Que veut dire dériver ?
Dériver, c'est traverser une ville vite et sans les buts ordinaires d'un trajet, pour observer comment ses ambiances changent d'une rue à l'autre. La revue en fait une technique, qui a ses règles.
Le mot vient de la navigation : un bateau dérive quand le courant l'écarte de sa route. Les lettristes le reprennent au début des années cinquante pour une pratique de la marche en ville. La définition la plus brève se trouve dans le n° 1 de la revue, en juin 1958, parmi les mots que le groupe définit lui-même : un « mode de comportement expérimental lié aux conditions de la société urbaine ». Six mois plus tard, le n° 2 publie la « Théorie de la dérive », signée G.-E. Debord, qui s'ouvre ainsi :
Entre les divers procédés situationnistes, la dérive se présente comme une technique du passage hâtif à travers des ambiances variées. Le concept de dérive est indissolublement lié à la reconnaissance d’effets de nature psychogéographique, et à l’affirmation d’un comportement ludique-constructif, ce qui l’oppose en tous points aux notions classiques de voyage et de promenade.
La phrase se lit terme à terme. Le passage est hâtif : on ne s'attarde pas, on enchaîne. Les ambiances sont variées : ce qui compte est le moment où l'on passe de l'une à l'autre, d'une rue animée à une place morte. Les effets psychogéographiques désignent l'action qu'un lieu exerce sur l'humeur et la conduite de ceux qui le traversent ; la psychogéographie étudie ces effets, et la dérive est son premier instrument. Le comportement, enfin, est dit ludique et constructif : c'est un jeu, et un jeu qui doit produire quelque chose.
Dans le même numéro, Abdelhafid Khatib applique la méthode au quartier des Halles et la résume en une formule : la dérive est, « en même temps qu’un mode d’action, un moyen de connaissance ». On marche pour apprendre quelque chose de la ville.
D'où vient la dérive ?
Elle naît dans l'Internationale lettriste, le groupe que Debord et Gil J. Wolman forment en 1952, et Debord la décrit par écrit en 1956, avant que l'Internationale situationniste ne la reprenne.
Les lettristes dérivent dans Paris dès les premières années du groupe. Ivan Chtcheglov, qui signe Gilles Ivain, compte parmi les premiers à le faire : la revue rappelle en 1964 que son rôle fut irremplaçable dans la conduite des expériences de dérive, et qu'il avait écrit dès 1953, à dix-neuf ans, le « Formulaire pour un urbanisme nouveau », publié dans le n° 1. Ce texte imagine une ville dont les habitants auraient pour activité principale la « dérive continue ».
Debord publie la « Théorie de la dérive » en novembre 1956 dans le n° 9 des Lèvres nues, la revue bruxelloise de Marcel Mariën, un an après son « Introduction à une critique de la géographie urbaine », qui définissait la psychogéographie. Le texte est repris, modifié, dans le n° 2 d'Internationale situationniste, en décembre 1958. Le site sert cette seconde version, que la notice de la revue rend libre ; la version de 1956 n'est pas reproduite ici, et la chronologie en donne les dates.
Au n° 3 (décembre 1959), Constant résume cette filiation dans son rapport à la conférence de Munich :
L’idée d’un urbanisme unitaire a été préparée d’un côté par des expériences comme la dérive et la psychogéographie, inventées et pratiquées par les lettristes ; d’un autre côté, par la recherche dans la construction qu’ont menée quelques architectes et sculpteurs modernes.
La dérive s'en remet-elle au hasard ?
Non. Le texte de 1958 se méfie du hasard : il demande qu'on connaisse le terrain et qu'on calcule ses effets, et il range l'errance au hasard du côté de l'habitude.
C'est le point qui sépare la dérive de la flânerie, à laquelle on l'assimile volontiers. Debord commence par admettre que celui qui dérive se laisse aller : il renonce à ses raisons habituelles de bouger et suit les sollicitations du terrain et des rencontres. Il ajoute aussitôt une restriction :
La part de l’aléatoire est ici moins déterminante qu’on ne croit : du point de vue de la dérive, il existe un relief psychogéographique des villes, avec des courants constants, des points fixes, et des tourbillons qui rendent l’accès ou la sortie de certaines zones fort malaisés.
Une ville a donc un relief, comme un terrain. Certaines rues aspirent le passant, d'autres le repoussent, certains carrefours le renvoient toujours dans les mêmes directions. Ce relief existe avant qu'on dérive, et la dérive le fait apparaître. D'où la contradiction que le texte assume : la dérive comprend à la fois le laisser-aller et sa maîtrise par « la connaissance et le calcul de leurs possibilités », c'est-à-dire des possibilités qu'ouvrent les variations d'ambiance.
Le hasard, lui, est jugé sévèrement. Il pèse tant que l'observation est mal assurée, mais Debord écrit que « l’action du hasard est naturellement conservatrice » : livré à lui-même, le promeneur retombe sur un petit nombre de trajets, puis sur ses habitudes.
Le texte donne un contre-exemple : la déambulation sans but que quatre surréalistes tentèrent en 1923 à partir d'une ville tirée au sort. Errer en rase campagne est déprimant, note-t-il, et le hasard y est plus pauvre que jamais. La dérive est urbaine pour cette raison : les grandes villes transformées par l'industrie concentrent les possibilités et les significations, et c'est sur cette densité qu'elle compte.
On lit souvent La dérive serait une promenade sans but, où l'on s'abandonne au hasard des rues comme les surréalistes s'abandonnaient au hasard des rencontres.
Ce que disent les textes La « Théorie de la dérive » l'oppose à la promenade dès sa première phrase, tient le hasard pour conservateur et lui préfère « la connaissance et le calcul ». Celui qui dérive ignore où il va, mais il sait ce qu'il cherche : les passages, les coupures et les points fixes d'une ville.
Comment se pratique une dérive ?
À deux ou trois, le temps d'une journée en moyenne, sur un champ qui va d'un seul îlot à une grande ville et ses banlieues. Le texte de 1958 en donne les règles avec une précision presque administrative.
On peut dériver seul, mais la forme la plus fructueuse, selon le texte, réunit plusieurs petits groupes de deux ou trois personnes parvenues à la même prise de conscience : en recoupant leurs impressions, ils peuvent aboutir à des conclusions objectives. Au-delà de quatre ou cinq participants, la dérive perd son caractère ; au-delà de dix, elle se fragmente en plusieurs dérives. La durée moyenne est la journée, comprise comme l'intervalle entre deux sommeils, mais une dérive peut tenir quelques heures ou durer plusieurs jours, et le texte mentionne une succession de dérives poursuivie près de deux mois.
Le champ dépend du but. Si l'on cherche surtout le dépaysement, on peut prendre un taxi pour se faire conduire vingt minutes vers l'ouest. Si l'on étudie un terrain, on reste à pied, on se donne des bases de départ et l'on calcule des directions de pénétration, cartes en main. À l'extrême, la dérive tient dans un seul lieu : le texte évoque une journée passée sans sortir de la gare Saint-Lazare.
Un exemple : le triangle d'une étudiante
Pour montrer ce que la dérive combat, Debord emprunte au sociologue Chombart de Lauwe un schéma tiré de son étude sur Paris, parue en 1952 : le tracé de tous les trajets qu'une étudiante du XVIe arrondissement a faits en une année. Ils dessinent un petit triangle sans échappée, dont les sommets sont l'École des Sciences Politiques, son domicile et celui de son professeur de piano. Une grande ville entière, et la vie d'une personne y tient en trois adresses.
La dérive part de ce constat. Chacun vit dans un Paris bien plus étroit que le plan ne le laisse croire, et ses trajets sont commandés par le travail, la famille et l'habitude. Dériver, c'est sortir du triangle avec méthode : renoncer pour un jour à ses trois adresses, noter où l'on est attiré et d'où l'on est repoussé, puis comparer ces notes avec celles des autres groupes.
Le texte décrit aussi une variante, le « rendez-vous possible ». On donne à quelqu'un une heure et un lieu précis, où personne ne l'attend. Arrivé là, il observe les alentours, parle à des passants, croise peut-être quelqu'un qui a reçu le même rendez-vous. L'exploration y compte peu ; ce qui importe est le comportement déroutant que la situation provoque.
Que rapporte-t-on d'une dérive ?
Des relevés : où sont les unités d'ambiance, par où l'on passe de l'une à l'autre, quelles distances les séparent réellement. Ce savoir devait servir à refaire la ville, ce que la revue appelle l'urbanisme unitaire.
La fin de la « Théorie de la dérive » dit ce que la pratique permet d'établir. On reconnaît des unités d'ambiance, leurs composantes et leur place, puis leurs axes de passage, leurs sorties et leurs défenses. On en vient à l'hypothèse de plaques tournantes psychogéographiques, des carrefours où plusieurs ambiances se rejoignent. Et l'on découvre que la distance vécue diffère de celle du plan :
On mesure les distances qui séparent effectivement deux régions d’une ville, et qui sont sans commune mesure avec ce qu’une vision approximative d’un plan pouvait faire croire.
De ces relevés, Debord attend une « cartographie influentielle », encore aussi incertaine que les premiers portulans, à cette différence près qu'elle viserait à changer l'architecture et l'urbanisme plutôt qu'à fixer les contours de continents durables. Le premier changement qu'il propose est la réduction des marges frontières entre unités d'ambiance, jusqu'à leur suppression. Les cartes de 1957, The Naked City et le Guide psychogéographique de Paris, des fragments de plan découpés et reliés par des flèches, donnent à ce programme sa forme graphique ; ce site leur emprunte sa figure.
Le n° 3 tire la conséquence : la dérive, à la fois étude et jeu du milieu urbain, est sur le chemin de l'urbanisme unitaire, ce projet d'une ville construite pour les situations qu'on veut y vivre. La revue refuse pour cette raison de séparer l'usage ludique de la ville et l'urbanisme comme construction.
Que devient la dérive après 1960 ?
Elle passe au second plan à mesure que la revue se tourne vers la critique de la société entière, et le mot ne paraît plus dans les trois derniers numéros. Le livre de 1967 en garde l'idée en l'opposant au tourisme.
La revue prévoyait pourtant de grandes dérives. Le n° 3 annonce celles qu'elle doit mener à Amsterdam au printemps 1960, avec des moyens de transport et de télécommunication. Le n° 4 raconte le projet préparé avec le Stedelijk Museum : deux groupes de trois situationnistes devaient dériver trois jours dans le centre de la ville, reliés par radio à un camion où Constant relèverait leurs routes, pendant qu'un labyrinthe serait construit dans le musée. Quand le directeur du musée posa des conditions, l'Internationale situationniste refusa de s'engager, et jugea que la dérive seule, sans le labyrinthe, n'aurait pas eu de signification suffisante.
Le n° 3 note aussi une limite : la dérive ne donne qu'une connaissance datée, car en quelques années les démolitions, les constructions et le déplacement des modes changent le réseau d'attractions d'une ville. Sans prise sur la construction, ses conclusions se démodent. Le mot culmine au n° 2, avec quarante-deux de ses quatre-vingt-douze occurrences dans la revue, décroît ensuite et disparaît après le n° 9 ; le relief du mot, dans l'appareil, le montre numéro par numéro.
Ivan Chtcheglov, lui, revient sur ce qu'il avait écrit en 1953. Dans des lettres adressées à Michèle Bernstein et Guy Debord, que la revue publie au n° 9 (août 1964), il compare la dérive à la psychanalyse et met en garde contre sa pratique continue :
La dérive est bien une technique, et presque une thérapeutique. Mais comme l’analyse sans rien d’autre est presque toujours contre-indiquée, de même la dérive continuelle est un danger dans la mesure où l’individu avancé trop loin (non pas sans bases, mais…) sans protections, est menacé d’éclatement, de dissolution, de dissociation, de désintégration.
Dans La Société du spectacle, le chapitre VII, consacré à l'aménagement du territoire, retrouve l'opposition de départ entre la dérive et le voyage organisé. La thèse 168 décrit le tourisme ainsi :
Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal.
Le touriste va voir ce que l'aménagement a rendu semblable partout ; celui qui dérivait cherchait ce que l'aménagement n'avait pas prévu. La thèse 178 part du constat inverse : elle envisage une critique pratique de la géographie humaine, où individus et communautés construiraient leurs lieux et leurs événements, et où le voyage retrouverait sa réalité. On y reconnaît le programme que la dérive ouvrait en 1958, connaître la ville pour la refaire.
On lit souvent La dérive serait une affaire d'artistes, une manière poétique de se promener, sans rapport avec la politique de Debord.
Ce que disent les textes Dès 1958, la revue en fait un moyen de connaissance qui doit aboutir à changer l'architecture et l'urbanisme, et le livre de 1967 rattache la critique de l'urbanisme à celle du capitalisme entier. La dérive est le premier geste de cette critique, et il se fait à pied.
Vérifier sa compréhension
Que montre le triangle de l'étudiante du XVIe arrondissement que la « Théorie de la dérive » emprunte à Chombart de Lauwe ?
Il montre combien l'espace réellement vécu est étroit : en un an, tous ses trajets tiennent entre trois adresses. La dérive part de ce constat et cherche, avec méthode, à sortir des trajets que commandent le travail et l'habitude.
Pourquoi Debord se méfie-t-il du hasard dans la dérive ?
Parce que le hasard livré à lui-même ramène vers un petit nombre de trajets, puis vers l'habitude : il le juge conservateur. La dérive suppose au contraire qu'on connaisse le relief psychogéographique de la ville et qu'on calcule ses effets.
À quoi devait servir ce qu'on rapporte d'une dérive ?
À dresser des cartes des unités d'ambiance, de leurs passages et des distances vécues, pour changer ensuite l'architecture et l'urbanisme. C'est le lien entre la dérive et l'urbanisme unitaire, et c'est aussi sa limite : sans prise sur la construction, ce savoir vieillit en quelques années.