Qu'était le bulletin « Potlatch » ?
Le bulletin d'information de l'Internationale lettriste, paru de 1954 à 1957. Il n'était pas vendu : on l'envoyait gratuitement à des destinataires choisis.
Le premier numéro paraît le 22 juin 1954, d'abord chaque semaine, puis chaque mois. L'Internationale lettriste, le groupe que Debord et Gil J. Wolman avaient constitué en 1952, y publie ses positions. Le n° 29, daté du 5 novembre 1957, est le dernier de la série ; il paraît trois mois après la fondation de l'Internationale situationniste, et s'annonce comme le bulletin de la nouvelle organisation. Le premier numéro de la revue, en juin 1958, enregistre la passation :
Potlatch, bulletin d’information de l’Internationale lettriste jusqu’à son numéro 28, est passé sous le contrôle de notre organisation unie dont la section française en poursuivra la parution occasionnelle.
Le titre survit encore un peu. À la conférence de Munich, en avril 1959, Maurice Wyckaert propose de reprendre Potlatch comme périodique intérieur du groupe, et la tâche est confiée à la section hollandaise ; le n° 3 cite une note parue dans le premier numéro de cette nouvelle série, daté du 15 juillet 1959. Ce site ne sert pas le bulletin et ne le cite pas : aucune transcription vérifiée n'en est dans le dépôt.
Pourquoi ce nom ?
La revue ne l'explique pas, mais le mot parle de lui-même : le potlatch est une fête où l'on donne, et un bulletin gratuit en reprend le principe.
Le mot vient de l'ethnologie : il désigne, chez des peuples de la côte nord-ouest de l'Amérique, une fête où l'on donne et où l'on détruit des biens. La revue ne s'attarde jamais sur ce sens premier. Appeler ainsi un bulletin envoyé sans paiement, c'est faire de sa diffusion même une prise de position : le texte circule hors de l'échange marchand.
Le peintre Giuseppe Pinot-Gallizio, membre du groupe, reprend l'idée en 1959 pour l'art. Dans son « Discours sur la peinture industrielle et sur un art unitaire applicable », il imagine une production en masse qui échapperait au brevet et au commerce :
L’homme va vers l’expression d’un sens collectif, et vers l’instrument adapté à sa transmission : un système de « potlatch », de cadeaux qui ne peuvent être payés, sinon par d’autres expériences poétisantes.
Que devient le mot dans la revue ?
Un concept, qui revient quand la revue pense la fête et la destruction contre l'échange. Il passe du cadeau à la destruction de marchandises.
En 1962, le n° 7 oppose aux modèles des technocrates celui de la communication totale, et ajoute que le groupe en tient le complément avec « la théorie du potlatch comme expression irréversible » ; on peut l'entendre ainsi : ce qui est donné ou dépensé ne revient pas, et échappe par là au calcul. Le même numéro rend compte de la conférence de Göteborg, en août 1961, où Raoul Vaneigem avait défendu le projet d'un « potlatch de destruction de valeurs artistiques choisies ». Le mot sert alors à nommer une dépense qui refuse la valeur marchande des œuvres.
Un exemple
En mars 1966, le n° 10 consacre son premier article à la révolte du quartier de Watts, à Los Angeles. La revue y lit un refus de la marchandise : les émeutiers prennent au mot la publicité de l'abondance, veulent tout de suite les objets montrés, et récusent leur valeur d'échange par le vol et le cadeau, puis par l'incendie. L'image qu'elle retient est celle des grands réfrigérateurs volés par des gens qui n'avaient pas l'électricité, ou chez qui le courant était coupé.
L'objet n'avait aucun usage pour eux. La revue y voit la meilleure image du mensonge de l'abondance, pris au mot et retourné en jeu. Elle écrit un peu plus haut :
les vrais désirs s’expriment déjà dans la fête, dans l’affirmation ludique, dans le potlatch de destruction. L’homme qui détruit les marchandises montre sa supériorité humaine sur les marchandises.
Le groupe pratique-t-il lui-même le don ?
Oui, dans son fonctionnement et dans ses textes. Il refuse les cotisations, reçoit ce qu'on lui donne, et autorise chacun à reproduire sa revue.
En 1969, le n° 12 explique que le groupe, qui n'a jamais accepté de cotisations, « reçoit naturellement en potlatch tout ce que ses membres », et certains de ceux qu'on aurait appelés des sympathisants, peuvent lui donner. Le n° 8 cite la notice que la revue imprime, dit-il, au début de tous ses numéros : tous ses textes « peuvent être librement reproduits, traduits ou adaptés même sans indication d’origine ». Cette notice rappelle le bulletin gratuit de 1954 : un texte donné, que chacun peut reprendre. C'est elle qui permet à ce site de servir la revue entière. Ivan Chtcheglov, dans une lettre publiée en 1964, plaisante encore sur le mot : avant de recommander un roman introuvable, il écrit qu'on en est au potlatch somptuaire.
On lit souvent Le potlatch serait, chez les situationnistes, un simple éloge de la générosité et du cadeau.
Ce que disent les textes Le mot porte aussi la destruction. La revue parle d'un potlatch de destruction de valeurs artistiques, et lit la révolte de Watts comme une destruction de marchandises. Ce qui est visé est l'échange marchand, la règle qui veut que tout se paie.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi un bulletin gratuit s'appelle-t-il Potlatch ?
La revue ne l'explique pas, mais le mot le dit : le potlatch est une fête où l'on donne sans attendre de paiement. Un bulletin envoyé gratuitement à des destinataires choisis fait de même : il sort de l'échange marchand par la manière même dont il circule.
Que veut dire la revue par potlatch de destruction ?
Une dépense qui détruit au lieu d'échanger. En 1966, la revue lit ainsi le pillage et l'incendie de marchandises à Watts : celui qui détruit les marchandises montre qu'il ne leur est plus soumis.
Ce site peut-il citer le bulletin Potlatch ?
Non : aucune transcription vérifiée n'est dans le dépôt, et le bulletin n'est pas couvert par la notice de la revue. On dit seulement ce que la chronologie et la revue établissent.