D'où vient ce sens du mot plagiat ?
De Lautréamont, chez qui le plagiat devient la condition du progrès des idées. Les situationnistes reprennent sa maxime presque à la lettre, dans la revue en 1966 puis dans le livre de 1967.
Dans l'usage ordinaire, plagier, c'est copier un auteur en se faisant passer pour lui, et le mot est une accusation. Lautréamont lui donne un autre contenu. Pour lui, les idées avancent quand on reprend la phrase d'un autre pour la corriger. La revue situationniste cite le passage en 1966, dans un texte de Mustapha Khayati :
« Les idées s’améliorent, dit Lautréamont, le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire : le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par une idée juste. »
Le geste décrit est précis. Le plagiaire garde la tournure de la phrase et ses mots ; il change l'idée. Il ne cherche donc pas à cacher qu'il emprunte, puisque l'intérêt du procédé tient à ce que le lecteur entende l'ancienne phrase sous la nouvelle. Khayati en tire la parenté avec la méthode du groupe : le détournement, écrit-il, est ce que Lautréamont appelait plagiat. Le n° 10 le dit encore autrement dans un autre article, où le détournement est présenté comme primitivement formulé par Lautréamont.
Que fait La Société du spectacle de cette maxime ?
Elle la reprend à la thèse 207, sans nommer Lautréamont. Le livre plagie une théorie du plagiat, et c'est sa façon d'en exposer la méthode.
Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste.
Le lecteur qui connaît Lautréamont reconnaît la source et comprend ce qui se passe : la thèse fait ce qu'elle dit. Celui qui ne la connaît pas lit une phrase qui tient debout seule. Nommer Lautréamont aurait sans doute changé la maxime en citation, avec l'autorité que la thèse suivante refuse justement aux citations. Les deux reprises ne concordent d'ailleurs pas tout à fait : la ponctuation diffère, et Khayati écrit « une idée juste » là où le livre écrit « l'idée juste ». Ce site ne sert pas le texte de Lautréamont et ne tranche pas laquelle des deux reprises le suit à la lettre.
La maxime n'est pas un cas isolé dans le livre. La thèse 188 rappelle de près, sans le nommer, une image de Hegel, la philosophie qui ne peint une forme de vie qu'une fois celle-ci vieillie, et la transporte de la philosophie à l'art. La thèse 206 nomme le procédé et le montre à l'œuvre chez Hegel, le jeune Marx et Kierkegaard. Le plagiat, chez Debord, est une manière d'écrire avant d'être un sujet.
Les situationnistes approuvent-ils pour autant tous les plagiaires ?
Non. La revue dénonce ceux qui reprennent ses idées en les affaiblissant et en taisant d'où elles viennent. Ce qu'elle juge, c'est l'usage fait de l'emprunt.
Le groupe ne tient pas à la propriété de ses textes. La notice de sa revue autorise à les reproduire sans en indiquer la source, et Uwe Lausen écrit en 1963, à propos du jeu, que « nous ne sommes pas contre les plagiaires ». La même revue parle pourtant de plagiat pour accuser. Le n° 12 (1969) rappelle que les thèses sur la Commune de Paris attribuées à Henri Lefebvre venaient de l'Internationale, et qu'un tract de 1963, Aux poubelles de l'histoire, révélait « un plagiat vraiment démesuré ». Le reproche porte sur deux points : Lefebvre cache sa source, et il range dans un savoir de spécialiste ce qui était une pensée révolutionnaire.
Un exemple
En janvier 1963, le n° 8 publie une page faite presque uniquement d'extraits, sous le titre L'I.S. vous l'avait bien dit. Elle commence par la résolution de novembre 1960, qui interdisait l'entrée de l'Internationale à quiconque collaborerait à la revue Arguments. Elle cite plus bas une phrase du n° 6 (août 1961), tirée d'un article de Debord, qui qualifie la vie quotidienne de secteur colonisé et de réserve pour les bons sauvages qui font marcher la société. Puis une phrase d'Arguments, parue en juin 1962, qui reprend les deux images sans dire d'où elles viennent. La page se termine sur la notice de la revue :
Tous les textes publiés dans Internationale Situationniste peuvent être librement reproduits, traduits ou adaptés même sans indication d’origine.
Le montage ne réclame aucun droit : la notice permet de prendre sans citer. Il montre qu'Arguments, que l'Internationale boycottait depuis la fin de 1960, tirait ses formules de ceux qui la boycottaient.
Où passe la frontière entre le plagiat et l'emprunt qu'on dénonce ?
Dans ce que l'emprunt fait de l'idée reprise. Le plagiat de Lautréamont la rend plus juste ; l'emprunt que la revue dénonce la rend inoffensive.
Les deux gestes ont la même apparence : une phrase passe d'un texte à un autre sans que la source soit dite. On ne peut donc pas les distinguer à la lettre. On les distingue à l'effet. Le plagiaire au sens de Lautréamont prend une idée fausse et la corrige, ou prend une idée juste et la pousse plus loin ; il travaille sur la phrase. Celui que la revue accuse prend une idée critique et la range dans un savoir établi, où elle cesse d'appeler à quoi que ce soit.
On lit souvent Partisans du plagiat, les situationnistes se moquaient de la propriété des idées et n'avaient rien à reprocher à ceux qui les reprenaient.
Ce que disent les textes Ils se moquaient de la propriété, et leur notice le dit. Ils jugeaient l'usage. Prendre la phrase d'un auteur pour en tirer une idée plus juste est le plagiat de Lautréamont, celui que la thèse 207 pratique. Reprendre une idée en coupant le mouvement qui l'avait produite, pour la présenter comme la trouvaille d'un spécialiste, est ce que le n° 12 reproche à Lefebvre, et ce que la revue appelle ailleurs récupération.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la thèse 207 ne nomme-t-elle pas Lautréamont ?
On peut y voir l'application de ce qu'elle énonce. Une théorie du plagiat qui citerait sa source avec déférence redeviendrait une citation, avec l'autorité que le livre refuse. Le lecteur qui reconnaît Lautréamont comprend la méthode ; les autres lisent quand même une phrase qui tient seule.
Les situationnistes approuvent-ils tout plagiat ?
Non. Ils dénoncent ceux qui reprennent leurs idées en cachant d'où elles viennent et en les affaiblissant, comme Henri Lefebvre à propos de la Commune selon le n° 12. Le plagiat qu'ils revendiquent corrige l'idée qu'il reprend ; celui qu'ils condamnent l'émousse.
Quel rapport y a-t-il entre plagiat et détournement ?
Le plagiat est le nom littéraire, venu de Lautréamont, d'un geste que les situationnistes ont étendu aux images, aux films et à la ville sous le nom de détournement. Mustapha Khayati écrit en 1966 que le détournement est ce que Lautréamont appelait plagiat.