Qu'appelle-t-on une unité d'ambiance ?
Un morceau de ville qui tient ensemble par ce qu'il fait éprouver. On le reconnaît en dérivant, et l'on sait qu'on en sort quand l'ambiance change, même si le plan ne marque aucune limite.
La « Théorie de la dérive », publiée dans le n° 2 en décembre 1958, emploie le mot sans le définir, comme une chose déjà connue de ses lecteurs. Elle l'appuie sur l'écologie urbaine de son temps, qui étudiait les coupures du tissu urbain, les microclimats et « des unités élémentaires entièrement distinctes des quartiers administratifs ». L'unité d'ambiance est une unité de ce genre, définie par ses effets sur ceux qui la traversent : c'est l'objet de base de la psychogéographie. Le même texte en donne l'échelle en parlant de la dérive :
Son étendue minimum peut être bornée à une petite unité d’ambiance : un seul quartier, ou même un seul îlot s’il en vaut la peine (à l’extrême limite la dérive-statique d’une journée sans sortir de la gare Saint-Lazare).
Une gare peut donc suffire, si elle a une ambiance propre et assez riche pour occuper une journée. L'expression n'apparaît que dans ce numéro de la revue, dans la « Théorie de la dérive », dans l'étude des Halles qui l'accompagne et dans le questionnaire qui la suit.
Comment en trace-t-on les limites ?
En marchant, et en notant où l'ambiance cède. Les limites sont rarement nettes : entre deux unités s'étendent des marges frontières.
La « Théorie de la dérive » le dit à la fin de son relevé des articulations d'une ville :
Les différentes unités d’atmosphère et d’habitation, aujourd’hui, ne sont pas exactement tranchées, mais entourées de marges frontières plus ou moins étendues. Le changement le plus général que la dérive conduit à proposer, c’est la diminution constante de ces marges frontières, jusqu’à leur suppression complète.
La seconde phrase passe du constat au projet. Une marge frontière est une zone où l'on ne sent plus vraiment une ambiance sans en sentir encore une autre. Le texte ne dit pas ce qu'on gagnerait à la réduire ; on peut y lire le vœu d'ambiances plus franches, où l'on sache où l'on est.
Un exemple
Abdelhafid Khatib applique la méthode au quartier des Halles. Vu comme unité d'ambiance, le quartier diffère peu de ses limites officielles, sauf au nord, où il déborde largement sur le IIe arrondissement. Khatib en fixe les frontières rue par rue : la rue Saint-Denis à l'est, les rues Saint-Sauveur et Bellan au nord, la rue Croix-des-Petits-Champs à l'ouest, la rue de Rivoli, doublée par la rue Saint-Honoré, au sud.
Il décrit ensuite les marges. Vers l'ouest, l'activité des Halles s'atténue jusqu'à s'arrêter devant la Banque de France, dans une marge qui annonce déjà les quartiers riches. Au nord, au-delà de la rue Étienne-Marcel, l'influence des Halles va se dégradant à mesure qu'on avance, par des rues secondaires. La place des Victoires, elle, est un poste frontière, étranger au quartier et qui détourne d'y entrer.
Une ambiance change-t-elle ?
Oui, avec l'heure et avec les années. Une carte des ambiances vaut pour le moment où on l'a relevée.
Aux Halles, Khatib distingue sans cesse le jour et la nuit. La zone du sud, commerçante dans la journée, devient laborieuse et gaie la nuit ; au nord, les ambiances diurne et nocturne diffèrent beaucoup. Le décor lui-même bouge : chaque nuit, les camions, les cageots et les diables des travailleurs modifient le dessin des passages. L'étude devait porter surtout sur la nuit, et c'est cette partie qui manque, parce que la police interdisait la rue aux Nord-Africains après 21 h 30.
Sur une durée plus longue, une ville change toute seule. Le bilan de l'urbanisme unitaire publié dans le n° 3, en décembre 1959, en tire une conséquence pour la dérive :
En quelques années, la construction ou la démolition de maisons, le déplacement des micro-sociétés et des modes suffisent à changer le réseau d’attractions superficielles d’une ville
La dérive, dit le même texte, ne permet « qu’une connaissance très exactement datée ». Le texte y voit un encouragement : si les ambiances changent d'elles-mêmes, on pourra les changer exprès.
Que voulait-on en faire ?
Les reconnaître d'abord, puis en construire d'autres. La psychogéographie relève les unités existantes, et l'urbanisme unitaire devait en bâtir de nouvelles.
Khatib annonce ce but dès l'ouverture de son étude : après les recherches préliminaires, il s'agirait d'instaurer des « ambiances nouvelles, situationnistes, dont les traits essentiels sont la courte durée et le changement permanent ». Pour les Halles, il propose de garder ce lieu au centre de Paris pour une vie collective libérée et d'y bâtir des labyrinthes changeants. Constant, dans la ville couverte qu'il dessine au n° 3, confie ce changement à des équipes qui modifieraient régulièrement les ambiances des étages. L'unité d'ambiance n'est plus alors un fait qu'on observe ; elle devient un ouvrage.
Ce site lit le blanc qu'on voit entre les fragments des cartes de 1957 comme la marque d'un morceau qui n'a pas été relevé, sans plus : la revue ne commente pas ces cartes. Ce site reprend la même règle sur son plan du corpus, où les quartiers sont des regroupements de textes et où le blanc ne juge rien.
On lit souvent Une unité d'ambiance serait un quartier pittoresque, un endroit où il fait bon se promener.
Ce que disent les textes Une ambiance n'est pas forcément agréable. Khatib juge déprimante toute la zone est des Halles, et la « Théorie de la dérive » écarte le goût du quartier inconnu comme subjectif. L'unité se définit par l'unité de ses effets, quels qu'ils soient.
Vérifier sa compréhension
Une unité d'ambiance coïncide-t-elle avec un quartier ?
Pas forcément. Khatib trouve que les Halles, vues comme unité d'ambiance, diffèrent un peu de leur découpage officiel et débordent au nord sur le IIe arrondissement. La « Théorie de la dérive » parle d'unités distinctes des quartiers administratifs.
Que sont les marges frontières ?
Des bandes de transition autour d'une unité, où son influence s'affaiblit avant qu'une autre ambiance commence. Aux Halles, Khatib en décrit une au nord, et une autre vers la Banque de France, qui annonce déjà les quartiers riches.
Pourquoi la connaissance des ambiances est-elle datée ?
Parce qu'en quelques années les constructions, les démolitions et le déplacement des habitudes changent ce qui attire dans une ville. Une carte des ambiances vaut pour le moment où elle a été relevée.