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L'abécédaire · la notion

Psychogéographie

En bref

La psychogéographie est l'étude des effets que le milieu urbain, aménagé exprès ou non, exerce sur les sentiments et la conduite de ceux qui le traversent. Le mot vient des lettristes du milieu des années 1950. La revue Internationale situationniste le définit en juin 1958 et l'applique en décembre au quartier des Halles. La dérive en est la méthode, la carte le résultat. Après décembre 1959, le mot ne revient plus dans la revue.

Ce qu'il faut retenir

  1. La revue définit la psychogéographie comme l'étude des effets précis du milieu géographique sur le comportement affectif des individus, que ce milieu ait été aménagé consciemment ou non.
  2. Elle part d'une observation : une ville a un relief invisible sur le plan, fait d'attirances, de frontières ressenties et de zones dont on sort mal.
  3. Sa méthode principale est la dérive, menée à plusieurs pour recouper les impressions ; plans, statistiques et vues aériennes n'en donnent qu'une première idée.
  4. L'essai d'Abdelhafid Khatib sur les Halles, en 1958, en est l'exemple le plus complet ; il reste inachevé parce que la police interdisait la rue aux Nord-Africains la nuit.
  5. Le mot disparaît de la revue après 1959 : on passe de l'étude des ambiances à leur construction, l'urbanisme unitaire, puis à la critique de l'urbanisme.

D'où vient le mot ?

Des lettristes, au milieu des années 1950. La revue le reçoit tout fait et le définit dans son premier numéro, en juin 1958.

Le mot assemble deux disciplines qu'on tient d'ordinaire à distance : la géographie, qui décrit les lieux, et la psychologie, qui décrit ce que les gens éprouvent. La page de « Définitions » du n° 1 en donne le sens :

Étude des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus.

« Définitions », Internationale situationniste n° 1, juin 1958 Lire le passage

Le comportement affectif, c'est à la fois ce qu'on ressent dans un lieu et la manière dont on s'y conduit : on presse le pas, on s'attarde, on évite une rue sans savoir pourquoi. La précision consciemment aménagé ou non compte. Un quartier produit ses effets que quelqu'un les ait voulus ou qu'ils soient venus du hasard des constructions, et la psychogéographie s'intéresse aux deux. La même page définit l'adjectif, ce qui « manifeste l’action directe du milieu géographique sur l’affectivité », et le psychogéographe, celui « qui recherche et transmet les réalités psychogéographiques ».

La revue ne revendique pas l'invention du mot. Le rapport de Constant à la conférence de Munich, en 1959, présente la dérive et la psychogéographie comme des expériences « inventées et pratiquées par les lettristes », c'est-à-dire par l'Internationale lettriste qui a précédé le groupe. Le texte qui l'a d'abord exposée, l'« Introduction à une critique de la géographie urbaine » de Debord, a paru en septembre 1955 dans la revue belge Les Lèvres nues ; il n'est pas repris dans Internationale situationniste, et ce site ne le cite pas. Abdelhafid Khatib, en 1958, rapporte une formule d'Asger Jorn qui en dit l'ambition : la psychogéographie serait « la science-fiction de l’urbanisme ».

Que cherche-t-on à savoir ?

Ce qu'un morceau de ville fait à qui le traverse : où l'on est attiré, d'où l'on s'écarte, quelles frontières on sent sans qu'aucun plan ne les marque.

La « Théorie de la dérive », signée G.-E. Debord dans le n° 2, part d'une observation. Quand on se laisse aller dans une ville, on croit marcher au hasard ; on découvre vite qu'on est conduit. La ville a des pentes que la carte ne montre pas :

Du point de vue de la dérive, il existe un relief psychogéographique des villes, avec des courants constants, des points fixes, et des tourbillons qui rendent l’accès ou la sortie de certaines zones fort malaisés.

« Théorie de la dérive », G.-E. Debord, Internationale situationniste n° 2, décembre 1958 Lire le passage

L'image vient de l'hydrographie, mais son objet est humain. Un courant constant, c'est une rue qu'on finit toujours par prendre ; un point fixe, un lieu où l'on revient ; un tourbillon, un quartier dont on ne sort pas. Le même texte s'appuie sur la sociologie urbaine de son temps, qu'il juge bornée mais utile. Il cite Paul-Henry Chombart de Lauwe, pour qui un quartier dépend aussi de la représentation que s'en font ses habitants et ceux des autres quartiers, et la théorie des zones concentriques que Burgess avait proposée pour Chicago. La psychogéographie doit reprendre ces études et les compléter par une méthode qui lui est propre.

Un exemple

Chombart de Lauwe avait tracé, sur un an, tous les trajets d'une étudiante du XVIe arrondissement de Paris. Ils dessinent un triangle étroit, sans échappée, dont les trois sommets sont l'École des Sciences politiques, son domicile et celui de son professeur de piano. Paris, pour elle, tient dans ce triangle.

La « Théorie de la dérive » reprend ce schéma et le lit autrement que le sociologue. Elle y voit une sorte de poésie moderne, capable de provoquer une réaction vive, ici l'indignation qu'on puisse vivre ainsi. Le relevé montre ce que fait une ville quand personne ne cherche à en sortir : elle referme chacun sur quelques adresses. La dérive cherche justement à sortir de tels triangles.

Le livre de 1967 décrit, au chapitre VII, la force qui efface les différences entre les lieux et que la psychogéographie relevait encore quartier par quartier. La thèse 165 l'écrit en une image militaire :

Cette puissance d’homogénéisation est la grosse artillerie qui a fait tomber toutes les murailles de Chine.

Comment s'y prend-on ?

Par la dérive d'abord, à plusieurs, puis par la carte. Les plans, les statistiques et les vues aériennes ne donnent qu'une première idée du terrain.

Khatib range les moyens de la psychogéographie en deux familles. La dérive expérimentale est le premier et le plus solide, parce qu'elle est à la fois un mode d'action et un moyen de connaissance. Les autres moyens, la lecture des plans et des vues aériennes, les graphiques, les enquêtes sociologiques, restent théoriques ; ils permettent une première représentation du terrain, que la dérive viendra corriger. Debord insiste sur le recoupement. On peut dériver seul, mais le mieux est de former plusieurs petits groupes de deux ou trois personnes, dont les impressions comparées doivent « permettre d’aboutir à des conclusions objectives ».

Le résultat attendu est une carte. La « Théorie de la dérive » en décrit les éléments : les unités d'ambiance, leurs passages, leurs sorties, leurs défenses, et les plaques tournantes où elles se rencontrent. Une telle carte mesure autre chose que les kilomètres :

On mesure les distances qui séparent effectivement deux régions d’une ville, et qui sont sans commune mesure avec ce qu’une vision approximative d’un plan pouvait faire croire.

« Théorie de la dérive », G.-E. Debord, Internationale situationniste n° 2, décembre 1958 Lire le passage

Debord compare l'incertitude de cette cartographie à celle des premiers portulans, les cartes marines du Moyen Âge, avec une différence : il ne s'agit plus de fixer des continents durables, « mais de changer l’architecture et l’urbanisme ». La carte prépare une transformation. Les plans découpés de 1957, The Naked City et le Guide psychogéographique de Paris, montrent des fragments de quartiers posés sur le blanc et reliés par des flèches ; ils sont protégés et ce site ne les reproduit pas, mais il en a fait sa figure, et son plan du corpus en reprend l'idée. Le n° 1 signale une autre tentative, celle de Ralph Rumney à Venise, dont le plan, dit la revue, surpassait toute la cartographie psychogéographique antérieure. L'entreprise a tourné court : la note la raconte comme la disparition d'un explorateur, et le n° 2 précise qu'il s'agissait d'une exclusion.

À quoi ressemble une description psychogéographique ?

À celle des Halles, publiée par Abdelhafid Khatib en décembre 1958 : des limites, quatre zones, un centre où les directions se croisent. Elle est restée inachevée, pour une raison qui n'a rien de théorique.

Khatib commence par tracer les frontières du quartier, qui diffèrent un peu de ses limites administratives et débordent au nord sur le IIe arrondissement. Il le découpe ensuite en quatre zones d'ambiance, chacune avec son caractère, de jour et de nuit : à l'est, la prostitution et les petits cafés ; au sud, les restaurants des travailleurs des Halles, animés la nuit ; vers la Banque de France, une zone calme qui annonce les quartiers riches ; au nord enfin, la plus étendue, où des logements très pauvres voisinent avec les restaurants renommés du tourisme riche. Il relève les coupures, comme le boulevard de Sébastopol, et les postes frontières, comme la place des Victoires, qu'il lit comme une défense des beaux quartiers. Toutes ces zones convergent en un même point, le complexe de la Bourse du Commerce et de la place des Deux-Écus. Il signale enfin que le déplacement projeté des Halles hors de Paris repoussera encore le Paris populaire vers les banlieues.

Le travail s'arrête là, et la note de la rédaction qui le suit dit pourquoi. La plus grande part de l'étude portait sur les Halles la nuit :

C’est que notre collaborateur a été victime des règlements de police qui, depuis le mois de septembre, interdisent la rue aux nord-africains après 21 h 30.

« Questionnaire », Internationale situationniste n° 2, décembre 1958 Lire le passage

Arrêté deux fois, passé deux fois par des centres de triage, Khatib a dû renoncer. La note en tire une conclusion de méthode : on ne peut pas séparer la psychogéographie du présent ni de l'avenir politique. Un couvre-feu fait partie du milieu géographique au même titre qu'une rue ou une place. La revue joint à l'essai un questionnaire de seize questions, qui demande aux lecteurs où ils situent les limites du quartier, comment ils y entrent et en sortent, et quels sentiments chaque secteur leur inspire.

Pourquoi le mot disparaît-il de la revue ?

La revue ne le dit pas, mais on le comprend : l'étude des effets du milieu cède la place à sa construction, puis à la critique de ceux qui le construisent déjà. Les trente-deux occurrences du mot et de ses dérivés se trouvent toutes dans les trois premiers numéros.

Le décompte est net. Le mot revient vingt-deux fois dans le n° 2, huit fois dans le n° 1, deux fois dans le n° 3, puis plus du tout. Le n° 3, en décembre 1959, est celui de l'urbanisme unitaire : Constant y range les cartes psychogéographiques parmi les travaux qui ont préparé ce projet, à côté des dérives et des maquettes. La psychogéographie apparaît alors comme une étape. Elle observait les ambiances existantes ; l'urbanisme unitaire veut en bâtir d'autres.

On peut y ajouter une autre raison : la psychogéographie partageait son terrain avec ses adversaires. Les urbanistes et les sociologues étudient aussi les effets du milieu sur les conduites, mais pour mieux intégrer les habitants. En 1958, la « Théorie de la dérive » citait Chombart de Lauwe comme un appui. En 1961, dans le n° 6, Raoul Vaneigem ouvre ses « Commentaires contre l'urbanisme » sur le même sociologue, devenu l'expert qui conseille aux planificateurs de mieux connaître les motivations des habitants pour éviter les malaises et les révoltes. Connaître les effets d'un quartier sert aussi à gouverner ceux qui y vivent. Le livre de 1967 garde l'idée en l'élargissant : la thèse 178 reprend l'idée d'une critique de la géographie, qui faisait le titre du texte de 1955, pour définir la révolution.

On lit souvent La psychogéographie serait une promenade poétique, une manière personnelle de raconter ses impressions de ville.

Ce que disent les textes La revue la veut objective. Les impressions de plusieurs groupes sont recoupées, l'étude s'appuie sur l'écologie urbaine, et le goût du quartier inconnu, jamais parcouru, est écarté comme subjectif et sans intérêt. Le but est une carte qui serve à transformer la ville.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi la revue parle-t-elle d'un relief des villes ?

Parce que la dérive fait sentir des différences que le plan ne montre pas : des passages qui entraînent, des lieux qui retiennent, des quartiers où l'on entre ou dont on sort difficilement. Ce relief se mesure en effets sur les gens, pas en altitude.

Pourquoi l'étude des Halles par Khatib est-elle restée inachevée ?

Parce que, depuis septembre 1958, des règlements de police interdisaient la rue aux Nord-Africains après 21 h 30. Khatib, arrêté deux fois, a dû renoncer à étudier le quartier la nuit, qui était l'essentiel de son travail.

La psychogéographie est-elle une affaire d'impressions personnelles ?

La revue veut le contraire : plusieurs petits groupes dérivent et comparent ce qu'ils ont ressenti pour en tirer des conclusions objectives, et le simple goût du quartier inconnu est écarté comme subjectif.