Lire·Debord
  1. Lire Debord
  2. Potlatch
  3. Numéro 28

Potlatch Libre

Numéro 28 22 mai 1957

Bulletin d’information de l’Internationale lettriste.

7 textes · 2 385 mots · 12 min de lecture · texte de l’édition Le Bail, collationné à l’image du fac-similé de la Beinecke, relu deux fois ; 18 passages non collationnés (page absente)

LES DÉBATS DE CE TEMPS

1 min

Le dadaïsme paraît être la nouveauté la plus discutée de ce printemps 1957. Ses créateurs, toujours emportés par la fougue aimable de la jeunesse, affrontent l’ennemi sur tous les terrains. Huelsenbeck, qui a arraché à un contre-dada le poste de professeur de psychologie d’une université américaine, arrive au mois de février en Angleterre et donne aussitôt une magistrale interprétation psychologique pure de Dada, dans une conférence âprement interrompue par notre ami Ralph Rumney, animateur du Comité Psychogéographique de Londres. En mars, à Paris, Georges Hugnet publie l’ouvrage que l’on attendait sur Dada, ses origines, son histoire – déjà –, son avenir immédiat et ses perspectives à longue échéance. Tzara ne se lasse pas de reprendre et de parfaire son interprétation léniniste pure de Dada. On publie en volume des textes de Cravan, présenté par M. Bernard Delvaille comme son semblable, son frère – et un grand poète ayant surtout le mérite d’avoir pressenti une sensibilité typique des vacances sur la Côte d’Azur.

Enfin, on réunit dans la Galerie de l’Institut les dernières productions variées du Mouvement Dada. Les créateurs attendent anxieusement l’inévitable scandale, il ne manque pas : les jeunes employés d’une petite maison d’édition spécialisée dans le porte-à-porte, après avoir convoqué la presse et les photographes, ne mâchent pas leurs mots : « vive la poésie ! vive la peinture ! vive l’art véritable ! » disent-ils.

Les intellectuels bourgeois luttent naturellement de toutes leurs forces sur le front anti-dada, au point même d’en négliger la justification quotidienne de la répression d’Algérie.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier langage, avec 71 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

EXTRAITS D’UNE RÉPONSE AU DÉBAT DU « CERCLE OUVERT » SUR « LES INTERPRÉTATIONS MARXISTES DE L’HISTOIRE »

André Frankin · 4 min

... L’objection bien connue (qui est celle aussi de R. Aron) selon laquelle il existerait « une non-vérification de la prévision marxiste en ce qui concerne l’Occident » est facilement réfutable si l’on distingue dans les théories de Marx les affirmations (et non les prévisions) qui renforcent la conscience de classe du prolétariat des analyses (polémiques, elles aussi) du processus cyclique des crises capitalistes. Les premières ne sont prévisions que par « mythologie » ; les secondes sont des prévisions en tant que telles : c’est-à-dire que Marx économiste prévoyait le déterminisme final auquel se trouverait acculé le système capitaliste, mais que Marx, philosophe et révolutionnaire (les deux sont identiques) n’a jamais prévu à quel moment la subjectivité des hommes, leur praxis, rejoindrait les données objectives. De là une apparente contradiction dans ses théories ; mais si on admet que les hommes sont toujours libres de faire ou non la révolution, comment ne pas admettre aussitôt que le déterminisme des prévisions économiques marxistes demeure valable tant que ces hommes précisément se refusent à faire la révolution ? Les prévisions de Marx se fondent précisément sur le fait que les hommes font l’histoire, mais « qu’ils ne la font pas librement ». Par conséquent, l’objection de J.F. Rolland est une objection d’historien et non de marxiste. Elle serait valable si les hommes investis du pouvoir de négativité dans l’histoire (les prolétaires) étaient des hommes entièrement déterminés, y compris par les prévisions de Marx, à faire cette révolution dans les pays les plus avancés du système capitaliste. Le fait ne s’est pas produit, mais cela n’implique nullement une erreur de Marx, seulement l’erreur du prolétariat de ces pays-là...

Les interventions de Rolland et de M. Landeau attirent l’attention sur ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui le prolétariat technique et l’accroissement du « secteur tertiaire ». À la conclusion de Rolland : « Le schéma de Marx, qui prévoyait une prolétarisation croissante des classes moyennes, arrivait au terme où il n’y avait plus qu’un petit nombre d’exploiteurs et un grand nombre de prolétaires. Il est évident que cette perspective est infirmée », on peut répondre que la perspective prochaine, la perspective politique à laquelle personne ne semble avoir songé dans cette discussion est la disparition du mouvement ouvrier lui-même dans la mesure où la classe ouvrière devient révolutionnaire et technique. L’accroissement du « secteur tertiaire » recouvre en fait une mutation plus profonde : la disparition du prolétariat. Il dépend des hommes que cette disparition soit ou non révolutionnaire, et par conséquent on ne peut prétendre que le schéma marxiste ait été infirmé tant que cette révolution ne s’est pas produite ou n’a été, au moins, tentée. Cela est si vrai, politiquement, que tout l’échec du réformisme est contenu dans l’absence d’un programme socialiste réel qui se substituerait à l’abondance des réformes obtenues dans la société capitaliste. La leçon du travaillisme anglais prouve que le réformisme, tôt ou tard, est acculé à la révolution, faute de quoi le parti socialiste devient le parti de tout le monde et de n’importe qui. Quant à « l’oppression » dont M. Landeau fait mention dans « l’édification de la société socialiste », elle est inhérente, non pas à la socialisation des moyens de production, mais au défaut de perspectives dans les rapports humains, rapports eux-mêmes issus d’une société technique appelée à disparaître par la technique elle-même.

Pour conclure, si nous voulons faire autre chose que de « l’anthologie marxiste », il est nécessaire de poser la question d’ensemble du marxisme avec les perspectives politiques qu’elle exige en 1957.

1° Qu’il existe une contradiction entre le socialisme et la paix parce que le socialisme seul est capable de garantir la paix et non l’inverse ; ce qui implique une recrudescence de la lutte des classes à l’Occident et dans les pays sous-développés, en liaison avec le mouvement communiste mondial qui s’étend de Varsovie à Pékin.

2° Que la prochaine perspective politique susceptible d’unir le prolétariat, loin d’être comparable à la reconduction des Fronts populaires, ne peut être étayée que par la critique des structures de partis, l’annonce de la disparition du prolétariat, du mouvement ouvrier, dans l’avènement des masses révolutionnaires rendues autonomes par l’expérience du prolétariat avancé, technique, des pays les plus hautement industrialisés.

3° Que l’édification de la société socialiste n’est plus le processus inverse de la dissolution de la société capitaliste. Que cette édification reposera de plus en plus sur l’apparition de nouveaux rapports humains fondés sur la perspective politique et économique, ayant pour but la disparition du milieu technique par la technique elle-même (sans que ceci rende l’homme à son état de « nature » – mais parce que cette évolution est la seule qui lui ferait franchir ce qui sépare le domaine de la nécessité de celui de la liberté...)

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier marchandise, avec 79 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

LE SPRINT FINAL

1 min

Un « prix de découverte » vient de s’ajouter à tous les autres. Décerné en mai, il sera un reflet du Goncourt à l’usage de ce reflet de la littérature bourgeoise qui connaissait déjà la gloire dans Les Lettres Nouvelles. Chaque année quelqu’un sera donc découvert, et couronné, le premier parmi ses pairs. On n’annonce nulle part si ces découvertes se feront au nom de l’esthétique découverte entre 1910 et 1930, ou d’une plus récente arme secrète de Maurice Nadeau. Mais on communique les noms des membres du jury. La rédaction de potlatch offre dès à présent un prix au premier qui viendrait à être découvert parmi MM. Jean Cayrol, Bernard Dort, Louis-René des Forêts, Bernard Pingaud, Jean Pouillon, Jean-Pierre Richard. Que le meilleur gagne.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

UN PAS EN ARRIÈRE

4 min

Le point extrême atteint par le pourrissement de toutes les formes de la culture moderne ; l’effondrement public du système de répétition qui règnait depuis l’après-guerre ; le ralliement de divers artistes et intellectuels sur la base de nouvelles perspectives de création, encore inégalement comprises, posent maintenant la question de l’établissement, par les tendances avant-gardistes unies, d’une alternative révolutionnaire générale à la production culturelle officielle, définie à la fois par André Stil et Sagan-Drouet.

L’élargissement de nos forces, la possibilité et la nécessité d’une véritable action internationale doivent nous mener à changer profondément notre tactique. Il faut nous emparer de la culture moderne, pour l’utiliser à nos fins, et non plus mener une opposition extérieure fondée sur le seul développement futur de nos problèmes. Nous devons agir tout de suite, pour une critique et une formulation théorique communes de thèses qui se complètent, pour une application expérimentale commune de ces thèses. La tendance de potlatch doit accepter, s’il le faut, une position minoritaire dans la nouvelle organisation internationale, pour en permettre l’unification. Mais toutes les réalisations concrètes de ce mouvement le porteront naturellement à s’aligner sur le programme le plus avancé.

On ne peut parler exactement de crise du lettrisme, puisque nous avons toujours voulu, et réussi, une ambiance de crise permanente ; et aussi parce que, si même la notion de lettrisme n’est pas dépourvue de tout contenu, les valeurs qui nous intéressent se sont formées dans le mouvement lettriste, mais contre lui. On peut remarquer cependant qu’un certain nihilisme satisfait, majoritaire dans l’I.L. jusqu’aux exclusions de 1953, s’est objectivement prolongé dans les excès du sectarisme qui ont contribué à fausser plusieurs de nos choix jusqu’en 1956. De telles attitudes ne vont pas sans malhonnêteté. Tel se proclamait à la pointe de l’abandon de l’écriture ; prisait tant notre isolement et notre pureté inactive qu’il se prononçait pour le refus de collaborer à la revue qui, de toutes, est la plus proche de l’ensemble de nos positions. À peine est-il exclu depuis cinq jours qu’il quémande – en vain naturellement – à la direction de cette revue d’y poursuivre une collaboration littéraire « à titre personnel ». Ce camarade avait-il donc agi précédemment comme un provocateur ? Non, il est simplement passé d’un comportement irresponsable à un autre, inverse, quand l’alibi purement nominal du « lettrisme » lui a fait défaut, ne laissant que le vide.

Les mystifications usées du monde que nous combattons peuvent toujours à quelque détour nous paraître des nouveautés, et nous retenir. Aucune étiquette n’en abrite. Aucune séduction ne suffit. Nous avons à trouver des techniques concrètes pour bouleverser les ambiances de la vie quotidienne.

La première question pratique que nous devons résoudre est l’élargissement notable de notre base économique. Dans les conditions où nous sommes, il semble plus facile d’inventer des sentiments nouveaux qu’un nouveau métier. L’urgence que nous voyons à définir – et à justifier par la pratique – plusieurs nouvelles occupations, distinctes par exemple de la fonction sociale de l’artiste, nous porte à soutenir l’idée d’un plan économique collectif, réclamé par Piero Simondo et nos camarades italiens.

Il est certain que la décision de se servir, du point de vue économique comme du point de vue constructif, des fragments arriérés de l’esthétique moderne entraîne de graves dangers de décomposition. Des amis s’inquiètent, pour citer un cas précis, d’une prédominance numérique soudaine des peintres, dont ils jugent la production forcément insignifiante, et les attaches avec le commerce artistique indissolubles. Cependant il nous faut réunir les spécialistes de techniques très diverses ; connaître les derniers développements autonomes de ces techniques – sans tomber dans l’impérialisme idéologique qui ignore la réalité des problèmes d’une discipline étrangère et veut en disposer extérieurement –; expérimenter un emploi unitaire des moyens actuellement épars. Nous devons donc courir le risque d’une régression ; mais tendre à dépasser au plus tôt les contradictions de la phase présente en approfondissant une théorie d’ensemble, et en parvenant à des expériences dont les résultats soient indiscutables.

Bien que certaines activités artistiques soient plus notoirement frappées à mort que d’autres, nous pensons que l’accrochage de tableaux dans une galerie est une survivance aussi forcément inintéressante qu’un livre de poèmes. Toute utilisation du cadre actuel du commerce intellectuel rend du terrain au confusionnisme idéologique, et cela jusque parmi nous ; mais d’autre part nous ne pouvons rien faire sans tenir compte au départ de ce cadre momentané.

En dernier ressort, ce qui jugera la politique que nous adoptons maintenant, ce sera qu’elle se révèle ou non capable de favoriser la constitution d’un groupement international plus avancé. À défaut, elle marquerait seulement le début d’une réaction générale dans ce mouvement. La formation d’une avant-garde révolutionnaire dans la culture dépendrait alors de l’apparition d’autres forces.

G.-E. Debord

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier urbanisme, avec 79 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

CERTIFICATS

1 min

L’aristocrate professionnel Mathieu, renforcé d’un nommé Hantaï (sur les lourds antécédents de cet individu, voir le numéro 13 de Potlatch), a exploité du mieux qu’il a pu son exposition de la Galerie Kléber pour forcer ses contemporains à lui reconnaître l’originalité d’être l’homme du monde qui va le plus loin dans la pensée rétrograde.

Mais là encore, on force son talent, on triche sur ses origines. Pour trouver l’inspirateur des manifestes de Mathieu-Hantaï, il ne faut pas remonter à Thomas d’Aquin ou au duc de Brunschwick, comme ils souhaiteraient le faire croire, mais, plus près, à Marcel Aymé qui, dans une courte nouvelle intitulée En arrière !, s’est amusé naguère à décrire l’inverse de l’anecdote dada-surréaliste : le scandale d’un groupe de jeunes gens se faisant connaître par une série de manifestes réactionnaires jusqu’au délire. La plaisanterie était drôle, sur quatre pages : il s’est trouvé quelqu’un pour la prendre au sérieux, pour la reproduire dans sa vie.

Et les tenants de notre pauvre petit monde manquent tellement d’idées qu’il n’est pas de sottise qui ne serve plusieurs fois. Le baron Hantaï entre en lice, et voici que Paris compte déjà deux aristocrates de métier.

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier lettriste, avec 40 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

LA RETRAITE

1 min

Fillon et Wolman ont été exclus de l’Internationale lettriste le 13 janvier. On leur reprochait depuis assez longtemps un mode de vie ridicule, cruellement souligné par une pensée chaque jour plus débile et plus mesquine.

(Wolman avait eu un rôle important dans l’organisation de la gauche lettriste en 1952, puis dans la fondation de L’I.L. Auteur de poèmes « mégapneumiques », d’une théorie du « cinématochrone » et d’un film, il avait encore été délégué lettriste au congrès d’Alba, en septembre 1956. Il était âgé de vingt-sept ans.

Fillon n’avait rien fait.)

POUR METTRE UN POINT FINAL À VOTRE CULTURE

Quand l’acier fut rompu, étude de Marcel Mariën sur la déstalinisation.

Rapport de G.-E. Debord sur la construction des situations, plate-forme de la tendance situationniste pour une nouvelle organisation de l’Internationale.

Structure et Changement, essai d’Asger Jorn « sur le rôle de l’intelligence dans la création artistique ».

Histoire de l’Internationale lettriste, bande sonore obtenue par un détournement collectif.

(viennent de paraître)

Sur le plan du corpus, ce texte est au quartier lettriste, avec 40 autres.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

DE L’HUMOUR À LA TERREUR

1 min

Caro Jorn, ho ricevuto questa mattina la lettera inviata da Parigi alla XI Triennale. Anche se non porta la mia firma, ti avverto che non voglio avere più niente a che fare con il Movimento per un Bauhaus immaginista perchè un movimento formato da genii come te e i tuoi amici francesi è fuori della mia misura.

Milano 5 gennaio 1957

Sottsass jr.

Sur la Place publique les fils des lecteurs sur ce texte

Rédaction : 32, rue de la Montagne-Geneviève, Paris 5e.