avait grièvement blessé à coups de pistolet un agent de police qui lui demandait ses papiers d’identité... L’extrême sévérité de ces jugements semble être due à la vague de banditisme et de délinquance juvénile qui sévit en Pologne.

A.F.P., Varsovie, 18-11-63.

Trois « houligans sadiques » ont été fusillés, annonce un communiqué du procureur général de la République bulgare, qui souligne la manière extrêmement brutale dont les trois voyous, attirés par le mode de vie bourgeois, ont accompli leurs crimes.

A.F.P., Sofia, 11-4-64.

Trois cent-cinquante morts et plus de 800 blessés : bilan du match de football qui opposait hier, à Lima, le Pérou à l’Argentine. La rencontre, qui comptait pour le Tournoi pré-olympique d’Amérique du Sud, a soudain dégénéré en émeute lorsque, devant les 45.000 personnes réunies dans le stade national, l’arbitre uruguayen, M. Eduardo Pazos, a annulé le but marqué contre son propre camp par l’Argentin Moralès... La tension montait de seconde en seconde dans les tribunes. Bientôt, devant la foule qui devenait de plus en plus menaçante, l’arbitre décidait d’arrêter le match, donnant ainsi la victoire aux Argentins par 1 but à 0.

Des centaines de personnes, brisant alors toutes les barrières, se précipitèrent sur le terrain. La police, débordée, lançait des grenades lacrymogènes et tirait des coups de feu en l’air...

La véritable tragédie commença lorsque les portes du stade furent brusquement enfoncées. Ce fut alors une terrible et meurtrière bousculade. Ecrasant et piétinant femmes et enfants, des milliers de personnes se précipitèrent dans les rues. La marée humaine écrasait tout sur son passage. Les voitures étaient renversées, puis incendiées. Plusieurs bâtiments proches du stade furent envahis. Une usine de pneumatiques et le « Jockey Club » furent incendiés, ainsi que deux autres maisons, et trois autobus... Bientôt, dans le centre de la ville, des groupes de fanatiques déchaînés se mirent à lapider les vitrines des magasins et à incendier les voitures.

France-Soir, 26-5-64.

CHOIX ENTRE LES MODÈLES DISPONIBLES DE RÉVOLUTION

Maintenant que le stalinisme s’est scindé en plusieurs courants rivaux, exprimant les intérêts de bureaucraties à des stades très différents du développement économico-politique (Khrouchtchev, Mao, Togliatti), les accusations réciproques révèlent assez, sur celui qui les formule autant que sur son adversaire, pour que toute référence aux vieilles positions gauchistes, révisionnistes, etc., de ce qui fut le mouvement ouvrier apparaisse impossible, parce que le minimum de cohésion, même dans la mystification, a été perdu depuis trop longtemps. La Chine veut des armes atomiques, ouvre un conflit de frontière avec la Russie, fait de la surenchère pour la destruction d’Israël, flirte avec le Pakistan, la France, l’Irak qui massacre en même temps les partisans de Moscou : le plus énorme est peut-être encore de s’accommoder de la revue Révolution dirigée par Vergès. La Russie a déjà fait ses preuves ; Togliatti-Ercoli aussi. L’équilibre entre tous ces lutteurs est finalement l’équilibre de la falsification révolutionnaire établie depuis quarante ans : elle tient par les intérêts communs des deux camps. De même qu’au temps du stalinisme monolithique, la falsification tenait par cet intérêt commun à l’Ouest et à l’Est de donner l’Est comme le seul exemple connu de révolution socialiste. L’Ouest n’avait aucune faiblesse envers la révolution stalinienne : sauf en ceci qu’il la préférait tout de même à une vraie.

Le nouvel article accusateur publié à Pékin pour dénoncer ce qu’il appelle les « infamies » des dirigeants soviétiques, se présente comme le premier d’une série qui va être continuée... « Et au moment critique où les contre-révolutionnaires hongrois avaient occupé Budapest, elle (la direction du P.C. russe) a eu, pendant un temps, l’intention d’adopter une politique de capitulation et d’abandonner la Hongrie socialiste à la contre-révolution ». A en croire le document chinois, c’est grâce à l’intervention de Pékin que la situation en Hongrie aurait été redressée et la méthode forte adoptée.

Le Monde, 7-9-63.

A la conférence de solidarité afro-asiatique d’Alger... la diatribe chinoise reçut l’approbation d’un bon tiers de l’assistance... Cependant, chacun avait remarqué l’absence de toute référence à la France, dont l’action au Gabon ne fut pas citée parmi les manifestations récentes de l’impérialisme en Afrique.

Le Monde, 25-3-64.

Dans un article publié par l’hebdomadaire communiste Rinascita, M. Togliatti écrit que M. Nenni soutient que tout changera dans le pays lorsque les socialistes seront au pouvoir. « C’est là un argument grossier et primitif, affirme-t-il... Nous pourrions qualifier de « staliniste » une telle vision du pouvoir ».

A.P., Rome, 16-11-63.

LE DERNIER SHOW : LES CURÉS LA RAMÈNENT

L’Eglise, qui a si longtemps combattu « les spectacles » alors qu’elle défendait son monopole du spectacle social fondé sur l’arrière-monde divin, se taille aujourd’hui sa place — limitée mais importante — dans le spectacle du siècle. Elle fait les concessions utiles, met en scène ses papes-vedettes, récupère les architectes perdus des expériences abandonnées du primitivisme concentrationnaire. L’internationale des curés est en mesure d’élever la voix partout, et sur tous les tons : rescapés de l’Inquisition aussi bien que parachutés dans la jeunesse sauvage. Ils fournissent en plus ces effarants penseurs-thalidomide du « christianisme rouge », ces mutants teilhardiens qui ne peuvent vivre qu’en couveuse : sous cloche dans l’ultra-vide de la pensée de la gauche actuelle (voir les exemples ici même, aux chapitres Les mots et leurs employeurs et La contestation en miettes). Il est pourtant clair qu’il ne saurait exister de chrétiens non-orthodoxes depuis la fin des siècles où la contestation du monde devait se poser d’abord en termes religieux. Tout christianisme est déjà unifié théoriquement, avant de l’être œcuméniquement. L’abandon de la critique de la religion est forcément le sommet ultime de l’abandon de toute critique.

Selon M. Simon Wiesenthal, ancien directeur du centre de documentation de la Fédération des Juifs persécutés par les Nazis, qui assiste actuellement au procès d’Auschwitz, « le constructeur des fours crématoires du camp vit encore en Autriche, et dernièrement il a bâti une église ».

Le Monde, 7-3-64.

A New York, le 11 août 1963, Burger a rencontré dans un bar un quidam qui lui a offert à boire, et l’a poussé à lui parler de ses difficultés dans la vie. Apprenant à la fin qu’il avait été dupe d’un prêtre déguisé en homme normal, Robert Burger l’a tué sur place. La police se perd en conjectures sur le sens de cet acte exemplaire.

Chez l’abbé Léonard, près de Bruxelles, les stades divin et profane du spectaculaire se donnent la main ; et les fillettes twistent sur les marches de l’autel pour y ramener, vaille que vaille, les blousons noirs.

Ce fut une grande surprise lorsque le pape annonça, le 4 décembre 1963, au cours de la cérémonie de clôture de la deuxième session de Vatican II, qu’il se rendrait en Palestine... Dans certains cercles catholiques et dans toute la sphère protestante, on a déploré que ce voyage ait pris, par endroits, des aspects inattendus et fâcheux. Ne pouvait-on pas éviter tant de manifestations désordonnées ? Cet excès de battage à l’américaine ?

En admettant qu’il fût souhaitable que les cérémonies revêtissent un caractère populaire, n’eussent-elles pas dû être protégées contre les feux de la technique publicitaire ? Trop de photographes, trop de cinéastes !

Le Monde, 20-6-64.

Un film sur Jean XXIII va être tourné par Ermanno Olmi. Les prises de vues commenceront à la fin de l’été. Le réalisateur se propose d’utiliser des bandes de documentaires pour montrer le pape, qu’il hésite à présenter sous les traits d’un acteur.

A.F.P., Rome, 9-5-64.

Le dimanche, en France, à l’heure du tiercé, les églises songent à retarder les offices religieux... car 3 millions de Français ont en main, entre 10 h et 12 h, leur ticket...

Week-End, 22-2-64.

« Dieu, qui a créé nos plages, ne les a pas faites pour qu’elles deviennent des lieux d’orgie où des hommes à demi nus et des femmes en bikinis, sans moralité ni pudeur, offusquent le pur regard de nos enfants et allument chez nos adolescents la flamme de l’instinct sexuel », déclare, dans une tonnante lettre pastorale, Mgr Antonio, évêque des Canaries.

France-Soir, 10-5-64.

Le temps presse... 142 églises à construire. Cette œuvre immense ne repose que sur la générosité des Parisiens. Que tous joignent donc hardiment leur effort à celui de nos « bâtisseurs d’églises ». Qui refuserait d’apporter sa pierre aux Chantiers du Cardinal ?

Appel du Cardinal Feltin, le 23-4-64.

Nouvelles empoignades, samedi, entre « Mods » et « Rockers », les deux bandes rivales de jeunes voyous anglais, dans plusieurs villes du centre de l’Angleterre et dans la banlieue de Londres. Près de 100 arrestations ont été opérées. Cependant, des « Rockers » ont aidé un pasteur en jaquette de cuir et tenue de motocycliste à distribuer des affiches du Mouvement de lutte contre la faim, et à Trafalgar Square, ils ont reçu la bénédiction du frère Austen Williams, vicaire de l’église du quartier.

France-Soir, 26-5-64.

« Une des sœurs de la Sainte-Famille, qui a assisté au massacre des trois pères oblats, à la mission de Kilembe, est arrivée à Léopoldville vendredi, dans le courant de l’après-midi. C’est les larmes aux yeux qu’elle a répondu aux questions qu’on lui posait. « Les villageois de Kilembe ont attaqué la mission. Ils étaient armés de machettes, de couteaux et de fusils. Certains portaient le casque peint en rouge, tel qu’il était porté à Stanleyville par les forces gizenguistes. Les pères ont été tués à coups de machettes. Après le départ des villageois, nous avons enterré les restes. »

Le Soir, 26-1-64.

LA CONTESTATION EN MIETTES

Toute une génération en déroute de penseurs de la gauche ne sait plus que s’exposer comme image caricaturale de la soumission : ou bien s’offrant à quelque renouveau prometteur du stalinisme, chinois principalement, pour continuer d’y assouvir le même masochisme religieux du martyr délicieusement bafoué et repoussé par ce qu’il vénère, et qu’il n’a pas à

comprendre ; ou bien s’émerveillant des splendeurs de la réussite technocratique qui lui est offerte, et qui sera tout à la fois d’autant plus méritante et d’autant plus prompte que l’on saura contester plus finement, dans le détail, l’organisation sociale dominante. Cette organisation tirera le meilleur parti, pour améliorer et éterniser son fonctionnement, de cette contestation qui la modifiera « pan par pan », réformistement-révolutionnairement. Les gages de crétinisme affichés d’emblée par ces managers de la contestation, de la contestation-gadget, sont déjà la meilleure victoire du système oppressif et abrutissant. Mallet, le chantre de la Loire-Atlantique, est tout ému de découvrir dans la dernière compilation à la guimauve d’André Gorz quelques évidences avancées depuis des années par tous les courants d’avant-garde, ou même simplement par Galbraith. Sa fierté technocratique se gonfle alors à de telles proportions qu’il loue ouvertement la participation aux sphères dirigeantes de l’économie, et blâme de très haut le primitivisme d’Engels qui n’osait pas connaître son bonheur. Et Cardan, quand il n’organise pas des votes pour ou contre le sens du Royaume de Dieu, offre à son mouvement, qui doit « recommencer la révolution », exactement la plate-forme de l’anti-marxisme grossièrement falsificateur des professeurs de philosophie de 1910.

Si les membres des Comités pour une A.P.F.C., en tout cas, ne peuvent pas ne pas souhaiter que les représentants de la Chine les reconnaissent, ils sont assez lucides pour ne pas se mettre en colère au cas où on leur dirait « non », et assez grands pour ne point tomber dans le désespoir, au cas où Pékin, comme l’Humanité, les traînerait dans la boue. Ce qui compte le plus à leurs yeux n’est pas tant qu’aboutisse leur petit projet à eux d’Association populaire franco-chinoise, que n’importe quel projet d’association franco-chinoise du même type.

Claude Cadart, France-Observateur, 13-2-64.

Influencés par les théories de la sociologie moderne sur la « dynamique des groupes », les dirigeants des associations de Paris et de Lyon y voient un moyen de rompre l’isolement des étudiants, particulièrement grave en propédeutique, de les amener, en s’organisant librement, à prendre conscience de leurs problèmes, et aussi de leurs revendications... Le congrès a approuvé la création, au niveau national comme au niveau des associations locales, de centres de recherches réunissant les membres de l’U.N.E.F. et de la Mutuelle des Etudiants de France afin d’« étudier la possibilité de sensibiliser les étudiants à leurs problèmes par une recherche menée sous la forme d’enquêtes-participations ».

Le Monde, 13-4-63.

Le Gorz de 1958 ignorait encore tout de la réalité ouvrière de notre époque, de la réalité économique tout court... Pour son bonheur et pour le nôtre, il avait, lui, à gagner sa vie. Et il la gagna en assurant la rubrique économique d’un grand hebdomadaire, ce qui, j’imagine, n’était pas, au début, dans ses aspirations. Mais, après tout, si Engels n’avait pas été contraint, dès 1844, d’abandonner sa vie d’intellectuel libéral et civil pour se consacrer à ce « chien de commerce », il n’aurait sans doute jamais rien compris à l’économie politique et ne l’aurait point fait découvrir au jeune philosophe hégélien, son ami Marx.

C’est l’analyse philosophique qui, redécouvrant la finalité des rapports de travail, aide le théoricien politique à se débarrasser des faux dilemmes du genre « réforme-révolution »...

Lutter contre l’intégration, c’est précisément lutter pour « s’emparer des données à partir desquelles la politique de gestion s’élabore, anticiper sur les décisions patronales, poser à chaque pas sa propre solution alternative ». Et par là, on contestera la gestion capitaliste plus efficacement que tous les « discours-contestations »...

La lutte pour la création d’un nouveau modèle de consommation, commençant par faire payer au capitalisme le prix des équipements sociaux, apparaît à Gorz comme un des principaux chaînons de ce réformisme révolutionnaire qu’il préconise et qui tend à arracher, pans par pans, le pouvoir économique au capital.

Serge Mallet, France-Observateur, 21-5-64.

Note de la rédaction : Il est à peine utile de rappeler que, pour la presque totalité des membres de Socialisme ou Barbarie, le Royaume de Dieu n’a effectivement pas de sens, et aussi qu’ils n’y voient pas une raison pour empêcher de s’exprimer un de leurs camarades qui pense autrement.

Socialisme ou Barbarie, n° 36, avril 1964 (p. 85).

La théorie marxiste de l’histoire... est finalement basée sur le postulat caché d’une nature humaine essentiellement inaltérable, dont la motivation prédominante serait la motivation économique.

Paul Cardan, Socialisme ou Barbarie, n° 37, juillet 1964.

ESQUISSE D’UNE MORALE SANS OBLIGATION NI SANCTION

« La seule matière première que n’a pas encore expérimentée notre époque expérimentale, c’est la liberté de l’esprit et des conduites » (I.S. n° 8). L’unité du monde apparaît dans l’unité des conditions oppressives d’aujourd’hui : sa crise est également unitaire. Partout cette unité fondamentale de l’aliénation se traduit en ségrégations, en divisions, en incohérences, en contrôles tâtillons (le contrôle de l’art rejoint nécessairement le contrôle général du pouvoir, à mesure que les idéologies en même temps s’affaiblissent et, par doses toujours plus massives, doivent « programmer » chaque détail de la vie). La cohérence de la liberté, celle de l’oppression, exigent comme premier mouvement de démasquer toute incohérence personnelle, qui est l’abri et la technique des ennemis de la liberté. Un exemple : les cinq amours des écoliers chinois sont clairement la devise : « Travail - Famille - Patrie » amiélorée ici de l’amour du patron (appelé « peuple »). Raymond Borde, qui a été pendant des années le « bon stalinien » protégé par les surréalistes, s’est maintenant déstalinisé au point de publier un pamphlet (L’Extricable) qui mélange du surréalisme et de l’humour littéraire assez conventionnel à quelques remarques plus actuelles. Borde ne fait pas mystère de vomir le travail et la famille, de n’attendre rien que de la révolution et de l’érotisme conjointement réalisés. Le même Borde est en même temps militant pro-chinois. Qui est idiot ? Qui en tire des conclusions ?

Le tribunal du Cap a lancé deux mandats d’arrêt contre un musicien blanc sud-africain, Stanley Glasser, trente-cinq ans, et une chanteuse métisse, Maud Damons, vingt-six ans, accusés d’avoir enfreint l’Immorality Act interdisant les rapports sexuels entre Blancs et Noirs ou Métis. Les deux inculpés se sont enfuis dans le protectorat britannique du Bechouanaland, d’où ils pourraient gagner le Tanganyika.

Le Monde, 6-1-63.

Les jeunes Danois ont désormais leurs bars à eux, interdits aux adultes. Ce sont les « Pops », équivalent du mot « pub » anglais. On y boit des cocktails, mais tous à base de lait. Une discothèque fournit les derniers succès. Les jeunes Danois peuvent s’y rendre de dix heures du matin à dix heures du soir. Il y en a trois d’ouverts à Copenhague. Ils ont un succès fou. Garçons et filles y discutent, font leurs devoirs et sont surtout contents de se retrouver entre eux.

France-Soir, 6-5-64.

Je ne suis pas seulement compétent pour les questions d’industrie et d’agriculture : je suis également compétent pour les questions culturelles parce que je suis président de la République et secrétaire général de la Ligue des Communistes.

Tito, Nasa Stempa, février 1963.

La presse littéraire soviétique a dû récemment protester contre l’application à un émule d’Evtouchenko, le poète Brodski, accusé de mener la vie de bohème, de la loi n° 273, adoptée en 1961 par le Praesidium du Soviet Suprême pour réprimer le parasitisme social et l’oisiveté.

L’Express, 25-6-64.

La proposition de remplacer la carte d’identité actuelle (improprement appelée « passeport »), valable à l’intérieur de l’U.R.S.S., par le livret de travail, a rencontré un très large écho dans la presse soviétique, qui publie de multiples lettres de lecteurs favorables au projet. Le nouveau livret de travail, devenu « passeport de travail », que chacun devrait garder sur soi, comporterait des indications beaucoup plus détaillées que n’en contenait l’ancien sur les diplômes du titulaire, les étapes de sa carrière laborieuse, ses passages d’une entreprise à l’autre, sa tenue professionnelle et morale, ses « activités sociales » pendant ses loisirs, etc.

Cette discrimination semble approuvée sincèrement par une importante catégorie de lecteurs qui écrivent aux journaux : les ouvriers âgés et d’âge moyen, notamment ceux qui travaillent depuis longtemps dans la même entreprise. Le projet les favorise. A lire les commentaires de la presse, ces ouvriers à bon passeport de travail deviendraient des citoyens prioritaires pour les logements, les meilleures vacances, les taux des assurances sociales, les procès, les contestations diverses, etc. Un lecteur de Troud écrit : « Il ne sera pas mauvais que les fiancées jettent un coup d’œil sur le passeport de travail de leurs futurs. Les bons travailleurs font les bons pères de famille ».

France-Observateur, 12-3-64.

Nombre de ces activités ne sont pas essentiellement différentes de celles classiquement organisées par l’appareil du Komsomol. Ce qui les caractérise, selon la presse soviétique, c’est que les jeunes « communards » en règlent eux-mêmes les modalités. De plus, les « clubs de jeunes communards » tiennent des « réunions à cœur ouvert » où ils discutent de l’attitude de chaque adhérent envers le groupe...

Ce début d’auto-gestion n’est pas sans rappeler, au moins extérieurement, certaines des recherches dans le même sens auxquelles se consacrent des « psycho-sociologues » occidentaux.

France-Observateur, 4-6-64.

Un paysan chinois, qui s’était fait stériliser « pour pouvoir consacrer toutes ses énergies à la construction du socialisme en Chine », a été chaleureusement félicité en public par M. Chou En-lai, rapporte le bi-mensuel Jeunesse communiste, organe de la Ligue des Jeunes Communistes, dans son numéro du 1er septembre... Jeunesse communiste et Le Journal de la Jeunesse, autre organe de la Ligue des Jeunes Communistes, consacrent d’ailleurs une place considérable aux questions du contrôle des naissances et conseillent à leurs lecteurs de se marier le plus tard possible, s’ils tiennent absolument à ne pas rester célibataires... La Ligue des Jeunes Communistes publie également de nombreuses lettres de jeunes des deux sexes qui proclament leur décision de rester célibataires et chastes.

Le Monde, 18-9-63.

L’éducation morale, civique et politique est occasionnelle à l’école primaire. Elle résulte de l’exemple des maîtres, du style de vie de l’école — pour ainsi dire sans punitions — d’une sorte de religion du travail, la politesse et la morale s’immiscant dans les activités de tous les instants, sans leçons magistrales. Les instituteurs ont pour mission d’inculquer d’une manière pratique « les cinq amours » : amour du peuple, de la patrie, du travail, de la propriété nationale et des parents.

Désiré Tits, Lettre de Chine (diffusée par l’Association Belgique-Chine, 1963).

Le ministre de l’Intérieur a demandé aux préfets de rappeler aux maires qu’il ne leur appartenait pas d’autoriser le port du « monokini ». Ce maillot de bain, précise M. Frey, constitue un outrage public à la pudeur qui relève de l’article 330 du code pénal. En conséquence, les préfets devront attirer l’attention des services de police afin que soient poursuivies en justice les femmes qui utiliseraient ce maillot de bain en tous lieux publics.

Le Monde, 25-7-64.

« JE SUIS FORCÉ D’ADMETTRE QUE TOUT CONTINUE » (HEGEL)

Le refus de la vie telle qu’elle est organisée, caractérise, à différents degrés, les noirs d’Afrique et la jeunesse rebelle « sans cause » de Scandinavie ; les mineurs des Asturies, dont la grève n’a jamais réellement cessé depuis deux ans, et les ouvriers tchèques. « L’air de fête » de la grève à Lagos a existé pareillement dans la Wallonie de janvier 1961, ou à Budapest. Partout est posée obscurément la question d’une nouvelle organisation révolutionnaire, qui comprenne assez bien la société dominante pour fonctionner effectivement, à tous les niveaux, contre la société dominante : pour la détourner intégralement, sans la reproduire en rien, « lever du soleil, qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde ».

Un commando de jeunes communistes argentins a innové, en matière d’émissions pirates : ils ont lancé le journal lumineux pirate ! Armés de revolvers, cinq jeunes gens ont fait irruption, hier, dans les bureaux du journal lumineux argentin et obligé les opérateurs à diffuser, en plein centre de Buenos-Aires, de la propagande communiste.

Paris-Presse, 10-1-63.

Trois jeunes étudiants français, accusés d’actes de terrorisme, ont été condamnés jeudi, à Madrid, par un conseil de guerre extraordinaire, à des peines de prison qui vont de quinze ans et un jour à trente ans. Il s’agit des jeunes Français qui avaient été arrêtés au mois d’avril dernier. M. Alain Pecunia, dix-sept ans, bachelier, ancien élève du lycée Janson-de-Sailly, a été condamné à deux peines de prison de douze

ans et un jour pour avoir fait exploser une petite bombe sur le bateau Ciudad-de-Ibiza, à Barcelone ; Bernard Ferry, vingt ans, étudiant aux Beaux-Arts, d’Aubervilliers, a été condamné à trente ans de prison pour avoir placé un engin en face de la compagnie d’aviation Iberia, de Valence, blessant très légèrement deux enfants ; Guy Batoux, vingt-trois ans, étudiant en philosophie, de Villefranche-sur-Saône, qui avait été arrêté à Madrid, alors qu’il était en possession d’une bombe, a été condamné à quinze ans de prison.

Le Monde, 19-10-63.

Les dockers d’Aarhus et ceux d’Odense ont successivement refusé de décharger les arachides sud-africaines que transportait le cargo allemand Brunchsberg. Ce dernier a dû aller déposer sa cargaison à Hambourg, d’où elle sera acheminée vers le Danemark par camions. On pense, à Copenhague, que ce nouvel incident va donner lieu à une affaire identique à celle qui a été jugée en juillet et à l’issue de laquelle les dockers qui avaient refusé de décharger le navire suédois Lommaren, dans de semblables circonstances, ont tous été condamnés à des amendes.

Le Monde, 14-8-63.

En Colombie, trois bataillons de l’armée colombienne avancent vers la région de Marquetalia — qui est entièrement sous la domination d’éléments communistes, et qui constitue une sorte de « république indépendante » au sein du territoire colombien, — en vue d’y rétablir l’autorité de l’Etat. Cette région, dont le nom ne figure sur aucune carte géographique, a une superficie de 5.000 kilomètres carrés. Elle est située entre les départements de Tolima et de Huila.

Le Monde, 21-5-64.

Ce jour-là, un détachement de deux cents fusiliers-marins prenait position devant le syndicat des métallos de Rio-de-Janeiro pour en déloger mille cinq cents matelots et quartiers-maîtres mutinés. Après la minute de silence qui suivit leur arrivée, le leader des « mutins », un petit matelot de vingt-cinq ans, cria du haut des barricades : « Camarades, je vous connais, je sais que votre plus grand désir, c’est de venir nous rejoindre. » Et, sur un signe de sa main, les mille cinq cents rebelles se mirent à chanter en chœur l’hymne de la marine nationale, « le Cygne blanc ». Un fusilier-marin, au type nordestin très marqué, sortit du rang, défit sa ceinture, jeta ses armes à terre et entra dans l’immeuble. Cent quatre-vingt-quatorze de ses collègues devaient répéter son geste. On devinait, dès lors, que la rébellion des matelots aurait de graves conséquences.

Le Monde, 3-4-64.

Depuis le printemps dernier, Zengakuren a organisé une série d’actions contre le

stationnement dans les ports japonais des sous-marins atomiques américains armés de Polaris. La protestation était en même temps dirigée contre le gouvernement japonais, qui est décidé à accepter les Polaris dans le dessein d’aboutir à un armement nucléaire du Japon. Une des plus sérieuses difficultés dans cette lutte, c’est que le parti communiste japonais cherche à saisir toute occasion de transformer la lutte en mouvement anti-américain, c’est-à-dire en une campagne nationaliste et patriotique contre « l’occupation et la domination du Japon par les Etats-Unis ». Une autre, c’est que la direction du mouvement ouvrier, sous l’influence du parti socialiste, détourne toujours de tels objectifs les luttes actuelles des travailleurs. En dépit de ces difficultés, des manifestations ont été menées à travers tout le Japon par les étudiants de Zengakuren, qui ont protesté aussi contre les pourparlers nippo-coréens, les préparatifs chinois d’une explosion nucléaire, et les expériences françaises à Tahiti... Le 13 septembre, à Tokyo, plusieurs centaines d’étudiants ont manifesté devant le ministère des Affaires étrangères. Toru Takagi, vice-président de Zengakuren a été arrêté pendant la manifestation...

Zenshin (International Edition), novembre 1963.

Au Congo, les blousons noirs brûlent les missions... Les groupes de jeunes Congolais varient entre 3 et 70 membres, leur âge allant de 14 à 20 ans. Ils sont vêtus d’un short, portent des arcs et des flèches, des machettes, parfois des lances. Ils dorment le jour dans la forêt, et se rassemblent au crépuscule à un point convenu. Ils voyagent en courant à petite vitesse, et ils peuvent frapper en des endroits très distants les uns des autres. Chaque groupe a son président, son secrétaire et son quartier-maître... Leur leader, Pierre Mulele, à ce qu’on dit a étudié en Egypte et en Chine la tactique de la guerre de partisans. Auparavant, il était proche de Patrice Lumumba, le chef du gouvernement congolais assassiné en 1961. Les groupes de jeunes sont profondément superstitieux. Ils parlent toujours de minuscules avions dans lesquels leurs chefs voyagent à la nuit, et qui peuvent transporter, instantanément, un homme d’un lieu à un autre. Les groupes couvrent souvent des distances de 30 à 50 kilomètres en une nuit. Ils exagèrent grandement leur propre mobilité... Entre eux, ils se disent « camarade », et proclament continuellement leur honnêteté : « Nous ne sommes pas des voleurs »... Ceci semble supporter la comparaison avec le malaise qui affecte partout les moins de vingt ans.

Observer, 19-4-64.

Des étudiants ont manifesté le 1er mai à Prague... Les incidents de vendredi relèveraient, selon la version officielle, du fait divers et non de la politique. Des désœuvrés, des « houligans », auraient voulu chanter, tandis que des passants honnêtes, alertés par le bruit, regardaient en curieux ou exprimaient leur réprobation. Les dépêches des agences occidentales, elles, indiquent que la manifestation était dirigée par des étudiants et des lycéens qui protestaient contre la politique du parti... L’agence de presse tchécoslovaque C.T.K. a confirmé l’existence des incidents, mais elle s’est efforcée d’en minimiser l’importance : « ... La foule n’a pas dépassé mille cinq cents personnes aux deux endroits indiqués. Les membres des forces de sécurité ont réussi à rétablir l’ordre avec l’aide des spectateurs. En tout, trente -et -un manifestants ont été incarcérés, dont cinq jeunes femmes. »

Le Monde, 5-5-64.

Il régnait, à Lagos en particulier, une atmosphère très curieuse, très différente de celle d’une ville européenne en grève. Le sentiment dominant était la joie, l’air de fête. Les salariés à 7 livres par mois (quand un chien policier en coûte 15) découvraient ce qu’ils pouvaient faire. Ils en éprouvaient une telle satisfaction que le mouvement tout entier se déroulait dans une bonne humeur extraordinaire...

E.-R. Braundi, France-Observateur, 9-7-64.

Les Noirs s’organisent de leur côté. Selon un détective, certains émeutiers seraient porteurs de petits postes de radio qui permettent de transmettre des informations sur les déplacements des forces de police. M. Epton, président du « conseil de défense » de Harlem, créé il y a deux semaines, a révélé que son organisation est divisée en cellules. Ce quadrillage est destiné à « aider les gens à se défendre contre la police ». Le « conseil de défense » a fait imprimer des affiches. « Recherché pour meurtre », peut-on y lire, sous la photographie du policier Gilligan qui a tiré récemment sur un jeune Noir.

Le Monde, 26-7-64.

Peaux de singe, plumes de canard, feuilles de palmier et fleurs artificielles récupérées dans les cimetières me paraissent être les principaux éléments de l’uniforme muléliste, mais la fantaisie n’est pas exclue et tampons à récurer, rubans de machines à écrire et boules de Noël peuvent faire d’élégantes parures...

A cet instant, un des « simbas » de garde repère deux Européens qui prennent le frais au balcon du deuxième étage. Il hurle en français, en se grisant de sa propre puissance :

— Vous ne savez pas que vous êtes convoqués ? Allez, quoi, descendez ou on tire ! Frères, c’est la révolution !

Les deux blancs obtempèrent. Nous nous regardons tous : le ton de badinage, de conversation mondaine que l’on affectait, a sauté comme un vernis. Il reste une inquiétude permanente, insidieuse, comme un accablement.

— Ils jouent, mé dit quelqu’un tristement, ils jouent tout le temps, même quand ils tuent.

Y.-G. Bergès, 8 Jours chez les étranges rebelles du Congo, France-Soir, 4-8-64.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier conseils, avec 24 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

L'I.S. vous l'avait bien dit

2 min · transcrit du fac-similé

« Toute cette dose d’erreurs prétentieuses oblige à un réexamen du cas de Resnais... Malgré les références qu’il faisait à André Breton lors des discussions autour d’Hiroshima, il a donné sa mesure exacte en s’en remettant à Robbe-Grillet... Robbe-Grillet, arrivé beaucoup trop tard pour détruire le roman, a tout de même détruit Resnais... Avec la retombée de Resnais dans le plus redondant et le plus mité des spectacles, force est de conclure... qu’il n’y a plus d’artiste moderne concevable en dehors de nous. »

Michèle Bernstein, Internationale Situationniste 7, avril 1962.

« J’aime infiniment le premier film entièrement conçu et réalisé par Alain. Et il est parfaitement vain de l’opposer à Marienbad, ou de laisser entendre que L’Immortelle serait une sorte de sous-produit de Marienbad... Quoi qu’on puisse dire de L’Immortelle, c’est un film et cela ne peut être qu’un film. Robbe-Grillet en réalisera d’autres, et en particulier avec moi. »

Alain Resnais, L’Express, 4 avril 1963.

« Si vous lisez Planète à haute voix, vous sentirez mauvais de la bouche ! »

Internationale Situationniste 7, avril 1962.

« C’est le chef incontesté et incontestable de la nouvelle vague... Ce garçon, qui a dépassé la quarantaine mais ressemble encore à un étudiant attardé, fait ses films discrètement, en respectant les scénarios qu’il demande à des écrivains qu’il estime... Cet Harry Dickson vivra à l’écran des aventures plus délirantes que Fantomas et Rocambole. « Mais il n’y aura aucun clin d’œil au public », dit le sérieux Resnais. Il va sûrement nous faire pénétrer dans le domaine de l’onirisme et du surréalisme. Frédéric de Tovarniki, journaliste à la revue d’anticipation Planète, travaille au scénario. C’est justement la science-fiction qui fournira le thème du film suivant de Resnais, Je t’aime, je t’aime. L’auteur est Jacques Sternberg, romancier d’anticipation et journaliste dans la même revue Planète. »

France-Soir, 23 janvier 1963.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier conférence, avec 33 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

Le questionnaire

11 min

1. Que veut dire le mot « situationniste » ?

Il définit une activité qui entend faire les situations, non les reconnaître, comme valeur explicative ou autre. Ceci à tous les niveaux de la pratique sociale, de l’histoire individuelle. Nous remplaçons la passivité existentielle par la construction des moments de la vie, le doute par l’affirmation ludique. Jusqu’à présent, les philosophes et les artistes n’ont fait qu’interpréter les situations ; il s’agit maintenant de les transformer. Puisque l’homme est le produit des situations qu’il traverse, il importe de créer des situations humaines. Puisque l’individu est défini par sa situation, il veut le pouvoir de créer des situations dignes de son désir. Dans cette perspective doivent se fondre et se réaliser la poésie (la communication comme réussite d’un langage en situation), l’appropriation de la nature, la libération sociale complète. Notre temps va remplacer la frontière fixe des situations-limites que la phénoménologie s’est complue à décrire, par la création pratique des situations ; va déplacer en permanence cette frontière avec le mouvement de l’histoire de notre réalisation. Nous voulons une phénoméno-praxis. Nous ne doutons pas que ceci sera la banalité première du mouvement de libération possible de notre temps. Que s’agit-il de mettre en situation ? À différents niveaux, ce peut être cette planète, ou l’époque (une civilisation, au sens de Burckhardt par exemple), ou un moment de la vie individuelle. Allez, la musique ! Les valeurs de la culture passée, les espoirs de réaliser la raison dans l’histoire, n’ont pas d’autre suite possible. Tout le reste se décompose. Le terme situationniste, au sens de l’I.S. est exactement le contraire de ce que l’on appelle actuellement en portugais un « situationniste », c’est-à-dire un partisan de la situation existante, là donc du salazarisme.

2. L’Internationale situationniste est-elle un mouvement politique ?

Les mots « mouvement politique » recouvrent aujourd’hui l’activité spécialisée des chefs de groupes et de partis, puisant dans la passivité organisée de leurs militants la force oppressive de leur pouvoir futur. L’I.S. ne veut rien avoir de commun avec le pouvoir hiérarchisé, sous quelque forme que ce soit. L’I.S. n’est donc ni un mouvement politique, ni une sociologie de la mystification politique. L’I.S. se propose d’être le plus haut degré de la conscience révolutionnaire internationale. C’est pourquoi elle s’efforce d’éclairer et de coordonner les gestes de refus et les signes de créativité qui définissent les nouveaux contours du prolétariat, la volonté irréductible d’émancipation. Axée sur la spontanéité des masses, une telle activité est incontestablement politique ; à moins qu’on en dénie la qualité aux agitateurs eux-mêmes. Dans la mesure où de nouveaux courants radicaux apparaissent au Japon (l’aile extrémiste du mouvement Zengakuren), au Congo, dans la clandestinité espagnole, l’I.S. leur consent un appui critique, et donc s’emploie à les aider pratiquement. Mais contre tous les « programmes transitoires » de la politique spécialisée, l’ I.S. se réfère à une révolution permanente de la vie quotidienne.

3. L’I .S. est-elle un mouvement artistique ?

Une grande part de la critique situationniste consacrée à la société de consommation consiste à montrer à quel point les artistes contemporains, en abandonnant la richesse de dépassement contenue, sinon exploitée, dans la période 1910­1925, se condamnèrent pour la plupart à faire de l’art comme on fait des affaires. Les mouvements artistiques ne sont, depuis lors, que les retombées imaginaires d’une explosion qui n’a jamais eu lieu, qui menaçait et menace encore les structures de la société. La conscience d’un tel abandon et de ses implications contradictoires (le vide et la volonté d’un retour à la violence initiale) fait de l’I.S. le seul mouvement qui puisse, en englobant la survie de l’art dans l’art de vivre, répondre au projet de l’artiste authentique. Nous sommes des artistes par cela seulement que nous ne sommes plus des artistes : nous venons réaliser l’art.

4. L’I.S. est-elle une manifestation nihiliste ?

L’I.S. refuse le rôle, qu’on est tout prêt de lui accorder, dans le spectacle de la décomposition. L’au-delà du nihilisme passe par la décomposition du spectacle ; et c’est à quoi l’I.S. entend bien s’employer. Tout ce qui s’élabore et se construit hors d’une telle perspective n’a pas besoin de l’I.S. pour s’effondrer de soi-même ; mais il est aussi vrai que, partout dans la société de consommation, les terrains vagues de l’effondrement spontané offrent aux valeurs nouvelles un champ d’expérimentation dont l’I.S. ne peut se passer. Nous ne pouvons construire que sur les ruines du spectacle. Par ailleurs, la prévision, parfaitement fondée, d’une destruction totale oblige à ne construire jamais qu’à la lumière de la totalité.

5. Les positions situationnistes sont-elles utopiques ?

La réalité dépasse l’utopie. Entre la richesse des possibilités techniques actuelles et la pauvreté de leur usage par les dirigeants de tout ordre, il n’y a plus à jeter un pont imaginaire. Nous voulons mettre l’équipement matériel à la disposition de la créativité de tous, comme partout les masses s’efforcent de le faire dans le moment de la révolution. C’est un problème de coordination, ou de tactique, comme on voudra. Tout ce dont nous traitons est réalisable : soit immédiatement, soit à court terme, du moment que l’on commence à mettre en pratique nos méthodes de recherche, d’activité.

6. Jugez-vous nécessaire de vous appeler ainsi, des « situationnistes » ?

Dans l’ordre existant, où la chose prend la place de l’homme, toute étiquette est compromettante. Cependant, celle que nous avons choisie porte en elle sa propre critique, fût-elle sommaire, en ce qu’elle s’oppose à celle de « situationnisme », que les autres choisissent pour nous. Elle disparaîtra d’ailleurs lorsque chacun de nous sera situationniste à part entière, et non plus prolétaire luttant pour la fin du prolétariat. Dans l’immédiat, aussi dérisoire que soit une étiquette, elle a le mérite de trancher entre l’ancienne incohérence et une exigence nouvelle. Ce qui avait le plus manqué à l’intelligence depuis quelques dizaines d’années, c’est précisément le tranchant.

7. Quelle est l’originalité des situationnistes, en tant que groupe délimité ?

Il nous semble que trois points remarquables justifient l’importance que nous nous attribuons comme groupe organisé de théoriciens et expérimentateurs. Premièrement, nous faisons, pour la première fois, une nouvelle critique, cohérente, de la société qui se développe actuellement, d’un point de vue révolutionnaire ; cette critique est profondément ancrée dans la culture et l’art de ce temps, en tient les clés (évidemment, ce travail est assez loin d’être achevé). Deuxièmement, nous pratiquons la rupture complète et définitive avec tous ceux qui nous y obligent, et en chaîne. Ceci est précieux dans une époque où les diverses sortes de résignation sont subtilement imbriquées et solidaires. Troisièmement, nous inaugurons un nouveau style de rapports avec nos « partisans » ; nous refusons absolument les disciples. Nous ne nous intéressons qu’à la participation au plus haut niveau ; et à lâcher dans le monde des gens autonomes.

8. Pourquoi ne parle-t-on pas de l’I.S. ?

On en parle assez souvent, parmi les possesseurs spécialisés de la pensée moderne en liquéfaction ; mais on en écrit très peu. Au sens le plus général, c’est parce que nous refusons le terme « situationnisme », qui serait la seule catégorie susceptible de nous introduire dans le spectacle régnant, nous y intégrant sous forme de doctrine figée contre nous-mêmes, sous forme d’idéologie au sens de Marx. Il est normal que le spectacle que nous refusons, nous refuse. On parle plus volontiers des situationnistes en tant qu’individus, pour tenter de les séparer de la contestation d’ensemble, sans laquelle, d’ailleurs, ils ne seraient même pas des individus « intéressants ». On parle des situationnistes dès qu’ils cessent de l’être (les variétés rivales de « nashisme », dans plusieurs pays, ont cette seule célébrité commune de prétendre mensongèrement à une relation quelconque avec l’I.S.). Les chiens de garde du spectacle reprennent sans le dire des fragments de théorie situationniste, pour la retourner contre nous. Ils s’en inspirent, comme il est normal, dans leur lutte pour la survie du spectacle. Il leur faut donc cacher la source, c’est-à-dire la cohérence de telles « idées ». Ce n’est pas seulement par vanité de plagiaire. De plus, bien des intellectuels hésitants n’osent parler ouvertement de l’I.S., parce qu’en parler implique une prise de parti minimum : dire nettement ce que l’on refuse, en contrepartie de ce que l’on en retient. Beaucoup croient, bien à tort, que feindre en attendant l’ignorance aura dégagé leur responsabilité pour plus tard.

9. Quel appui donnez-vous au mouvement révolutionnaire ?

Par malheur, il n’y en a pas. La société contient, certes, des contradictions, et change. Ce qui rend, d’une façon toujours nouvelle, possible et nécessaire une activité révolutionnaire qui, actuellement, n’existe plus, ou pas encore, sous forme de mouvement organisé. Il ne s’agit donc pas d’« appuyer » un tel mouvement, mais de le faire : de le définir et, inséparablement, de l’expérimenter. Dire qu’il n’y a pas de mouvement révolutionnaire est le premier geste, indispensable, en faveur d’un tel mouvement. Tout le reste est replâtrage dérisoire du passé.

10. Êtes-vous marxistes ?

Bien autant que Marx disant « Je ne suis pas marxiste ».

11. Y a-t-il un rapport entre vos théories et votre mode de vie réel ?

Nos théories ne sont rien d’autre que la théorie de notre vie réelle, et du possible expérimenté ou aperçu en elle. Aussi parcellaires que soient, jusqu’à nouvel ordre, les champs d’activité disponibles, nous nous y comportons pour le mieux. Nous traitons l’ennemi en ennemi, c’est un premier pas que nous recommandons à tout le monde, comme apprentissage accéléré de la pensée. Par ailleurs, il va de soi que nous soutenons inconditionnellement toutes les formes de la liberté des mœurs, tout ce que la canaille bourgeoise ou bureaucratique appelle débauche. Il est évidemment exclu que nous préparions par l’ascétisme la révolution de la vie quotidienne.

12. Les situationnistes sont-ils à l’avant-garde de la société des loisirs ?

La société des loisirs est une apparence qui recouvre un certain type de production-consommation de l’espace-temps social. Si le temps du travail productif proprement dit se réduit, l’armée de réserve de la vie industrielle va travailler dans la consommation. Tout le monde est successivement ouvrier et matière première dans l’industrie des vacances, des loisirs, du spectacle. Le travail existant est l’alpha et l’oméga de la vie existante. L’organisation de la consommation, plus l’organisation des loisirs, doit équilibrer exactement l’organisation du travail. Le « temps libre » est une mesure ironique dans le cours d’un temps préfabriqué. Rigoureusement, ce travail ne pourra donner que ce loisir, tant pour l’élite oisive — en fait, de plus en plus, semi oisive — que pour les masses qui accèdent aux loisirs momentanés. Aucune barrière de plomb ne peut isoler, ni un morceau du temps, ni le temps complet d’un morceau de la société, de la radioactivité que diffuse le travail aliéné ; ne serait-ce qu’en ce sens que c’est lui qui façonne la totalité des produits, et de la vie sociale, ainsi et pas autrement.

13. Qui vous finance ?

Nous n’avons jamais pu être financés, d’une manière extrêmement précaire, que par notre propre emploi dans l’économie culturelle de l’époque. Cet emploi est soumis à cette contradiction : nous avons de telles capacités créatives que nous pouvons « réussir » tout presque à coup sûr ; nous avons une exigence si rigoureuse d’indépendance et de parfaite cohérence entre notre projet et chacune de nos réalisations présentes (cf. notre définition d’une production artistique anti-situationniste) que nous sommes presque totalement inacceptables pour l’organisation dominante de la culture, même dans des affaires très secondaires. L’état de nos ressources découle de cette composante. Voir, à ce propos, ce que nous avons écrit dans le numéro 8 de cette revue (page 26) sur « les capitaux qui ne manqueront jamais aux entreprises nashistes » et, à l’inverse, nos conditions (dernière page de cette revue).

14. Combien êtes-vous ?

Un peu plus que le noyau initial de guérilla dans la Sierra Maestra, mais avec moins d’armes. Un peu moins que les délégués qui étaient à Londres en 1864, pour fonder l’Association Internationale des Travailleurs, mais avec un programme plus cohérent. Aussi fermes que les Grecs des Thermopyles (« Passant, va dire à Lacédémone… »), mais avec un plus bel avenir.

15. Quelle valeur pouvez-vous attribuer à un questionnaire ? À celui-ci ?

Il s’agit manifestement d’une forme de dialogue factice, devenant aujourd’hui obsessionnelle avec toutes les psychotechniques de l’intégration au spectacle (la passivité joyeusement assumée sous un déguisement grossier de « participation », d’activité en peau de lapin). Mais nous, nous pouvons soutenir, à partir d’une interrogation incohérente, réifiée, des positions exactes. En fait, ces positions ne « répondent » pas, en ceci qu’elles ne renvoient pas aux questions ; elles renvoient les questions. Ce sont des réponses telles qu’elles devraient transformer les questions. Ainsi le véritable dialogue pourrait commencer après ces réponses. Dans le présent questionnaire, toutes les questions sont fausses ; et nos réponses vraies cependant.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier bureaucratie, avec 24 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

Mousse contrôlée

3 min · transcrit du fac-similé

Avec la mousse contrôlée de PAX-OMATIC, plus de débordement de mousse qui détériore votre machine.

Les extraits qui suivent sont un bel exemple, inscrit dans le jargon ridicule des spécialistes du conditionnement et du pouvoir, des essais de retournement de nos perspectives, et même, parfois, de nos formules. Le qualitatif y manque très visiblement ! Toute la psychotechnique de la bêtise s’y emploie à récupérer les déchets de l’époque post-dadaïste (ou d’un théâtre post-pirandellien). Il s’agit d’intégrer à toute force les gens au système de soumission, serait-ce en leur faisant revendiquer une « participation » abstraite qui ne nie pas le spectacle, mais le soutient. Ainsi, pour les délicats, on peut prévoir une intégration sur mesure dans les psychodrames de la néo-organisation politique pasteurisée (Socialisme ou Barbarie, cette année) ou dans le scandale artistique déshydraté. Le spectacle moderne ne cesse de créer de nouveaux emplois : le plus grand raffinement de la participation au spectacle est actuellement offert par ces crétins qui montent le spectacle de la participation.

« Les Play-Girls constituent un spectacle semi-improvisé d’un intérêt tout à fait singulier. Grâce à un scénario très souple, Marc’O, l’auteur et metteur en scène, parvient à faire jouer un rôle actif aux spectateurs par intrusion dans leurs rangs d’un énorme gâteau qui leur est offert par les acteurs. »

Marc Pierret, France-Observateur, 30 janvier 1964.

« Ce n’est pas le lieu, ici et maintenant, de chercher quelles seraient les conditions suffisantes pour fonder un théâtre vraiment révolutionnaire. Ni si cela serait encore du théâtre, ni comment monter aujourd’hui des pièces qui ne soient pas affadies par leur mise en conserve culturelle...

La directivité institutionnelle des spectacles est le vrai problème, et il y a peu de chances qu’il soit résolu à partir du simple usage de procédés formels d’avant-garde ou non...

Des spectacles de participation, à titre expérimental, pourraient être organisés dès à présent par des équipes constituées de dramaturges, certes, mais aussi de psycho-sociologues, d’artistes ayant une expérience des « happenings », de comédiens ou de quiconque cherche à faire du théâtre le lieu d’une expérience vivante et émancipatrice. »

Marc Pierret, France-Observateur, 5 mars 1964.

« La question de l’autogestion est au centre de la problématique idéologique de l’U.N.E.F. Durant ces débats, il s’agira de dégager le sens actuel de la relation acteur-spectateur et d’en fonder la critique dans la perspective d’une véritable désaliénation.

La question sera en effet de savoir si la politique culturelle de l’U.N.E.F. consistera à continuer de distribuer des tickets à tarif réduit permettant aux étudiants d’accéder au théâtre de consommation ou si elle s’orientera au contraire vers des initiatives dans le style des recherches extrêmement passionnantes qui ont été entreprises par les étudiants de Nice et concernant un théâtre de participation gestionnaire avec mise en scène élaborée collectivement, la représentation du spectacle n’en constituant que l’aboutissement final avant de commencer un autre travail d’élucidation collective.

Deuxième nouvelle d’importance : le premier Congrès International de Psychodrame se tiendra à la Faculté de Médecine du 31 août au 3 septembre sous la présidence d’honneur de Moreno, qui fut aux Etats-Unis, bien avant la guerre, le premier psychodramatiste. L’auto-gestion et le psychodrame me paraissent être des plates-formes très solides pour servir de départ à l’élaboration d’une dramaturgie révolutionnaire. »

Marc Pierret, France-Observateur, 26 mars 1964.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier conseils, avec 24 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

Les mois les plus longs (février 1963-juillet 1964)

20 min

L’I.S. A PUBLIÉ, en février 1963, un document intitulé Aux poubelles de l’histoire, à propos de la disparition de la revue Arguments. Dans ce document se trouve reproduit le texte situationniste Sur la Commune, ainsi que la copie diluée qu’Henri Lefebvre en avait sournoisement publiée, sous sa signature, dans le dernier numéro d’Arguments, paraphant ainsi, sur le mode grandiose, ce carnaval du truquage de la pensée moderne dont Arguments a été, en France, l’expression la plus pure.

La liste qui suit est celle des collaborateurs d’Arguments : J.-M. Albertini, K. Axelos, Roland Barthes, Abel Benssi, Jacques Berque, Yvon Bourdet, Pierre Broué, T. Caplow, Bernard Cazes, François Châtelet, Jean Choay, Choh-Ming-Li, Michel Colinet, Lewis Coser, Michel Crozier, Michel Deguy, Gilles Deleuze, Romain Denis, Albert Détraz, Manuel de Diégez, Jean Duvignaud, Claude Faucheux, F. Fejtö, Léopold Flam, J.-C. Filloux, P. Fougeyrollas, Jean Fourastié, André Frankin, F. François, G. Friedmann, J. Gabel, P. Gaudibert, Daniel Guérin, Roberto Guiducci, Luc de Heusch, Roman Jakobson, K.A. Jelenski, Bertrand de Jouvenel, Georges Lapassade, Henri Lefebvre, O. Loras, Stéphane Lupasco, Tibor Mende, Meng-Yu-Ku, Robert Misrahi, Abraham Moles, Jacques Monbart, E. Morin, V. Morin, Serge Moscovici, Roger Munier, Pierre Naville, Max Pagès, R. Pagès, Robert Paris, François Perroux, A. Phillip, André Pidival, Alexandre Pizzorno, David Rousset, Maximilien Rubel, Otto Schiller, Walter Schulz, H.F. Schurmann, M. Sheppard, Jean Starobinski, A. Stawar, Jan Tinbergen, Jean Touchard, Alain Touraine, Bernard Ullmann, Aimé Valdor.


Les thèses situationnistes sur la Commune ont été traduites en italien et publiées dans le n° 9 de la revue Nuova Presenza (printemps 1963), en regard de leur copie par Lefebvre. Les deux directeurs de cette revue ayant exprimé en deux articles des avis assez différents, il importe de remarquer que l’un et l’autre feignent de croire que l’essentiel de la théorie de l’I.S., et de sa présence dans notre temps, se ramène à une interprétation de la Commune de 1871 ; et surtout qu’aucun d’eux ne signale que la publication de ces thèses n’est qu’un détail dans un document concernant la lutte pratique de l’I.S. contre le déguisement spectaculaire qui cache, en ce moment, les questions réellement subversives (en ce cas, notre boycott d’Arguments et la démonstration de son plein succès). Ainsi, il leur devient aisé de parler de “faiblesse pratique” et de “manque de perspectives historiques”. C’est bien la question.

« Précisons que l’Internationale Situationniste est l’organe d’un groupe de jeunes qui se placent sur une position de critique radicale de la “société du spectacle”, c’est-à-dire l’organisation technologique et technocratique moderne qui tend à manipuler, selon les fins de l’industrie de consommation, les manifestations de la créativité humaine… Continuation d’un mouvement théorique qui a ses racines dans le premier romantisme, et se poursuit à travers Rimbaud, les surréalistes, Bataille, Klossowski ; au-delà de sa faiblesse pratique, condamné qu’il est à succomber par manque de perspectives historiques sous l’appareil de domination et de frustration des bureaucrates modernes, ce mouvement représente l’expression de refus des nouvelles générations qui se trouvent en face d’une société fondée sur la mystification et le mensonge. » — FRANCO FLOREANINI (Les valeurs de la Commune dans la lutte contre le totalitarisme des technocrates et la pétrification idéologique des stalinistes et des bureaucrates du socialisme).

« Quelques lignes ne paraissent pas suffisantes pour examiner l’interprétation avancée par Lefebvre à propos de la Commune, surtout si ces lignes doivent être consacrées exclusivement à les confronter avec les thèses de l’Internationale Situationniste, desquelles elle découle critiquement. C’est ici seulement l’occasion de prendre en considération ces dernières thèses et leur réexamen critique opéré par Lefebvre : et le jugement sur les premières comme sur le second ne peut être, à notre avis, que résolument négatif. Au complexe phénomène historique du stalinisme, pas encore surmonté en Union Soviétique et dans l’élite communiste française, se voit opposée une forme historique mystique : dans une telle forme mystique de “dictature du prolétariat” on veut retrouver l’autonomie des forces prolétariennes et la participation directe et indirecte de telles forces au pouvoir, qui manque dans le stalinisme installé dans sa bureaucratie immobile et son anti-humanisme. Mais une telle participation se trouve complètement séparée de sa problématique historique et structurelle pour devenir une aspiration irrationnelle confuse, sans réels termes idéologiques. L’autonomie des forces prolétariennes, le problème principiel et historique de leur participation au pouvoir en viennent à se réduire au mythe suggestif et transcendant d’un “jeu quotidien avec le pouvoir”, d’une “fête” populaire, de “l’autonomie” des groupes armés populaires. Et l’on n’hésite pas à mêler dans cet élan utopique des formules qui semblent franchement médiocres et quasi-superstitieuses : ainsi la prétendue originalité d’un “urbanisme révolutionnaire” qui “ne croit pas qu’un monument soit innocent”, l’apologie anti-humaniste de ceux qui voulaient détruire la cathédrale Notre-Dame, exprimant ainsi “par cette démolition leur défi total à la société”, ou enfin le regret qui n’est pas moins anti-humaniste concernant les actes demeurés “ébauchés”, et en tant que tels considérés comme des “atrocités”. Tout ce nœud d’irrationnalité, qui trouve sa base naturelle dans une expérience distante et non point vécue historiquement, reste substantiellement intégré dans ce que Lefebvre a repensé, réussissant seulement à exclure quelques formules parmi les plus abstraites… Une protestation qui n’a pas, et ne veut pas avoir, de contact avec la réalité historique d’aujourd’hui… Le stalinisme… est pour lui-même une mystification irrationnelle, une projection sur les forces prolétariennes d’aspirations abstraites, semblables par leur schématisme à celles qui se trouvent dans les thèses sur la Commune de l’Internationale Situationniste. Il est temps que les communistes se posent le problème du dépassement du stalinisme à travers une rationalisation de la vie politique et idéologique, par des formes institutionnalisées qui garantissent la dialectique entre les forces de la classe ouvrière et celles qui assument la conduite de la révolution sociale. » — MARCELLO GENTILI (Deux protestations irrationnelles contre le stalinisme).


Quelques débris d’une nuance stalinienne du surréalisme étant venus relancer des situationnistes à Anvers, sous un prétexte d’anti-fascisme parfaitement onirique, leur éjection a été commentée par un tract du 27 février 1963, en néerlandais et en français : Pas de dialogue avec les suspects ! Pas de dialogue avec les cons !


Le premier numéro de la revue de l’I.S. en langue allemande Der Deutsche Gedanke a paru en avril 1963, sous la direction de Raoul Vaneigem. Compte tenu de diverses conditions pratiques, son adresse a été finalement établie : Boîte postale 155, Bruxelles 31.


En juin 1963, l’I.S. a organisé au Danemark, sous la direction de J.V. Martin, la manifestation « Destruction de R.S.G. 6 ». À cette occasion, les situationnistes ont diffusé une réédition clandestine du tract anglais Danger! Official secret - R.S.G. 6, signé Spies for peace, qui a révélé le plan et la fonction de l’« abri gouvernemental régional n° 6 ». Un texte théorique Les situationnistes et les nouvelles formes d’action dans la politique ou l’art a été aussi publié en danois, anglais et français. La base — révoltante — du décor de cette manifestation était formée, dans une première zone, par la reconstitution d’un abri anti-atomique ; et dans une deuxième surtout par des cartographies thermonucléaires de Martin, détournement du pop-art, esquissant une représentation des différentes régions du globe pendant la troisième guerre mondiale.

« Le mouvement situationniste présente une exposition, si l’on peut dire, avec une idée. Il manifeste, à l’aide de productions chaotiques à base de plâtre, cheveux et soldats de plomb éclaboussés avec de la peinture ou des slogans, en faveur de la destruction de l’abri du gouvernement anglais R.S.G. 6, qui a été construit comme défense en cas de guerre atomique. Bien sûr, ils protestent en réalité contre la guerre elle-même et l’État totalitaire ; ils prendront probablement pour un compliment que l’on dise qu’ils ne l’ont pas fait avec des moyens artistiques. Quoi qu’il en soit, je ne pense pas que ce puisse être un compliment. » — PIERRE LÜBECKER, Politiken du 3 juillet 1963.

Un compte rendu intelligent a été fait par Else Steen Hansen, sous le titre Homo ludens, dans le numéro 5-6 de la revue suédoise Konstrevy (décembre 1963).


Le situationniste Rudi Renson, alors qu’il se rendait à la même manifestation, a été arbitrairement refoulé à la frontière danoise. Sous l’effet du scandale évoqué pendant plusieurs jours par la presse de tout le pays, la police des frontières a successivement prétendu qu’il n’avait pas de passeport ; qu’il n’avait pas assez d’argent ; qu’il avait une sale tête. Le dernier point restant évidemment discutable, la fausseté des deux autres a été démontrée (mais la saisie des publications situationnistes continue depuis, à cette frontière). Renson prépare, actuellement, un recueil des études de l’I.S. sur L’architecture et le détournement.


T. Kurokawa et Toru Tagaki, délégués en Europe par le mouvement japonais Zengakuren au printemps de 1963, ont apporté ici une précieuse contribution à la discussion sur le nouveau départ d’une organisation révolutionnaire. Adresse : Zenshinsha, 1-50 Ikebukurohigashi, Toshima-ku, Tokyo.


« Au même titre que les diverses spécialisations intellectuelles, la poésie doit disparaître en tant que pratique particulière d’une caste de “techniciens” et de virtuoses littéraires pour se manifester directement dans tout acte créateur humain, — y compris l’acte d’écrire — ce que n’arrivent pas à comprendre les ramasse-miettes lettristes ou situationnistes, pour qui l’abolition pure et simple de l’écriture grammaticale ou de l’expression artistique sert de remède miracle à la crise de l’expression poétique. » — Front Noir, n° 1 (juin 1963).


Dans le livre L’Extricable, où Raymond Borde agite, à la sauce de la plus vulgaire rigolade, quelques faits et quelques notions qui vont effectivement venir à la mode, on peut lire cet étrange aveu : « L’idée est en l’air du côté du surréalisme. Elle a été reprise par les situationnistes, mais dans un contexte aléatoire. Elle peut fournir — sait-on jamais ? — la clé d’une théorie révolutionnaire… » On sait (voir cette revue, page 19) que Raymond Borde a toujours pu placer ses exercices de style dans un contexte non-aléatoire : il n’a jamais changé que de livrée.


Il est tout à fait abusif d’écrire, comme l’avait fait France-Observateur du 7 février 1963, que la brochure de Robert Dehoux, Teilhard est un con (même si nous approuvons absolument ce titre), révèle des “accointances avec les situationnistes”. L’autonomie de Robert Dehoux est pourtant manifeste, et encore confirmée récemment par son deuxième ouvrage, Ecce Ego. Il semble que certains critiques soient tellement habitués à voir des copistes qui affectent d’ignorer l’I.S. que lorsqu’ils rencontrent quelqu’un qui a la bonne foi de nous citer, et de donner les références situationnistes qui lui paraissent utiles pour son propos, on le ramène tout de suite à ce maudit sigle.


Attila Kotányi a été exclu de l’I.S. le 27 octobre 1963. Il avait soumis aux situationnistes, trois semaines auparavant, un texte qui demandait une réorientation théorique fondamentale. Cette réorientation était extrêmement rétrograde, jusqu’au mysticisme inclus. Son auteur a été rejeté à l’unanimité. Seul le situationniste danois Peter Laugesen a déclaré qu’il ne voyait rien de particulièrement choquant là-dedans. Il a donc été lui-même exclu à l’instant (voir la circulaire diffusée en décembre Sur l’exclusion d’Attila Kotányi). Depuis, Laugesen se répand dans la presse scandinave sur l’inépuisable thème : « Ils sont affreux ; je sais de quoi je parle ; j’avais le malheur d’y être ». A. Kotányi a fait au moins ce pas vers le nashisme qu’il a essayé de répandre le bruit que tout ceci était un désolant malentendu, et qu’il reprendrait bientôt contact avec l’I.S. Il nous faut bien dire que non : son texte était parfaitement clair. Les nôtres aussi.


Dans Le Mouvement du Signe, Estivals s’obstine contre toute apparence de raison à chercher à comprendre l’I.S. Entre mille autres sottises, il en a « prévu et expliqué l’éclatement inévitable ». Pour lui, ce mouvement centrifuge s’est révélé dès l’exclusion de Ralph Rumney, dans les toutes premières : avant même que nous ayons publié une ligne. C’est peut-être parce qu’il est assurément de ceux qui n’ont « même pas eu la chance de se faire exclure » (I.S. 8) qu’il se bouche les yeux sur le sens réel des exclusions. Peut-être estime-t-il que l’onde de choc de cette explosion de l’I.S. a déjà atteint les zones mentales déshéritées où il hiberne ? Toujours est-il qu’il s’est présenté dans quelques rédactions parisiennes — au moins celles des Lettres Nouvelles et de France-Observateur — en prétendant avoir quelque chose de commun avec les situationnistes. Il est évident que l’imposture ne pourra tromper que ceux qui veulent l’être : pas seulement parce que les situationnistes sont intelligents, et qu’Estivals, même comme chercheur du C.N.R.S., paraît d’une faiblesse inhabituelle ; surtout parce que les situationnistes ne pratiquent pas ce genre de démarches, on le sait bien.


Le nashisme s’est dilué et effiloché, principalement dans deux directions : la revue hollandaise Situationist Times a tourné à la revue d’art quelque peu académique, réunissant une très riche iconographie sur des thèmes parfois très bien choisis (le labyrinthe). La petite partie laissée aux commentaires n’est malheureusement pas à la hauteur de cet effort historico-universitaire. Le Dr H.L.C. Jaffé, fameux muséographe, donnant une citation italienne des trois premiers vers de La Divine Comédie n’y accumule pas moins de six fautes (contresens ou non-sens). À ce compte, on pourrait démontrer n’importe quoi ; peut-être même que le titre inexpliqué de cette revue a eu un sens ? D’autre part, Nash et ses amis suédois font la quête sur la voie publique, en montreurs d’ours et avaleurs de flammes du pop-art saupoudré de mystique scandinave. Dans un tract récent, Nash s’est opportunément proclamé « fils de Dieu ». Tel père, tel fils.


« Au seuil d’une époque où la science et la technique jouent un rôle parfois démentiel, il faut bien parler des jeux cybernétiques ou téléguidés, de ces activités pour adultes, plus proches du ludisme que de l’art, que le Groupe de recherches d’art visuel a introduits au Musée d’Art moderne de la ville de Paris à l’occasion de la IIIe Biennale. Il y a là des jeux dignes de quelque Luna-Park mathématique. Sous couleur de modifier le rapport œuvre-spectateur, le Groupe demande la participation de celui-ci. En lançant des balles, en manipulant des éléments divers, le visiteur crée de multiples situations… » — RABECQ-MAILLARD (Le jeu et l’actualité, n° 16-17 de La Nef, janvier 1964).


Depuis la scission de 1963, la revue Socialisme ou Barbarie s’efforce de prendre la succession d’Arguments (cf. « Nous savons que votre abonnement à Arguments témoignait de préoccupations analogues », dans la circulaire du 20 janvier 1964 adressée par le nouveau comité de rédaction au public qu’ils veulent récupérer). Mais cela vient avec retard, et c’est nettement plus faible et insignifiant. Politiquement, c’est l’expression de la frange la plus gauchiste et la plus fantaisiste de ces managers et cadres moyens de la gauche qui veulent avoir la théorie révolutionnaire de leur carrière effective dans la société, et aussi bien la carrière sociale ouverte à une telle « théorie révolutionnaire ». Mais alors que les Mallet ou les Gorz sont des professionnels de cette activité, les gens de Socialisme ou Barbarie font visiblement amateurs : détente pour les week-ends de managers dont la vraie carrière est ailleurs. La minorité qui a rompu par fidélité au marxisme a accepté le débat sur le plus faux terrain : le « moderne » était l’apanage des cardanistes, et la « révolution », le drapeau de la minorité. Mais en fait, ni un camp ni l’autre ne représente l’une ou l’autre de ces notions, parce qu’il ne peut y avoir de révolution hors du moderne, ni de pensée moderne hors de la critique révolutionnaire à réinventer. La minorité (Pouvoir Ouvrier) est si détachée des vétilles de l’époque qu’elle n’a pas jugé utile d’exprimer le sens de la dissolution de Socialisme ou Barbarie, phénomène trop moderne à son gré, ni même d’en informer ses rares lecteurs, tous fervents, cependant, de démocratie ouvrière. Dans Socialisme ou Barbarie, il ne reste qu’assez peu de traces de l’utile travail théorique fait pendant des années sur nombre de points. Tout est noyé dans une extraordinaire atmosphère de surenchère à la démission, tout le monde se bouscule aux postes d’abandon de toute pensée critique. Dans ce naufrage, il semble que le capitalisme, seul, se défoule euphoriquement. Cardan, après quinze ans d’efforts inutiles pour que la dialectique se donne à lui, fût-ce un bref instant, décide que c’est un fruit trop vert et proclame que « nous ne pouvons pas nous donner d’emblée une dialectique quelle qu’elle soit, car une dialectique postule la rationalité du monde et de l’histoire, et cette rationalité est problème, tant théorique que pratique » (Socialisme ou Barbarie, n° 37, page 27). Dès lors, il peut afficher avec la plus grande fierté son impuissance, longtemps déguisée, à saisir le jeu des contradictions : « À la base de cette théorie (marxiste) de l’histoire, il y a une philosophie de l’histoire, profondément et contradictoirement tissée avec elle, et elle-même contradictoire, comme on le verra. » Il est sûr que, parti d’un si bon pied, on va tout voir, et même Lapassade diriger psychodramatiquement une telle avant-garde de la révolution du « questionnement ».


L’I.S. a accepté de répondre, en décembre 1963, à l’enquête du Centre d’Art socio-expérimental, sur la relation art-société ; mais a, évidemment, refusé toute participation aux discussions ouvertes entre différents courants artistiques pour une « union des artistes ». C’est même, plus généralement, un appel à l’union de tous les honnêtes gens pour faire la chasse aux situationnistes qu’Isou a lancé, à ce moment, par une proclamation affichée dans les locaux du Centre (et reprise dans L’avant-garde lettriste et esthapeïriste) :

« Comme certains groupes réactionnaires affirment qu’il faut détruire les machines, d’autres groupes réactionnaires — comme les situationnistes, basés sur un ersatz sous-sous-sous-marxiste mal digéré — troglodyte, comme l’appelait Lénine —, affirment que l’art, en son ensemble, sera éliminé dans l’avenir proche… À une époque où, comme en Amérique et en Angleterre, des mouvements néo-nazis se reconstituent avec croix gammée et salut hitlérien, en même temps que reparaissent des groupuscules qui attaquent les recherches des formes et des matières de l’art, comme aux périodes les plus sinistres de l’anti-formalisme de Goering et de Staline, les personnes soucieuses de l’épanouissement novateur de l’homme doivent s’unir pour repousser les efforts de crétinisation ignobles des nullités obscurantistes du type troglodyte-détournant. » — (Réponse aux déchets obscurantistes « situationnistes »).

Les personnes soucieuses de ce que vous savez s’uniront bel et bien, puisqu’en mars 1964, le « Centre International de Recherches Esthétiques » de Turin, dirigé par Piero Simondo (exclu de l’I.S. presque dès l’origine, pour crypto-catholicisme), présentait l’œuvre picturale d’Isou, préfacée avec enthousiasme par le jésuite Tapié, que l’on croyait mort. Tout cela fera de beaux enfants.


Un livre de Guy Debord a figuré sans son autorisation, et sans qu’il en soit averti d’aucune manière, à l’exposition Schrift und Bild, à Baden-Baden, puis à Amsterdam. À une première protestation adressée aux organisateurs quand cette manœuvre nous a été finalement signalée, les Allemands de Baden-Baden répondent que la responsabilité en incomberait au Hollandais Ad. Petersen, du Stedelijk Museum d’Amsterdam, tandis que ce musée affirme, en même temps, que le choix dépendait de l’Allemand Mahlow, directeur du Kunsthalle de Baden-Baden (à suivre).


« Ce qu’il faut en société anarchiste, c’est se réveiller chaque fois dans un monde inconnu, nouveau, qui offrira d’autres possibilités qu’hier… Les situationnistes semblent avoir compris cela et proposent, par exemple, une révolution architecturale (l’aspect d’une ville pourrait changer chaque jour) qui mettrait l’homme chaque jour dans des situations nouvelles. Ce n’est qu’un aspect, mais il va dans notre sens, c’est toute la vie actuelle qu’il faut révolutionner… » — Jeunes Libertaires (mars 1964).


Après la publication, dans la revue anglaise Tamesis (mars 1964), du texte All the king’s men (cf. I.S. 8), traduit par David Arnott, deux professeurs de l’Université de Reading l’ont commenté dans la même revue, à des niveaux d’incompréhension nettement distincts.

« Ces gens qui, dans certaines de leurs manifestations, apparaissent plutôt comme des anarchistes du XIXe siècle. Je pense qu’ils sont environ 70, répartis dans trente pays différents. Trois membres ont déjà été exclus pour des mesures déviationnistes ou autres… Et ceci, d’un certain point de vue, serait la chose la plus originale, que la révolution doive prendre place en dehors de l’autorité (non seulement en dehors de ce que les autorités linguistiques ou les experts ont établi, mais en dehors de l’autorité du gouvernement — en dehors du corps politique presque). C’est par là que l’on peut voir que ce pamphlet a été pensé d’une façon complètement anarchiste. » — PR. LUCAS.

« Mais le mot qui est permis implique qu’il y a quelqu’un qui permet, et l’auteur, manifestement, désire rejeter même ce foyer de pouvoir. Et c’est pourquoi il est anarchiste d’une façon qui n’a pas, à ma connaissance du moins, été formulée depuis longtemps… Cet homme est-il en train de télescoper la vue marxiste d’une révolution sociale, d’essayer d’introduire le prochain stade dans le présent, par un effort conscient, d’essayer de rendre utilisable la poésie moderne, par exemple, du point de vue du XXIe siècle ? Je pense que oui… C’est seulement d’une façon superficielle que l’article s’avance dans toute une série d’arguments. C’est à la fois un manifeste et un exemple de ce que le manifeste cherche à accomplir. Il doit être pris dans ses propres termes ou pas du tout. » — PR. BOLTON.


Giuseppe Pinot-Gallizio qui avait été, à la Conférence de Cosio d’Arroscia, un des fondateurs de l’I.S., et qui en fut exclu en 1960, est mort soudainement à Alba, le 12 février 1964. Expérimentateur en tous genres, Gallizio a été un des artistes qui représentaient au mieux un point extrême atteint dans la période créative de l’art moderne. Il a été partagé entre la recherche d’un dépassement, et un certain attachement aux goûts de cette période ancienne. Certains de ces goûts, la pression surtout de son entourage, en vinrent à rendre difficile sa participation à l’I.S. ; il sut, par la suite, rester indépendant. Étant personnellement très inventif, il était aux antipodes du battage falsificateur nashiste. Les débuts du mouvement situationniste lui doivent beaucoup.


À Copenhague, des étudiants communistes ont été exclus en mai sous l’accusation de menées pro-chinoises. On leur reprochait, en réalité, leur intérêt pour les thèses de l’I.S.


Dans le livre du professeur Guy Atkins, Asger Jorn (éditions Methuen, Londres, 1964), on peut lire :

« Ultérieurement à Cobra, le plus important mouvement auquel Jorn prit part fut le mouvement situationniste international, qui commença en 1957. Il est intéressant de comparer ces deux mouvements si différents… Chacun a existé effectivement pendant trois ans environ. Cobra était une avalanche qui se grossit de tout jusqu’à devenir monstrueuse. L’I.S. était exactement le contraire. Elle est apparue fermée et cohérente. Elle s’est cassée en éclats de marbre. Vers le milieu de 1962, presque tout le monde avait été “exclu” par Guy Debord, bien que Jorn ait eu l’habileté de démissionner en 1961. Cobra produisit une imagerie commune. L’I.S. créa un esprit et une attitude, et mena une activité expérimentale avec de curieuses et subtiles idées. Cobra, avec ses Danois grégaires, a eu trop peu de discipline. Les situationnistes ont été faits, et puis brisés, par leur propre discipline. »

Au réalisme de cette conclusion, nos lecteurs pourront juger de la valeur qu’il convient d’attribuer aux autres termes de ce parallèle (Cobra a peint les hommes tels qu’ils sont, et l’I.S. tels qu’ils doivent être ?).


En juillet 1964, l’I.S. a publié, en espagnol et en français, le tract España en el corazón, attirant l’attention sur une nouvelle forme de propagande actuellement expérimentée en Espagne.


Toutes les publications de l’I.S. mentionnées ici peuvent être communiquées à toute personne qui en fera la demande motivée.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier conseils, avec 24 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

Lettres de loin

Ivan Chtcheglov · 6 min

Ivan Chtcheglov a participé aux recherches qui sont à l’origine du mouvement situationniste, et son rôle y a été irremplaçable, dans les premières esquisses théoriques comme dans la conduite pratique (les expériences de dérives). Sous le nom de Gilles Ivain, il avait rédigé dès 1953 — ayant alors dix-neuf ans — le texte intitulé Formulaire pour un urbanisme nouveau, qui a été publié, par la suite, dans le premier numéro d’Internationale Situationniste. Ayant passé les cinq dernières années dans une clinique psychiatrique, où il est encore, il n’a repris contact avec nous que bien longtemps après la formation de l’I.S. Il s’emploie actuellement à rectifier, en vue d’une réédition, son écrit de 1953 sur l’architecture et l’urbanisme. Les lettres dont les lignes qui suivent sont extraites ont été adressées, dans le courant de la dernière année, à Michèle Bernstein et Guy Debord La condition qui est actuellement faite à Ivan Chtcheglov peut être ressentie comme une des formes toujours plus différenciées que revêt, avec la modernisation de la société, ce contrôle de la vie qui a mené, en d’autres temps, à la Bastille pour athéisme, par exemple, ou à l’exil politique.

JE SUIS dans un milieu privilégié pour étudier le groupe et les fonctions des individus dans un groupe.

La dérive (au fil des actes, avec ses gestes, sa promenade, ses rencontres) était exactement à la totalité ce que la psychanalyse (la bonne) est au langage. Laissez-vous aller au fil des mots, dit l’analyste. Il écoute, jusqu’au moment où il dénonce ou modifie (on peut dire détourne) un mot, une expression ou une définition. La dérive est bien une technique, et presque une thérapeutique. Mais comme l’analyse sans rien d’autre est presque toujours contre-indiquée, de même la dérive continuelle est un danger dans la mesure où l’individu avancé trop loin (non pas sans bases, mais…) sans protections, est menacé d’éclatement, de dissolution, de dissociation, de désintégration. Et c’est la retombée dans ce que l’on nomme « la vie courante », c’est-à-dire en clair « la vie pétrifiée ». Dans cette mesure, je dénonce maintenant la propagande pour une continuelle dérive du Formulaire. Oui, continuelle, comme le jeu de poker à Las Vegas, mais continuelle pour un temps, réservée au dimanche pour les uns, à une semaine en bonne moyenne ; un mois, c’est beaucoup. Nous avons pratiqué, en 1953-1954, trois ou quatre mois ; c’est la limite extrême, le point critique. C’est miracle si nous n’en sommes pas morts. Nous possédions une mauvaise santé de fer.

Un facteur — qui ne vérifie que trop bien nos théories élémentaires — a joué énormément : pendant plusieurs années, la clinique était installée dans un château avec gargouilles, machicoulis, épaisses portes de bois clouté, planchers (et non pas mosaïques, plus hygiéniques), haute tour, mobilier partiellement ancien, cheminées armoriées, etc. Mais depuis, on a reconstruit une clinique moderne. Certes, c’est plus pratique à entretenir, mais à quel prix ! Il est pratiquement impossible de lutter contre l’architecture. On dit de plus en plus « la clinique » à la place du « château », et « malades » au lieu de « pensionnaires ». Et tout est du même goût… Les mots travaillent.

Je viens, bien à la légère, d’accepter le rôle du boucher dans L’Ampelour d’Audiberti. Petit rôle. Mais la fatigue ! Rien de plus fatigant que de monter sur scène quand on est malade.

Dans mes bons moments, lorsque je revois toute l’insuffisance de ce Formulaire, qui pourtant était parfait, je m’arrache les cheveux. Et autant pour les numéros d’I.S. On pourrait faire tellement mieux avec un peu :
De temps — de chance — de santé — d’argent — de réflexion.
(Et aussi) de bonne humeur — de cœur à l’ouvrage — d’amour — et de précaution.
Mais l’entourage ! Les courants ! Les autres ! Les bifurcations ! C’est compliqué.

Et c’est toujours la demande démente du monde : ayez du génie, oui, mais en vivant comme nous. Ils sont fous. Et ils vont encore me coller une nouvelle étiquette dans leur dossier.

Puisque nous en sommes au potlatch somptuaire, voici un titre :
Des êtres se rencontrent, de J.A. Schade, le plus grand roman du vingtième siècle, et de loin, introuvable malheureusement. Sauf, peut-être, par petite annonce. Il se termine par la petite chanson « que nous chantions quand nous étions enfants » :

Les riches, ça marche en voiture,
Les pauvres, à pied.
Nous, nous nous amusons.

C’est dur d’être dans le trou, et de connaître l’enjeu. Je suis devenu, moi aussi, un symbole, et même ici, ils l’ont compris. Passera, passera pas, reviendra à sa langue ou reperdra la mémoire ?

Mais j’ai beau faire de l’angoisse, je voudrais orienter mon texte davantage dans le sens du bonheur ; et Chirico est certes un précurseur en perspectives architecturales, mais en perspectives architecturales angoissantes. Nous trouverons d’autres choses plus gaies. Ou alors montrer et dénoncer l’angoisse chez Chirico. Mon texte n’était pas assez clair.

Il ne reste plus qu’à sortir malade, vu l’impossibilité de se soigner en clinique… On s’en doutait bien, il y a dix ans, nous n’étions vraiment pas bêtes, pas bêtes du tout. Si l’impossibilité de se soigner en clinique est une opinion indéfendable pour le patron, cependant je maintiens, absolument en accord avec K., qu’on ne peut pas se soigner ici. La maison démolirait n’importe lequel d’entre nous. Pas exprès, bien sûr. Mais quoi ?
Je fais de la propagande situationniste avec un ou deux membres du personnel. Pourquoi pas ?

Et comment sortir ? Comment se reposer assez pour sortir ? Impossible, probablement.
Sortir ! Ils me font peur ! Je phantasme à plaisir : ils trouveront un moyen de m’affoler et ils m’embarqueront. En 1959, on avait convoqué deux cars bourrés de flics (autant qu’il m’en souvienne). Enfin, 24 flics pour votre camarade… Cependant, vous me connaissez aussi lorsque je suis très mal. Il n’y a pas de quoi envoyer 24 flics. D’ailleurs, il n’y a jamais de quoi !

Que vous dire d’autre, mon cher Guy ? Je suis malade. Je suis dans les jérémiades, les 400 volontés, la haine, le délire, les imprécations, l’« amour funeste et jaloux », les menaces, les coups de l’enfance, les prophéties de malheur de L., et les « écoute ta mère » de W.

Les fêtes, ici, cela vaut la peine d’être vu. Je crois que vous n’y perdriez pas votre temps. C’est moins triste que les fêtes de tout le monde. C’est ce qu’il y a de mieux ici, les fêtes.

Sur l’exclusion d’A. K., que dire d’autre ?… Ces exclusions devraient cesser. Je sais que ce n’est pas facile : il faudrait prévoir les évolutions, ne pas accepter d’avance les suspects, enfin l’idéal, quoi. Ces exclusions font partie de la mythologie situationniste.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier urbanisme, avec 34 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

Réponse à une enquête du Centre d'art socio-expérimental

J. V. Martin, J. Strijbosch, R. Vaneigem, R. Vienet · 10 min · transcrit du fac-similé

1. Pourquoi le peuple ne se sent-il pas concerné par l’art ? Pourquoi l’art reste-t-il le privilège de certaines couches cultivées de la classe bourgeoise ?

L’importance du thème de la présente enquête du Centre d’art socio-expérimental, et la place limitée impartie aux réponses, obligent à un certain schématisme. La position des situationnistes sur ces sujets a été exposée plus exactement dans les revues de l’I.S. (Internationale Situationniste, Der Deutsche Gedanke, Situationistisk Revolution) et dans le catalogue publié à l’occasion de la manifestation « Destruction de R.S.G. 6 », en juin dernier au Danemark.

Le peuple, c’est-à-dire les classes non-dominantes, ne peut légitimement se sentir concerné par rien dans la culture ou dans l’organisation de la vie sociale, formées hors de sa participation et de son contrôle ; et même délibérément contre cette participation ou ce contrôle. Le peuple ne peut que se trouver illusoirement concerné par les sous-produits spécialement destinés à sa consommation : toutes les formes de publicité et propagande spectaculaires en faveur de modèles de comportement, et de produits disponibles.

Cependant, on ne peut en déduire simplement que l’art subsiste comme « privilège » de la classe bourgeoise. Dans le passé, toute classe dominante a eu son art — pour les mêmes raisons qu’une société sans classe n’en aura pas, sera au-delà de la pratique artistique. Mais les conditions historiques de notre temps, justement liées au franchissement d’un seuil dans le processus d’appropriation de la nature par l’homme, et par là, au projet concret d’une société sans classe, sont telles que le grand art y a été forcément révolutionnaire. Ce qui a été appelé l’art moderne, de ses origines au dix-neuvième siècle jusqu’à son épanouissement dans le premier tiers du vingtième, a été un art contre la bourgeoisie. La crise actuelle de l’art est liée à la crise du mouvement ouvrier depuis la défaite de la révolution russe et la modernisation du capitalisme.

Aujourd’hui, c’est une suite factice de l’art moderne (redites formelles emballées publicitairement, coupées de la contestation originelle), aussi bien que la consommation boulimique de pièces et de morceaux d’anciennes cultures, coupés de toute leur signification (dont Malraux fut le plus comique vendeur en « théorie » et dont il réalise maintenant l’étalage dans ses « maisons de la culture ») qui constituent plus exactement le discutable « privilège » de la nouvelle couche de travailleurs intellectuels qui prolifère avec le développement du « secteur tertiaire » de l’économie. Ce secteur est étroitement lié à celui du spectacle social : cette couche intellectuelle (dont les nécessités de formation et d’emploi expliquent à la fois l’accroissement quantitatif et la dégradation de l’enseignement) est en même temps la plus directement productrice du spectacle, et consommatrice de sa partie proprement culturelle.

Deux courants nous paraissent représenter l’actuelle consommation culturelle proposée à ce public de travailleurs intellectuels aliénés :

D’une part, les tentatives du genre « Groupe de Recherche d’Art Visuel » vont nettement dans le sens de l’intégration de la population au système socio-économique régnant, telle que la poursuivent, en ce moment, l’urbanisme policier et les penseurs du contrôle cybernéticien : c’est par une véritable parodie des thèses révolutionnaires sur la fin de la passivité du spectateur séparé et la construction des situations, que cet « Art Visuel » prétend faire participer le spectateur à sa misère ; en poussant le manque de dialectique jusqu’à le « libérer » en lui faisant « défense de ne pas participer » (tract à la IIIe Biennale de Paris).

D’autre part, le « nouveau réalisme », reprenant beaucoup de la forme (non de l’esprit) dadaïste, est un art apologétique de la poubelle. Il s’inscrit bien dans la marge de pseudo-liberté que peut s’offrir une civilisation du gadget et du gaspillage.

Mais l’importance de tels artistes reste très secondaire, même en comparaison de la publicité commerciale. Ainsi, paradoxalement, le « réalisme socialiste » de l’Est, qui n’est en rien un art, a cependant une fonction sociale plus décisive. C’est qu’à l’Est, le pouvoir tient d’abord en vendant de l’idéologie (c’est-à-dire des justifications mystificatrices), et à l’Ouest en vendant des biens de consommation. Le fait que la bureaucratie n’a pas pu se constituer son art propre, mais a adapté formellement la vision pseudo-artistique des petits-bourgeois contormistes du siècle dernier, en dépit du manque d’efficacité qui grève cette formule, confirme l’impossibilité actuelle d’un art comme « privilège » de la classe dominante.

Cependant, tout art est « social » en ce sens qu’il est implanté dans une société, et même malgré lui s’apparente aux conditions dominantes, ou à leur négation. D’anciens moments de la contestation survivent fragmentairement et perdent ainsi leur valeur artistique (ou post-artistique) dans la mesure exacte de leur perte du centre de la contestation. Avec ce centre est perdue la référence à la masse d’actes post-artistiques (de révolte et de reconstruction libre de la vie) qui existent déjà dans le monde, et qui tendent à remplacer l’art. Alors, cette contestation fragmentaire se replie sur l’esthétique, se fige en une esthétique tout de suite vieillie, inopérante, dans un monde où il est déjà trop tard pour l’esthétique : tel le surréalisme. D’autres courants représentent typiquement le mysticisme bourgeois dégradé (l’art comme substitut de la religion). Ils reproduisent — mais seulement dans le rêve solitaire et la prétention idéaliste — les forces qui dominent officiellement et pratiquement la vie sociale présente : la non-communication, le bluff, le goût frénétique du renouvellement en soi, du remplacement rapide des gadgets arbitraires et inintéressants : tel le lettrisme, à propos duquel nous avons pu écrire qu’« Isou, produit d’une époque d’art inconsommable, a supprimé l’idée même de sa consommation » et qu’il a « proposé le premier art du solipsisme » (Internationale Situationniste, n° 4).

Enfin, la multiplication même de prétendus courants artistiques que rien ne distingue réellement des autres est, en quelque sorte, une application des principes de la vente moderne du même produit sous des étiquettes rivales.

2. En quoi l’art peut-il être réellement « social » ?

Les temps de l’art sont révolus. Il s’agit maintenant de réaliser l’art, de construire effectivement, à tous les niveaux de la vie, ce qui, auparavant, n’a pu être qu’illusion ou souvenir artistique, rêvés et conservés unilatéralement. On ne peut réaliser l’art qu’en le supprimant. Cependant, il faut objecter à l’état présent de la société, qui supprime l’art en le remplaçant par l’automatisme d’un spectacle encore plus hiérarchique et passif, que l’on ne pourra réellement supprimer l’art qu’en le réalisant.

La société politique où vous vivez favorise-t-elle ou défavorise-t-elle votre fonction sociale d’artiste ?

Cette société a, en fait, supprimé ce que vous appelez fonction sociale de l’artiste.

S’il s’agit de la fonction d’employé dans le spectacle régnant, il est patent que les places à prendre se multiplient avec le spectacle lui-même. Mais les situationnistes ne sont nullement disposés à s’y intégrer.

Si l’on considère, au contraire, qu’il s’agit d’hériter de l’art ancien par de nouveaux types d’activité, à commencer par la contestation de la totalité sociale, il est bien normal que la société en question défavorise une telle pratique.

3. Pensez-vous que votre esthétique serait autre si vous étiez placé dans d’autres réalités sociales, politiques, économiques ?

Certainement. Nos perspectives se réalisant, l’esthétique (de même que sa négation) sera dépassée.

Si, actuellement, nous nous trouvions placés dans un pays sous-développé ou soumis à des conditions archaïques de domination (colonisation, dictature de tvpe franquiste), nous reconnaîtrions une certaine participation possible des artistes en tant que tels aux luttes populaires, et donc à une communication non complètement factice, sur une base plus ancienne : la vieille fonction sociale de l’artiste encore réelle pour quelque temps, eu égard au retard général (social et culturel) de l’environnement.

Si notre tendance était constituée dans un pays gouverné par la bureaucratie dite socialiste, où est systématiquement organisé le manque d’information sur les expériences, culturelles et autres, des cinquante dernières années dans les pays industriels avancés, nous nous rallierions certainement à l’exigence minimum de la diffusion de la vérité, y compris la vérité sur l’art occidental actuel. Ceci en dépit de l’ambiguïté inévitable de cette revendication, l’histoire de l’art moderne étant en Occident libre et même fameuse, mais profondément falsifiée ; et son importation à l’Est devant favoriser d’abord les Evtouchenko de service, c’est-à-dire une modernisation de l’art officiel.

4. Participez-vous ou non à la politique ? Pourquoi ?

Oui, mais à une seule : nous travaillons, avec diverses autres forces dans le monde, à la liaison et à l’organisation théorique et pratique d’un nouveau mouvement révolutionnaire.

Toutes les considérations que nous développons ici constituent nos raisons inséparables d’aller au-delà des échecs de l’ancienne politique spécialisée.

5. Une union des artistes vous paraît-elle nécessaire ? Quels seraient ses objectifs ?

Les unions d’artistes abondent, dépourvues de principes ou fondées arbitrairement sur quelque extravagant délire, comme syndicat d’aide mutuelle, circuit fermé de garanties élogieuses, arrivisme collectif. Les travaux qui, pour la moindre occasion, se proclament « d’ensemble », sont à la mode, et même en vedette aux malheureuses biennales de Paris, pour détourner l’attention des problèmes effectifs du dépassement de l’art. Nous regardons toutes ces unions avec un égal mépris, nous n’acceptons aucun contact avec ce milieu.

Quant à une union cohérente et disciplinée, pour la réalisation d’un programme commun, nous pensons qu’elle est possible, sur les bases de l’Internationale situationniste, sous condition que les participants soient assez sévèrement sélectionnés pour qu’ils aient tous du génie, et qu’ils cessent en quelque manière d’être des artistes, de se considérer comme des artistes, selon l’ancienne acception du terme.

D’ailleurs, il est permis de se demander si les situationnistes sont des artistes, même d’avant-garde. Ceci non seulement parce que cette reconnaissance est presque universellement contestée dans le monde culturel, du moins à partir du moment où l’ensemble du programme situationniste est en jeu, et parce que leurs intérêts excédent certainement le vieux champ de l’art. Mais cette qualité d’artistes est encore plus discutable sur le plan socio-économique. Beaucoup de situationnistes vivent plutôt d’expédients, allant de la recherche historique au poker, sont barmen ou montreurs de marionnettes. C’est même un fait notable que, sur 28 membres de l’Internationale situationniste que nous avons dû exclure jusqu’à ce jour, 23 figuraient parmi ceux des situationnistes qui ont individuellement une activité artistique caractérisée, et même une réussite économique croissante dans cette activité : il leur arrivait d’être reconnus comme artistes en dépit de leur adhésion à l’I.S. ; mais alors ils avaient tendance à donner des gages à nos ennemis — qui souhaitent inventer un « situationnisme » pour se débarrasser de nous, en nous intégrant au spectacle comme une quelconque esthétique de la fin du monde ; avec cela, ils voulaient encore rester dans l’I.S., c’était inacceptable. La valeur statistique de ces chiffres paraît indéniable.

Il va de soi que d’autres « objectifs » d’une éventuelle union des artistes nous sont indifférents, parce que nous les considérons comme entièrement périmés.

6. Quelles relations établissez-vous entre l’œuvre que vous exposez ici et ces déclarations ?

L’œuvre ci-jointe ne peut évidemment pas représenter un « art situationniste ». Dans les conditions culturelles présentes, très franchement contre-situationnistes, nous recourrons à « une communication contenant sa propre critique », expérimentée dans tous les supports accessibles, du cinéma à l’écriture, et que nous avons théorisée sous le nom de détournement. Puisque le Centre d’art socio-expérimental a limité ici son enquête aux arts plastiques, nous avons choisi, entre les nombreuses possibilités qu’offre le détournement pour l’agitation, l’anti-tableau de Michèle Bernstein : « Victoire de la bande à Bonnot ». Il fait partie d’une série, comportant notamment la « Victoire de la Commune de Paris », la « Victoire de la Grande Jacquerie de 1358 », la « Victoire des Républicains Espagnols », la « Victoire des Conseils Ouvriers à Budapest », et bien d’autres victoires encore. De telles peintures se proposent de nier le « pop art » (caractérisé matériellement et « idéologiquement » par l’indifférence et la morne satisfaction) en n’intégrant que des objets pris dans la catégorie du jouet, et en les faisant aussi lourdement que possible signifiants. Cette série reprend ainsi, d’une certaine façon, la peinture de batailles, et corrige dans le sens qui nous convient l’histoire, qui n’est pas finie, des révoltes. Il semble que ce soit par l’apparence d’un nouvel irréalisme que doive commencer toujours un nouveau départ de la transformation du monde. Nous espérons que nos manifestations de plaisanterie comme de sérieux contribueront à éclairer notre position sur les rapports actuels entre l’art et la société.

Le 6 décembre 1963. Pour l’Internationale situationniste :

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier langage, avec 34 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

Correspondance avec un cybernéticien

11 min

Abraham A. MOLES — à en juger sur l’en-tête de son papier : docteur ès-lettres (Phil.), docteur ès-sciences (Phys.), ingénieur, professeur assistant (Université de Strasbourg), professeur à l’E.O.S.T. — a adressé, le 16 décembre 1963, cette Lettre ouverte au Groupe Situationniste :

MONSIEUR,

J’ai appris l’existence du Groupe Situationniste par l’intermédiaire de mon ami et collègue Henri Lefebvre. La signification que j’ai attribué au terme « situationniste » vient donc, en grande partie, de ce qu’il m’en a dit et de la lecture d’un certain nombre de vos bulletins, auxquels je vous prierai de m’abonner.

L’interprétation que j’adopte du mot « situation » est ici purement personnelle et peut-être en désaccord avec la vôtre. Il me paraît que, devant le drame personnel de l’aliénation technologique que nous percevons chacun pour notre compte, devant la consommation effrénée de l’œuvre d’art qui détruit la signification même du terme, devant un certain nombre de concepts, tels que le bonheur anesthésique ou la péremption incorporée chère à Vance Packard, des individus puissent se demander où peut se situer l’originalité créatrice dans une société frigidarisée, assortie ou non d’une mystique de l’aspirateur, selon Monsieur Goldman. La liberté interstitielle se ramène peu à peu à zéro, au fur et à mesure que les cybernéticiens technocratiques — dont je fais partie — mettent progressivement en fiches les trois milliards d’insectes.

La vie quotidienne est une suite de situations ; ces situations appartiennent à un répertoire fortement limité. Peut-on étendre ce répertoire, peut-on trouver de nouvelles situations ? Il me semble que c’est ici que le mot « situationniste » prend un sens. Une situation me paraît un système de perceptions lié à un système de réaction à courte échéance. J’aimerais certes, avoir dans vos publications une étude sur ce que vous appelez « situation » : un individu qui, pour une quelconque raison, marche au plafond plutôt que par terre, est-il dans une situation nouvelle ? Un danseur de corde est-il dans une situation rare ?

Il me semble que deux caractères permettent d’apprécier ce concept. Il y a d’abord la nouveauté d’une situation donnée par rapport à l’ensemble de celles que nous connaissons. Pour un voyageur, une langue étrangère apporte un grand nombre de situations nouvelles et il y a là, visiblement, une grandeur métrique : la « quantité d’étrangeté » qu’il perçoit dans le monde extérieur. Nous vivons couramment des situations légèrement nouvelles pour lesquelles nous devons créer un comportement. Ce terme a ici un simple caractère statistique ; ce qui vaut pour X ne vaut pas pour Y, mais il peut y avoir un « situationnisme marginal » dans lequel les individus recherchent systématiquement des perceptions ou des comportements « slightly queer ».

Une source importante de situations nouvelles proviendra de l’assemblage extraordinaire d’un grand nombre de microsituations ordinaires ; c’est ce qui fait la valeur de la technique rédactionnelle de Graham Greene, assemblant, dans une séquence ramassée un grand nombre d’actes banaux qui se trouvent être extraordinaires par leur assemblage. Chacune des positions élémentaires, correctement, rationnellement ou conventionnellement liées au monde extérieur, paraîtrait parfaitement normale : des milliers de bourgeois s’y trouvent à chaque instant ; l’ensemble particulier de situations est, lui, extraordinaire car il n’est pas « coutumier » qu’elles se succèdent dans cet ordre (Ministry of Fear, Stambul Train, The third Man). Je vous signale que les théoriciens de l’Information sont capables (en pure théorie) de mesurer la quantité de nouveauté qu’apporte un tel système.

Il y a, par ailleurs, des situations intrinsèquement rares ; par exemple, l’homosexualité est statistiquement moins fréquente que la sexualité puérile et honnête ; la partie d’amour à trois partenaires l’est moins que la copulation légale. Tuer un homme — ou une femme — est une situation rare et, par là, d’autant plus intéressante : la quantité attachée à la situation, mesurée par une certaine excursion en dehors du champ de liberté sociale, est plus grande qu’une suite de petites infractions aux règlements de la circulation (voyez Dostoïevski, car je pense que la littérature policière n’apporte, dans ce domaine, qu’une statistique situationnelle (!), fictive par-dessus le marché). C’est ici que notre liberté interstitielle se réduira bientôt à zéro, à partir du moment où la technologie nous apportera le contrôle de tous par tous, la matrice des actes élémentaires et la machine à inventorier le contenu des pensées de chacun à chaque instant.

Sortir beaucoup des normes, rarement, ou en sortir très peu, très souvent. Sur ce point, nous voyons donc apparaître deux « dimensions » des situations : leur nouveauté intrinsèque ou la rareté de leur assemblage.

La société contrôle de plus en plus la première avec les armes conjuguées de la morale sociale, des fichiers et des mises en carte, des ordonnances médicales chez le pharmacien, etc. Elle contrôle encore assez mal la seconde et il me semble que l’on peut encore vivre une vie « originale » au sens situationniste, par un pattern nouveau de petites déviations banales. Les surréalistes, dans leur vie quotidienne, l’avaient déjà pressenti bien qu’ils eussent découvert que le pire ennemi du Surréalisme pouvait être la fatigue physique ou l’épuisement des réserves de courage intellectuel.

Mais il me semble, qu’à moins d’incohérence vis-à-vis de notre propre acceptation de l’automobile, du réfrigérateur et du téléphone, c’est-à-dire de la civilisation technologique où nous vivons, c’est dans l’axe de la technologie que nous devons rechercher des situations nouvelles et je me demande dans quelle mesure votre mouvement l’accepte. Il me paraît extrêmement facile de définir des situations nouvelles basées sur un changement technique, dont les conditions physiques sont déjà réalisées, ou réalisables, ou raisonnablement concevables. Par exemple, vivre sans pesanteur, habiter sous l’eau, marcher au plafond, d’une façon générale vivre dans des milieux étranges sont des situations qui nous sont fournies par la technique, au sens classique du mot.

On peut penser que la technique est loin de notre vie quotidienne. Je crois pourtant que ce serait méconnaître que le ménage possédant une cuisinière à thermostat vit une situation nouvelle. Il est évident, d’après ces exemples, que c’est le retentissement psychologique d’une situation qui fait sa valeur pour une philosophie situationniste.

Ici, une politique se dessine : demander aux sociologues où sont les ressorts sociaux du conventionalisme. Parmi les plus évidents, il y a la sexualité qui est certes susceptible d’apporter un grand nombre de situations nouvelles. La fabrication, biologiquement concevable, de femmes à deux paires de seins est, sans aucun doute, une proposition de la biologie à la tradition. L’invention, à côté des deux sexes conventionnels d’un, deux, trois, n sexes différents, propose une combinatoire sexuelle qui suit le théorème des permutations et suggère un nombre rapidement immense de situations amoureuses (factorielle n).

Une autre source de variations, donc de situations, pourrait reposer sur l’exploitation de nos sens. Les arts « olfactifs » n’ont, par exemple, été développés que dans des notations exclusivement et fortement sexualisées, et plutôt comme instrument de lutte entre les sexes, mais jamais comme un art abstrait. Dans le domaine artistique, un très grand nombre d’autres situations résulteront prochainement des capacités techniques et si les metteurs en scène américains ne savent que faire du cinérama, et à plus forte raison du Circlorama, peut-être est-il légitime d’espérer là une source d’arts nouveaux. Le rêve de l’Art Total est conditionné par la pauvreté de l’imagination artistique.

Qu’adviendrait-il d’une société comportant des couches sociales basées sur ce que Michael Young appelle la « Méritocratie » où celles-ci seraient inscrites dans les lois de l’État ? C’est certainement la fonction de la fiction sociologique que de le préfigurer. En fait, la vie quotidienne, telle que nous la connaissons, est susceptible, par des écarts qui peuvent paraître négligeables, de proposer des situations infiniment nouvelles. Je pense, par exemple, au grand clivage des hommes et des femmes basé sur une catégorisation a priori aléatoire mais définitive. Il n’est plus du tout inconcevable que les êtres changent de sexe au cours de leur vie, et les situations nouvelles, d’abord à caractère individuel, puis à caractère social, sont ici parfaitement concevables. Il me semble que ce serait l’un des rôles de l’Internationale Situationniste que de les explorer. Si l’on suppose simplement que les vecteurs d’attraction hommes pour femmes, femmes pour hommes deviennent symétriques au lieu de la dissymétrie temporelle qui est la règle statistique actuelle, on peut penser que 90 % du Théâtre, du Cinéma, de la Littérature et de l’Art figuratif doivent être remplacés.

On pourrait continuer indéfiniment cette énumération, mais il me semble, en bref, que la recherche de situations nouvelles qui me paraît, si je comprends bien, l’un des objets que pourrait se poser le Situationnisme, soit relativement facile et doive être liée, entre autres, à une étude de ce qu’apportent les techniques biologiques, que des tabous variés laissent pratiquement intactes.

En résumé :

Mon intérêt pour votre mouvement vient de l’idée de base de rechercher, dans une société contrainte au bonheur technologique, des situations nouvelles,

Il me semble que le terme de « situation » devrait être mieux défini ou redéfini dans votre perspective propre et qu’un rapport doctrinal de votre part à ce terme serait nécessaire. En particulier, la mesure de la valeur de nouveauté d’une situation me paraît un critère indispensable.

Il n’est pas difficile de trouver un grand nombre de situations nouvelles — j’en énumère ci-dessus une douzaine, — mais on peut pousser le raisonnement plus loin. Celles-ci peuvent être issues :

a) de la transgression des tabous qui, à l’intérieur du champ de liberté légale, viennent encore restreindre notre liberté pratique, en particulier dans le domaine sexuel et biologique ;

b) du « crime » au sens de la Sociologie de Durkheim ;

c) de nombreuses déviations étranges mais de faible ampleur autour de la norme ;

d) enfin, de la technologie, c’est-à-dire du pouvoir de l’homme sur les lois de la nature.

Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes meilleurs sentiments.


Réponse à Moles, le 26 décembre 1963.

PETITE TÊTE,

Il était bien inutile de nous écrire. On avait déjà constaté, comme tout le monde, que l’ambition qui t’incite à sortir de ton usage fonctionnel immédiat est toujours malheureuse, puisque la capacité de penser sur quoi que ce soit d’autre n’entre pas dans ta programmation.

À peine est-il besoin, donc, de signaler que tu n’as rien compris à tes quelques lectures situationnistes (pour lesquelles, évidemment, toutes les bases te manquaient). Tilt. Refais tes calculs, Moles, refais tes calculs : voilà une satisfaction qu’aucun résultat positif ne viendra jamais t’enlever.

Si l’on recherchait ta « lettre ouverte », pour nous égarée, mais que diverses personnes avaient lue, c’est parce que nous pensions que, venant d’un être de ton espèce et s’adressant à nous, ce ne pouvait être qu’une lettre d’injures. Même pas ! On n’a pas besoin de savoir si ta lettre reflète fidèlement le degré moyen de ta balourdise, ou si tu as visé parfois à la plaisanterie. Faux problème, puisque tout ce que tu pourras jamais faire est, à nos yeux, contenu dans cette redondante et grossière plaisanterie que constitue ton existence.

Quand on connaît l’apparence humaine dont tes programmateurs t’ont revêtu, on conçoit que tu rêves à la production de femmes à n séries de seins. On se doute que tu peux être difficilement accouplé à moins. Ton cas personnel mis à part, tes rêveries pornographiques paraissent aussi mal informées que tes prétentions philosophico-artistiques.

Il y a pourtant un point où tu as été plus manqué encore : malgré ton papier à lettres, tu es un robot bien trop rustique pour faire croire que tu peux tenir le rôle de professeur d’université. En dépit de multiples déficiences, l’université bourgeoise — antérieurement à la bureaucratisation cybernétique que tu représentes si élégamment — laisse une certaine marge d’objectivité professionnelle chez ses maîtres. Dans des cas où de brillants élèves ont une opinion opposée à leur examinateur, il arrive que la réalité de leurs études soit reconnue tout de même ; et surtout, il n’arrive pas que les griefs extra-universitaires retenus contre eux soient ingénuement proclamés à l’avance, avec les résultats qu’ils entraîneront. Mais toi, parvenu émerveillé de la poussière d’autorité qui t’échoit, tu ne peux laisser passer l’occasion d’une première revanche. C’est ainsi que misérablement (au sens « comme un lâche » et au sens « ce fut raté » ; médite sur la valeur anti-combinatoire d’un mot), en courant de toute la vitesse de tes petites jambes, tu as essayé de faire éliminer à un examen, en juin dernier, un de nos jeunes camarades dont tu enviais probablement l’intelligence et l’humanité. Pensais-tu que nous allions oublier ton comportement parce que tu as manqué ton coup ? Erreur, Moles.

Que les mécaniques de ta sorte soient enfin, par la voie officielle, supérieures à quelqu’un ; qu’elles aient un pouvoir de faire respecter leurs ineptes décisions, et les voilà qui se déchaînent au stimulus. Mais comme ce pouvoir est encore fragile, après tant d’arrivisme ! Nous rions de toi.

Crois pourtant que nous observerons tous la suite de ta carrière avec l’attention qu’elle mérite.

GUY DEBORD

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier langage, avec 34 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte