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L'abécédaire · la notion

Plaque tournante

En bref

Une plaque tournante, en psychogéographie, est un lieu de la ville où se croisent plusieurs directions d'ambiance, et d'où l'on bascule de l'une à l'autre. L'expression vient des chemins de fer, où une plaque tournante fait pivoter une locomotive vers une autre voie. La « Théorie de la dérive » en fait une hypothèse centrale en décembre 1958, et Abdelhafid Khatib situe celle des Halles le même mois. Ce site a repris le mot pour ses propres carrefours.

Ce qu'il faut retenir

  1. Le mot désigne un lieu où plusieurs ambiances urbaines se rencontrent, et qui oriente, sans qu'on le sache, les chemins de ceux qui passent.
  2. La « Théorie de la dérive » y arrive après avoir relevé les unités d'ambiance, leurs passages, leurs sorties et leurs défenses, et en fait son hypothèse centrale.
  3. Khatib place la plaque tournante des Halles au complexe de la Bourse du Commerce et de la place des Deux-Écus, où convergent les quatre zones du quartier.
  4. Une grande voie n'est pas forcément une plaque tournante : aux Halles, les rues qui traversent le quartier le morcellent en zones, et les pavillons font coupure.

D'où vient l'expression ?

Des chemins de fer. Une plaque tournante est le plateau pivotant qui permet de faire changer de voie une locomotive arrivée par une autre.

Le français courant emploie aussi l'expression au figuré, pour un lieu par où tout passe : une ville est la plaque tournante d'un commerce, un aéroport celle d'une région. Les textes de la revue n'expliquent pas l'image, mais leur usage est plus précis que ce figuré : ce qui compte est le croisement des directions plus que l'affluence. On arrive par une ambiance, on repart par une autre, et c'est le lieu qui fait tourner.

Dans les douze numéros d'Internationale situationniste, l'expression ne revient que cinq fois, toutes dans le n° 2, en décembre 1958 : une fois dans la « Théorie de la dérive » de Debord, trois fois dans l'étude d'Abdelhafid Khatib sur les Halles, une fois dans le questionnaire qui la suit. C'est un mot de la psychogéographie, qui disparaît avec elle.

Que désigne-t-elle dans la « Théorie de la dérive » ?

Le point où les relevés de dérive aboutissent. Après avoir reconnu les ambiances d'une ville et leurs passages, on suppose qu'il existe des lieux où elles se rencontrent et s'échangent.

Le texte décrit les étapes d'une cartographie encore à faire :

Au-delà de la reconnaissance d’unités d’ambiance, de leurs composantes principales et de leur localisation spatiale, on perçoit leurs axes principaux de passage, leurs sorties et leurs défenses. On en vient à l’hypothèse centrale de l’existence de plaques tournantes psychogéographiques.

« Théorie de la dérive », G.-E. Debord, Internationale situationniste n° 2, décembre 1958 Lire le passage

L'ordre compte. Les unités d'ambiance viennent d'abord, puis ce qui les relie ou les ferme ; la plaque tournante est l'idée qui rend compte de l'ensemble. Le mot hypothèse compte aussi : rien n'est encore prouvé. Le questionnaire publié dans le même numéro le confirme en posant la question aux lecteurs : « Admettez-vous l’existence de plaques tournantes psychogéographiques dans le milieu urbain en général ? » Il leur demande ensuite où ils placeraient celle des Halles.

Où se trouve celle des Halles ?

Au complexe de la Bourse du Commerce et de la place des Deux-Écus, selon Khatib. Les quatre zones du quartier y convergent, et les chemins de ceux qui passent en sont infléchis.

L'« Essai de description psychogéographique des Halles » découpe le quartier en quatre zones d'ambiance, distinctes mais communicantes. Il cherche ensuite le point où elles se touchent :

La zone d’interférence centrale, la plaque tournante des différentes directions d’ambiances des Halles est, comme nous l’avons signalé, le complexe Bourse du Commerce-Place des Deux-Écus.

« Essai de description psychogéographique des Halles », Abdelhafid Khatib, Internationale situationniste n° 2, décembre 1958 Lire le passage

Khatib en décrit l'effet. Les directions qui s'y recoupent pèsent sur le chemin que suit un individu ou un groupe, « avec une apparence de spontanéité », dans le quartier comme au dehors. On croit choisir sa route ; le lieu l'a choisie en partie.

Un exemple

L'étude montre aussi ce qui n'est pas une plaque tournante. Quatre grandes voies traversent les Halles de part en part, la rue Rambuteau, la rue Berger, la rue du Louvre et la rue des Halles : elles morcellent le quartier en zones au lieu de les réunir. Le grand bloc des pavillons des Halles centrales, qui s'achève près de la Bourse du Commerce, agit comme une coupure, et la rue Carême qui le traverse dans sa longueur ne participe pas à la rencontre.

La rue Croix-des-Petits-Champs, à l'ouest, n'est qu'une ligne tangente au quartier. Son intérêt tient aux contacts qu'elle laisse paraître quand elle passe près de la plaque tournante. Au nord, elle débouche place des Victoires, que Khatib lit comme un poste frontière, qui détourne d'entrer aux Halles.

Pourquoi ce site emploie-t-il le mot ?

Pour ses propres carrefours. Les rayons du corpus et cet abécédaire sont pensés comme des plaques tournantes : on y arrive par un texte et l'on en repart par un autre.

Ce site a pris sa figure aux plans découpés de 1957, The Naked City et le Guide psychogéographique de Paris, où des fragments de quartiers sont reliés par des flèches. Ces cartes sont protégées et ne sont pas reproduites ici. Le mot de plaque tournante sert à nommer les lieux du site d'où l'on change de direction : les cinq rayons de la bibliothèque, et l'abécédaire, où chaque mot renvoie aux textes qui l'établissent. Le plan du corpus pousse l'analogie plus loin, en dessinant les quartiers que forment les textes et les voies qui les relient.

On lit souvent Une plaque tournante serait un carrefour très fréquenté, un nœud de circulation.

Ce que disent les textes L'étude des Halles ne confond pas les deux. Les grandes rues qui traversent le quartier le découpent en zones ; la plaque tournante est définie autrement, comme la zone où ces ambiances interfèrent, et Khatib la reconnaît à ses effets sur le chemin de ceux qui passent, non à la circulation.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi emprunter un mot aux chemins de fer ?

La revue ne l'explique pas, mais l'image se comprend : la plaque tournante d'une gare fait changer de voie une machine arrivée par une autre. Le lieu psychogéographique fait de même avec le promeneur : arrivé par une ambiance, il en repart par une autre.

Pourquoi la revue parle-t-elle d'hypothèse ?

Parce que l'existence de ces lieux reste à établir par les dérives et leur recoupement. Le questionnaire du n° 2 demande d'ailleurs aux lecteurs s'ils l'admettent, et où ils placeraient celle des Halles.

Que fait la plaque tournante des Halles à ceux qui passent ?

Selon Khatib, les directions qui s'y recoupent influencent fortement le chemin que suit un individu ou un groupe, qui croit pourtant marcher spontanément, dans le quartier comme au dehors.