Lire·Debord
  1. Lire Debord
  2. Potlatch
  3. Numéro 27

Potlatch Libre

Numéro 27 2 novembre 1956

Bulletin d’information de l’Internationale lettriste.

10 textes · 2 321 mots · 12 min de lecture · texte de l’édition Le Bail, collationné à l’image du fac-similé de la Beinecke, relu deux fois

ÉCHEC DES MANIFESTATIONS DE MARSEILLE

3 min

Le 4 août dernier devait s’ouvrir à Marseille un Festival de l’Art d’Avant-Garde, monté avec l’appui de divers organismes officiels du tourisme, ainsi que du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme. Par le décor choisi – l’immeuble du Corbusier appelé « Cité Radieuse » – et par l’éventail des personnalités pressenties, cette manifestation se présentait comme l’apothéose des tendances confusionnistes et rétrogrades qui ont constamment dominé l’expression moderne depuis dix ans. La consécration publique d’un tel rassemblement intervenait, comme il est d’usage, précisément au moment où la faillite de ces tendances en vient à apparaître à des secteurs toujours plus larges de l’opinion intellectuelle ; au moment où un tournant irréversible s’amorce vers une libération bouleversante dans tous les domaines.

Quatre jours avant le début du Festival de l’Art d’Avant-Garde, l’Internationale lettriste lançait un ordre de boycott, expliquant que la position prise à l’égard de la réunion de Marseille contribuerait grandement dans l’avenir à marquer le partage de deux camps, entre lesquels tout dialogue sera inutile :

« Les participants de cette parade, où rien ne manque de ce qui représentera dans vingt ans l’imbécillité des années 50, se trouveront définitivement marqués par une adhésion aussi indiscrète à la plus parfaite manifestation de l’esprit d’une époque. Nous invitons donc les artistes sollicités, ceux du moins qui ne se sentent pas finis, à se désolidariser sans délai de cet amalgame du déisme, du tachisme et de l’impuissance... Nous appelons l’avant-garde internationale à dénoncer le sens de cette manœuvre, et à diffuser les noms de ceux qui s’en font complices. »

Le Festival de l’Art d’Avant-Garde, commencé dans l’indifférence quasi-unanime de la presse (deux quotidiens parisiens seulement signalent son début par de très courts articles), abandonné in extremis par certains de ses organisateurs, n’arrivant souvent à rassembler qu’une vingtaine de spectateurs par séance, aboutissait bientôt à un parfait échec, même du point de vue financier.

Quelques brefs comptes-rendus polis dans les hebdomadaires complices ne parvenaient pas à masquer la liquidation de la belle Avant-Garde Tachisto-Seccotine. Tout au plus s’efforçait-on de répandre quelque trouble en compromettant l’opposition. Ainsi le Figaro Littéraire dans son numéro du 11 août, signalait que des lettristes participaient au Festival et le boycottaient tout à la fois ; puis, publiant dans son numéro de la semaine suivante notre démenti formel, omettait significativement la dernière phrase : « L’appel de l’Internationale lettriste, que vous citez, ne s’adressait naturellement pas aux marchands de tableaux, et a été très largement suivi ».

La vérité est qu’en août 1956 il était déjà trop tard pour imposer une vision cohérente de ces arts modernes fondés sur le recommencement des expériences passées. La période de réaction de l’après-guerre est en train de finir. Il était même trop tard pour ramasser les lauriers civiques d’anciens combattants d’une avant-garde devenue inoffensive. Celle-ci n’avait jamais été offensive, et cela commence à se savoir. Et surtout, cette période s’est caractérisée fondamentalement par des redites anarchiques et fragmentaires. Il était donc imprudent d’étendre l’entreprise – en partant simplement du choix d’un décor « moderne » pour un festival de théâtre, parent pauvre de celui d’Avignon ; en aboutissant à une annexion hâtive de la peinture ou du cinéma – jusqu’au spectacle d’une unité qui n’a jamais existé. Sa seule possibilité d’existence est dans la révolution unitaire qui commence.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier situationnistes, avec 52 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

LA PLATE-FORME D’ALBA

4 min

Du 2 au 8 septembre, s’est tenu en Italie, dans la ville d’Alba, un Congrès convoqué par Asger Jorn et Giuseppe Gallizio au nom du Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste, rassemblement dont les vues s’accordent avec le programme de l’Internationale lettriste relatif à l’urbanisme et aux usages que l’on peut en faire (cf. potlatch n° 26). Les représentants de fractions avant-gardistes de huit nations (Algérie, Belgique, Danemark, France, Grande-Bretagne, Hollande, Italie, Tchécoslovaquie) se rencontrèrent là pour jeter les bases d’une organisation unie. Ces travaux furent menés à toutes leurs conséquences.

Christian Dotremont, dont certains avaient annoncé la venue au Congrès parmi la délégation belge, mais qui a depuis quelque temps déjà rejoint la rédaction de la Nouvelle-nouvelle Revue Française, s’abstint de paraître dans une assemblée où sa présence eût été inacceptable pour la majorité.

Enrico Baj, représentant du « mouvement d’art nucléaire », dut se retirer dès le premier jour ; et le Congrès consacra la rupture avec les nucléaires en publiant l’avertissement suivant : « Acculé devant des faits précis, Baj a quitté le Congrès. Il n’a pas emporté la caisse ».

Dans le même temps, l’entrée en Italie de nos camarades tchécoslovaques Pravoslav Rada et Kotik était empêchée par le gouvernement italien qui, malgré les protestations élevées à ce propos, ne leur accorda le visa pour passer son rideau de fer national qu’à la fin du Congrès d’Alba.

L’intervention de Wolman, délégué de l’Internationale lettriste, devait souligner particulièrement la nécessité d’une plate-forme commune définissant la totalité de l’expérience en cours :

« Camarades, les crises parallèles qui affectent actuellement tous les modes de la création artistique sont déterminés par un mouvement d’ensemble, et on ne peut parvenir à la résolution de ces crises que dans une perspective générale. Le processus de négation et de destruction qui s’est manifesté, avec une vitesse croissante, contre toutes les conditions anciennes de l’activité artistique, est irréversible : il est la conséquence de l’apparition de possibilités supérieures d’action sur le monde...

... quelque crédit que la bourgeoisie veuille aujourd’hui accorder à des tentatives artistiques fragmentaires, ou délibérément rétrogrades, la création ne peut être maintenant qu’une synthèse qui tende à la construction intégrale d’une atmosphère, d’un style de la vie... Un urbanisme unitaire – la synthèse, s’annexant arts et techniques, que nous réclamons – devra être édifié en fonction de certaines valeurs nouvelles de la vie, qu’il s’agit dès à présent de distinguer et de répandre... »

La résolution finale du Congrès traduisit un accord profond, sous forme d’une déclaration en six points proclamant la « nécessité d’une construction intégrale du cadre de la vie par un urbanisme unitaire qui doit utiliser l’ensemble des arts et des techniques modernes » ; le « caractère périmé d’avance de toute rénovation apportée à un art dans ses limites traditionnelles » ; la « reconnaissance d’une interdépendance essentielle entre l’urbanisme unitaire et un style de vie à venir... » qu’il faut situer « dans la perspective d’une liberté réelle plus grande et d’une plus grande domination de la nature » ; enfin l’« unité d’action entre les signataires sur ce programme... » (le sixième point énumérant en outre les diverses modalités d’un soutien réciproque).

Outre cette résolution finale, approuvée par : J. Calonne, Constant, G. Gallizio, A. Jorn, Kotik, Rada, Piero Simondo, E. Sottsass Jr., Elena Verrone, Wolman – le Congrès se prononça à l’unanimité contre toute relation avec les participants du Festival de la Cité Radieuse, à la suite du boycott déclenché le mois précédent.

À l’issue des travaux du Congrès, Gil J Wolman fut adjoint aux responsables de la rédaction d’Eristica, bulletin d’information du Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste et Asger Jorn placé au comité directeur de l’Internationale lettriste.

Le Congrès d’Alba marquera sans doute une des difficiles étapes, dans le secteur de la lutte pour une nouvelle sensibilité et pour une nouvelle culture, de ce renouveau révolutionnaire général qui caractérise l’année 1956, et qui apparaît dans les premiers résultats politiques de la pression des masses en U.R.S.S., en Pologne et en Hongrie (bien qu’ici, dans une périlleuse confusion, le retour des vieux mots d’ordre pourris du nationalisme clérical procède de l’erreur mortelle que fut l’interdiction d’une opposition marxiste), comme dans les succès de l’insurrection algérienne et dans les grandes grèves d’Espagne. L’avenir prochain de ces développements permet les plus grands espoirs.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier lettriste, avec 40 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

L’EXPRESSION DE LA RÉVOLUTION ALGÉRIENNE ET L’IMPOSTEUR KATEB YACINE

Abdelhafid Khatib · 1 min

« Kateb Yacine est un vieux militant politique, Kateb Yacine est un révolutionnaire », lit-on dans certaines feuilles de gauche appartenant à de petits bourgeois qui eux-mêmes veulent jouer aux révolutionnaires. Kateb a peut-être été un militant du P.P.A. quand il avait dix-sept ou dix-huit ans, mais il n’a jamais continué, et c’est son tort. Il met à son honneur d’avoir été arrêté et emprisonné en 1946, pour atteinte à la sécurité intérieure de l’État, mais l’on sait qu’à cette époque l’Algérie traversait une période très troublée, et que l’on y arrêtait n’importe qui. On ne trompera personne en présentant Kateb Yacine comme un révolutionnaire parce qu’il a écrit Le Fondateur. Il faut juger politiquement une personne d’après ses actes et les résultats acquis, et non d’après ses écrits « poétiques ». Il faut reconnaître quand même que ce qu’écrit Kateb a une certaine élégance, dans la langue de René Char, mais cela ne va pas plus loin.

Au moment où des milliers de gens sont tués, au moment où tous les étudiants font grève et où certains d’entre eux rejoignent le maquis, il n’est que pénible de voir Kateb Yacine essayer d’établir sa renommée d’écrivain à la faveur de ces mêmes circonstances. Son succès est en fait l’expression de la mauvaise conscience de petits-bourgeois gauchisants : il est leur bon révolutionnaire algérien, comme d’autres ont leurs bons nègres.

Que Kateb Yacine continue à obtenir quelques succès littéraires, lesquels succès contribueront à lui faire faire la conquête de petites filles à Germain-des-Prés, mais, de grâce, qu’il ne joue plus au petit révolutionnaire. Cela ne lui va pas du tout.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier conseils, avec 51 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

TOUJOURS LE BEAU RÔLE

1 min

1 – la glorieuse incertitude du sport

« Traverser ce chaos, transfigurer ce Radeau de la Méduse, passer outre à cet enfer intellectuel sera une entreprise qui exigera des hommes de génie ; non pas seulement un nouveau Picasso, comme on le dit à propos de chaque peintre qui semble vouloir changer les données du problème pictural, mais l’activité d’une nouvelle constellation de poètes, de théoriciens et de peintres. »

(Alain Jouffroy, « Situation de la Jeune Peinture à Paris », Preuves n° 68)

2 – les premiers résultats connus

« Pourquoi donc, dans une étude si “exhaustive”, néglige-t-on la “Nouvelle lettre à des lettristes anti-lemaîtriens” en réponse aux “Insultes des lettristes anti-souiens” ? »

Ces fariboles byzantines vous endorment pendant que la France en crève.

(Albert Paraz, « Le silence de l’abjection », La Parisienne n° 37)

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

DANS LA LOGE DE MATHIEU

1 min

On sait l’importance des bouffonneries organisées durant tout le Moyen-Âge sur le thème du caractère éphémère du pouvoir séculier. Les multiples exhibitions de rois d’un jour servaient alors à consoler les sujets de n’être pas rois. Les derniers royalistes affichés de notre siècle, sans doute parce qu’ils sont, généralement, issus de couches sociales dont les fonctions et les sentiments sont des plus serviles, peuvent goûter encore cette sorte de compensation.

En mai dernier, à la galerie Rive Droite, le couronnement du peintre Mathieu fut ainsi organisé par le jésuite Tapié, pour fêter en un seul homme tous les concierges du mouvement Poujade.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

L’OCCULTATION PROFONDE, VÉRITABLE, DU SURRÉALISME

1 min

La revue dirigée par Breton, Le surréalisme même, annoncée de jour en jour pendant huit mois, donnée pour parue dans la N.N.R.F. du mois d’août, est en fait restée cachée jusqu’à la fin d’octobre pour des raisons idéologiques : un de ses collaborateurs les plus en vue, M. Robert Benayoun, surréaliste de longue date, se trouve être en même temps employé à la critique cinématographique dans Demain, l’hebdomadaire de M. Guy Mollet.

La direction du Surréalisme même attendait donc depuis huit mois que M. Guy Mollet changeât de politique, pour paraître sans honte. M. Guy Mollet, comme on sait, n’en a pas changé ; et la revue de M. Breton étant très belle (papier glacé, 84 illustrations), il a bien fallu sacrifier au souci de dégeler ce petit capital.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

LISTE DES PARTICIPANTS DU FESTIVAL DE LA CITÉ RADIEUSE

1 min

Albinoni, Atlan, Barraqué, Béjart, Benedek, Boulez, César, Fano, Ford, Gilioli, Guillon, Hathaway, Henry, Hodeir, Humeau, Ionesco, Isou, Kerchbron, Lapoujade, Lemaître, L’Herbier, Mac Laren, Martin, Messiaen, Pan, Pak, Philippot, Poliéri, Pousseur, Prévert, Puente, Ragon, Sauguet, Schoffer, Solal, Stahly, Stockhausen, Sugai, Tardieu, Tinguely, Wogenscky, Yves.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

PIÈGE À CONS

1 min

Le tract Toutes ces dames au salon, à propos de l’exposition à Bruxelles des tableaux commandés à divers jeunes peintres par la Royal Dutch-Shell sur le thème « l’Industrie du Pétrole vue par des artistes », a suscité une petite levée de boucliers parmi les amateurs de l’art actuel :

Des Belges jusqu’alors inconnus ont publié un libelle pour révéler à l’opinion mondiale que l’on ne trouvait, sur 49 signataires de ce tract, que 5 peintres.

Des pataphysiciens de plusieurs pays se sont unis pour diffuser à une vingtaine d’exemplaires (les amis, la famille...) un contre-tract plein d’esprit.

Enfin, Stéphane Rey en personne, le fameux critique d’art du Phare-Dimanche de Bruxelles, a consacré deux de ses remarquées chroniques à présenter une défense inconditionnelle du pétrole, sous toutes ses formes.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

RÉPONSE DE L’I.L. À STÉPHANE REY, REPRODUITE DANS LE PHARE-DIMANCHE N° 557

1 min

Monsieur, puisque vous en êtes à parler principes, autant vous dire tout de suite qu’un « artiste libre » ne saurait travailler pour les dollars de l’UNESCO maccarthyste et franquiste, quelque étonnement que cette nouvelle doive vous causer. Pas plus que le critique d’art d’un journal qui porte en manchette la publicité de CALTEX n’aurait la liberté d’approuver notre « pamphlet violent » sans perdre sa sinécure. Dans cette perspective, concevez que nous nous expliquons parfaitement la bassesse de votre article, et l’extrême indigence de ses arguments. Ayant cru peut-être que nous pouvions nourrir envers le pétrole en lui-même des sentiments d’antipathie plus marqués qu’envers la chlorophylle ou le Kilimandjaro, vous volez superbement à son secours : « Mais enfin, dites-vous, tout le monde en consomme ». Nous voulons bien croire que vous en buvez. De tels excès expliqueraient l’imprudence que vous commettez en avouant que « les princes d’aujourd’hui » sont « les entreprises commerciales, les banques, les grosses industries ». Croyez-vous que le Phare-Dimanche, un hebdomadaire si « indépendant », vous paie pour parler aussi crûment ? Pour finir, la bonne garde des vaches vous préoccupe : nous sommes justement en mesure de vous faire sentir un nouvel aspect de la question. C’est seulement tant que durera aujourd’hui, avec ses « princes » à sa mesure, que les vaches, dont vous êtes, seront bien gardées sous les uniformes et livrées qui conviennent.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier situationnistes, avec 52 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

Potlatch – rédaction 32, rue de la Montagne-Geneviève – Paris 5e