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L'abécédaire · la notion

Totalité

En bref

La totalité désigne l'exigence de penser une société comme un tout, parce qu'elle se tient par toutes ses parties. Chez Debord et dans la revue situationniste, c'est d'abord une méthode : une critique limitée à l'art, à l'économie ou à la politique resterait une spécialité de plus. C'est aussi une règle d'organisation, posée à la thèse 121 de La Société du spectacle (1967) : une critique unitaire, qui ne transige avec aucun pouvoir séparé, nulle part.

Ce qu'il faut retenir

  1. Penser la totalité, c'est refuser de traiter un fait comme s'il se suffisait à lui-même, et le replacer dans la société qui le produit.
  2. Debord cite Lukács dans la revue dès 1960 : la catégorie de totalité porte le principe révolutionnaire, contre un savoir découpé en domaines séparés.
  3. La revue reproche aux spécialistes d'avoir gardé leur fonction en abandonnant la vérité critique de leur discipline, alors que les recherches réelles se rejoignent.
  4. La thèse 121 demande à l'organisation révolutionnaire une critique unitaire, valable partout dans le monde et dans chaque domaine de la vie.
  5. Pour Debord, le totalitarisme est du côté de l'idéologie, un fragment qui s'impose comme le tout ; la critique unitaire refuse ce coup de force.

Que veut dire penser la totalité ?

C'est tenir une société pour un tout, dont chaque partie dépend des autres. Une critique qui isole un secteur manque ce qui le relie au reste.

Le mot est d'usage courant dans la philosophie dialectique. Pour le dire en bref, chez Hegel une chose ne se comprend qu'à sa place dans l'ensemble dont elle fait partie et dans le mouvement qui l'a produite. Marx applique cette exigence à la société : l'économie, le droit, la politique, la culture y sont les faces d'un même mode de production. Penser la totalité, dans cette tradition, ne veut pas dire tout savoir. Cela veut dire refuser de traiter un fait comme s'il se suffisait à lui-même.

Debord et la revue situationniste font de cette exigence une règle de méthode et une règle d'action. Une critique limitée à l'art, ou à l'économie, ou à la politique, resterait une spécialité de plus, et la spécialisation est justement l'une des formes de la séparation qu'ils combattent.

D'où vient l'insistance situationniste sur la totalité ?

En partie de Lukács, que Debord cite dans la revue dès 1960, et d'une méfiance pour tout savoir découpé en disciplines.

Georg Lukács, dans Histoire et conscience de classe (1923), avait fait de la catégorie de totalité le cœur de la méthode marxiste. Debord le cite au n° 4 de la revue, en juin 1960, dans un texte signé. Il répond à un chercheur, Robert Estivals, qui reprochait à la conception situationniste de ne pas voir une réalité historique faite de domaines séparés :

« Le règne de la catégorie de la totalité est le porteur du principe révolutionnaire dans la science », comme dit Lukács. Et ce qui manque à Estivals, puisqu’il paraît que ce n’est pas l’érudition, c’est la dialectique.

« À propos de quelques erreurs d’interprétation », G.-E. Debord, Internationale situationniste n° 4, juin 1960 Lire le passage

La citation dit pourquoi l'enjeu est politique. Accepter que la réalité soit faite de domaines séparés, c'est accepter l'ordre qui les sépare. En 1961, Debord applique la même idée à la vie quotidienne, que certains intellectuels écartaient comme un concept inutile et vulgaire :

Un tel concept recouvre un résidu de la réalité cataloguée et classée, résidu auquel certains répugnent d’être confrontés, car c’est en même temps le point de vue de la totalité ; il impliquerait la nécessité d’un jugement global, d’une politique.

« Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne », G.-E. Debord, Internationale situationniste n° 6, août 1961 Lire le passage

La vie quotidienne est ce qui reste quand on a retiré les secteurs spécialisés. C'est pourquoi elle oblige à juger l'ensemble.

Pourquoi les spécialistes ne peuvent-ils pas voir le tout ?

Parce que leur pouvoir tient à la spécialisation. Ils gardent leur fonction en renonçant à ce que leur discipline avait de critique.

La revue développe cette idée au n° 7, en avril 1962, dans Les mauvais jours finiront. Le texte observe que la quasi-totalité des philosophes a abandonné la philosophie, celle des artistes l'art, celle des militants la contestation du présent. Pour qui ne les a pas abandonnés, les questions s'enchaînent jusqu'à se rejoindre :

Ce sont seulement les spécialistes, dont le pouvoir tient avec celui d’une société de la spécialisation, qui ont abandonné la vérité critique de leurs disciplines pour garder l’usufruit positif de leur fonction. Mais toutes les recherches réelles confluent vers une totalité

« Les mauvais jours finiront », Internationale situationniste n° 7, avril 1962 Lire le passage

La Société du spectacle pose la même exigence à l'intérieur du livre. La thèse 7 rappelle que la coupure entre la réalité et l'image appartient encore à une seule pratique sociale : le spectacle n'est pas hors du monde, il est la part de l'activité sociale qui s'en est détachée en image. La thèse 11 reconnaît la difficulté : pour exposer le spectacle, il faut découper ce qui forme bloc, avec les procédés mêmes d'une société qui vit de la séparation. On peut lire la forme en thèses numérotées, qui reprennent et renvoient les unes aux autres, comme une réponse à cette difficulté.

Comment la totalité devient-elle une règle d'organisation ?

L'organisation révolutionnaire doit critiquer la société entière et ne pactiser nulle part avec un pouvoir séparé. C'est la thèse 121.

Au chapitre IV du livre, consacré au prolétariat, Debord définit ce que doit être une organisation révolutionnaire. La thèse 121 lui donne deux exigences, l'une dans l'espace et l'autre dans l'objet :

L’organisation révolutionnaire ne peut être que la critique unitaire de la société, c’est-à-dire une critique qui ne pactise avec aucune forme de pouvoir séparé, en aucun point du monde, et une critique prononcée globalement contre tous les aspects de la vie sociale aliénée.

« En aucun point du monde » : l'organisation ne peut défendre à l'Est ce qu'elle combat à l'Ouest, ni un régime qui se dit socialiste. « Contre tous les aspects » : la critique vise la vie quotidienne et l'urbanisme autant que l'usine. La thèse 211 pose la même règle pour la théorie, à la fin du chapitre sur la culture :

C’est cette critique théorique unifiée qui va seule à la rencontre de la pratique sociale unifiée.

Un exemple : une émeute dans un seul quartier

En août 1965, la population noire de Los Angeles se soulève dans le quartier de Watts. On pourrait y voir un événement local, une émeute raciale dans un district. Au n° 10, la revue soutient le contraire :

Une révolte contre le spectacle se situe au niveau de la totalité, parce que - quand bien même elle ne se produirait que dans le seul district de Watts - elle est une protestation de l’homme contre la vie inhumaine

« Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande », Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

L'exemple montre ce que la totalité change au regard. Un fait partiel n'est pas petit pour autant : il peut contenir le refus de l'ensemble, et c'est ce que la revue cherche à lire dans les révoltes de son temps.

Penser le tout mène-t-il au totalitarisme ?

Debord soutient l'inverse. L'idéologie totalitaire est un fragment qui se prend pour le tout ; la critique unitaire refuse ce coup de force.

La crainte est ancienne : une pensée qui prétend tout embrasser voudrait aussi tout régler. Debord y répond de deux manières. La thèse 214 analyse l'idéologie totale, terme qu'elle prend à Karl Mannheim : une vue partielle qui se donne pour le savoir d'un tout figé et s'impose en despote. Le spectacle est cette idéologie accomplie. La thèse 92, de son côté, reconnaît à l'anarchisme le mérite de refuser les conditions existantes pour la vie entière, mais lui reproche de poser cette réunion de toutes les exigences dans l'absolu, avant toute réalisation, et de redire à chaque lutte la même conclusion sans se soucier de la méthode.

La revue avait formulé la même réserve en 1959, à propos de son propre programme. Le 4 avril 1959, à la veille de la conférence de Munich, Debord répond au Bureau de recherches pour un urbanisme unitaire, dans un texte que cite le n° 3 ; il refuse que l'urbanisme unitaire devienne une conception de la totalité : c'est un instrument, et prétendre déterminer par lui tout un genre de vie serait un dogmatisme idéaliste. Penser la totalité oblige à relier ; cela n'autorise pas à décider de tout.

On lit souvent Une critique de la totalité serait une pensée totalitaire, qui prétend tout expliquer par un seul principe et tout soumettre à un seul plan.

Ce que disent les textes Chez Debord, le totalitarisme est du côté de l'idéologie, un fragment qui s'impose comme le tout. La critique unitaire demande au contraire qu'on ne laisse aucun secteur hors de l'examen, et qu'on n'accorde à aucun pouvoir séparé le droit de parler pour l'ensemble. La revue refuse en 1959 de faire de son propre urbanisme une conception du tout.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi une critique limitée à l'art ou à l'économie ne suffit-elle pas, selon les situationnistes ?

Parce qu'elle accepte la division de la société en secteurs séparés, qui est elle-même une forme de la séparation qu'il s'agit de critiquer. Elle deviendrait une spécialité de plus, et laisserait intact ce qui relie ces secteurs entre eux.

Que veut dire la thèse 121 quand elle refuse tout compromis « en aucun point du monde » ?

Que l'organisation révolutionnaire ne peut pas soutenir dans un pays ce qu'elle combat dans un autre, par exemple un régime bureaucratique qui se dit socialiste. Sa critique vaut partout, et pour chaque secteur de la vie sociale.

Pourquoi la revue voit-elle dans l'émeute de Watts une révolte de la totalité ?

Parce que, même limitée à un quartier de Los Angeles, elle proteste contre la vie inhumaine en général et contre le monde de la marchandise. Un fait local peut contenir le refus de l'ensemble.