Le point extrême atteint par le pourrissement de toutes les formes de la culture moderne ; l’effondrement public du système de répétition qui règnait depuis l’après-guerre ; le ralliement de divers artistes et intellectuels sur la base de nouvelles perspectives de création, encore inégalement comprises, posent maintenant la question de l’établissement, par les tendances avant-gardistes unies, d’une alternative révolutionnaire générale à la production culturelle officielle, définie à la fois par André Stil et Sagan-Drouet.
L’élargissement de nos forces, la possibilité et la nécessité d’une véritable action internationale doivent nous mener à changer profondément notre tactique. Il faut nous emparer de la culture moderne, pour l’utiliser à nos fins, et non plus mener une opposition extérieure fondée sur le seul développement futur de nos problèmes. Nous devons agir tout de suite, pour une critique et une formulation théorique communes de thèses qui se complètent, pour une application expérimentale commune de ces thèses. La tendance de potlatch doit accepter, s’il le faut, une position minoritaire dans la nouvelle organisation internationale, pour en permettre l’unification. Mais toutes les réalisations concrètes de ce mouvement le porteront naturellement à s’aligner sur le programme le plus avancé.
On ne peut parler exactement de crise du lettrisme, puisque nous avons toujours voulu, et réussi, une ambiance de crise permanente ; et aussi parce que, si même la notion de lettrisme n’est pas dépourvue de tout contenu, les valeurs qui nous intéressent se sont formées dans le mouvement lettriste, mais contre lui. On peut remarquer cependant qu’un certain nihilisme satisfait, majoritaire dans l’I.L. jusqu’aux exclusions de 1953, s’est objectivement prolongé dans les excès du sectarisme qui ont contribué à fausser plusieurs de nos choix jusqu’en 1956. De telles attitudes ne vont pas sans malhonnêteté. Tel se proclamait à la pointe de l’abandon de l’écriture ; prisait tant notre isolement et notre pureté inactive qu’il se prononçait pour le refus de collaborer à la revue qui, de toutes, est la plus proche de l’ensemble de nos positions. À peine est-il exclu depuis cinq jours qu’il quémande – en vain naturellement – à la direction de cette revue d’y poursuivre une collaboration littéraire « à titre personnel ». Ce camarade avait-il donc agi précédemment comme un provocateur ? Non, il est simplement passé d’un comportement irresponsable à un autre, inverse, quand l’alibi purement nominal du « lettrisme » lui a fait défaut, ne laissant que le vide.
Les mystifications usées du monde que nous combattons peuvent toujours à quelque détour nous paraître des nouveautés, et nous retenir. Aucune étiquette n’en abrite. Aucune séduction ne suffit. Nous avons à trouver des techniques concrètes pour bouleverser les ambiances de la vie quotidienne.
La première question pratique que nous devons résoudre est l’élargissement notable de notre base économique. Dans les conditions où nous sommes, il semble plus facile d’inventer des sentiments nouveaux qu’un nouveau métier. L’urgence que nous voyons à définir – et à justifier par la pratique – plusieurs nouvelles occupations, distinctes par exemple de la fonction sociale de l’artiste, nous porte à soutenir l’idée d’un plan économique collectif, réclamé par Piero Simondo et nos camarades italiens.
Il est certain que la décision de se servir, du point de vue économique comme du point de vue constructif, des fragments arriérés de l’esthétique moderne entraîne de graves dangers de décomposition. Des amis s’inquiètent, pour citer un cas précis, d’une prédominance numérique soudaine des peintres, dont ils jugent la production forcément insignifiante, et les attaches avec le commerce artistique indissolubles. Cependant il nous faut réunir les spécialistes de techniques très diverses ; connaître les derniers développements autonomes de ces techniques – sans tomber dans l’impérialisme idéologique qui ignore la réalité des problèmes d’une discipline étrangère et veut en disposer extérieurement –; expérimenter un emploi unitaire des moyens actuellement épars. Nous devons donc courir le risque d’une régression ; mais tendre à dépasser au plus tôt les contradictions de la phase présente en approfondissant une théorie d’ensemble, et en parvenant à des expériences dont les résultats soient indiscutables.
Bien que certaines activités artistiques soient plus notoirement frappées à mort que d’autres, nous pensons que l’accrochage de tableaux dans une galerie est une survivance aussi forcément inintéressante qu’un livre de poèmes. Toute utilisation du cadre actuel du commerce intellectuel rend du terrain au confusionnisme idéologique, et cela jusque parmi nous ; mais d’autre part nous ne pouvons rien faire sans tenir compte au départ de ce cadre momentané.
En dernier ressort, ce qui jugera la politique que nous adoptons maintenant, ce sera qu’elle se révèle ou non capable de favoriser la constitution d’un groupement international plus avancé. À défaut, elle marquerait seulement le début d’une réaction générale dans ce mouvement. La formation d’une avant-garde révolutionnaire dans la culture dépendrait alors de l’apparition d’autres forces.
G.-E. Debord