Que désigne l'urbanisme unitaire ?
Le projet de construire le milieu de vie tout entier, en employant ensemble tous les arts et toutes les techniques, et en le faisant varier avec les conduites de ceux qui l'habitent.
La page de « Définitions » du n° 1, en juin 1958, en donne la formule :
Théorie de l’emploi d’ensemble des arts et techniques concourant à la construction intégrale d’un milieu en liaison dynamique avec des expériences de comportement.
La phrase tient en trois éléments. L'emploi d'ensemble : au lieu que l'architecte bâtisse, que le peintre peigne et que le musicien compose chacun de son côté, tous travaillent au même ouvrage. La construction intégrale d'un milieu : l'ouvrage est un lieu de vie complet, avec ses rues, ses lumières, ses bruits, et non un bâtiment isolé. La liaison dynamique, enfin : ce milieu agit sur les conduites de ses habitants, qui le modifient en retour. L'urbanisme unitaire est donc l'échelle collective et durable de ce que la situation construite fait pour un moment et pour quelques personnes.
La Déclaration d'Amsterdam, signée par Constant et Debord le 10 novembre 1958, précise ce lien. Une situation est « un moyen d’approche de l’urbanisme unitaire », et l'urbanisme unitaire est la base indispensable des situations. La même déclaration le définit comme « l’activité complexe et permanente qui, consciemment, recrée l’environnement de l’homme selon les conceptions les plus évoluées dans tous les domaines ».
D'où vient le projet ?
D'un texte de 1953 et d'une rencontre. Les lettristes y apportent la dérive et la psychogéographie, des artistes et des architectes leurs recherches sur la construction.
Le texte est le « Formulaire pour un urbanisme nouveau », que le n° 1 publie sous la signature de Gilles Ivain. Une note du n° 9 apprend que ce nom est celui qu'avait pris Ivan Chtcheglov, qui l'a rédigé en 1953, à dix-neuf ans ; l'Internationale lettriste l'avait adopté en octobre de la même année. Le Formulaire part de l'ennui des villes et propose d'inventer de nouveaux décors mouvants : des maisons qui tournent avec le soleil, des quartiers correspondant chacun à un sentiment, un Quartier Bizarre, un Quartier Heureux, un Quartier Sinistre. Il se résume dans une phrase brève, après l'évocation d'un lieu rêvé qui n'existe pas : « Il faut construire l’hacienda ».
Le rapport inaugural que Constant présente à Munich, en avril 1959, décrit ensuite la rencontre :
L’idée d’un urbanisme unitaire a été préparée d’un côté par des expériences comme la dérive et la psychogéographie, inventées et pratiquées par les lettristes ; d’un autre côté, par la recherche dans la construction qu’ont menée quelques architectes et sculpteurs modernes.
L'article non signé du même numéro, « L'urbanisme unitaire à la fin des années 1950 », date le nom lui-même : l'idée, aperçue dès 1953, a été désignée pour la première fois à la fin de 1956, dans un tract distribué à Turin, lors d'une manifestation des camarades italiens du groupe. Le n° 3 est le numéro de l'urbanisme unitaire. L'expression, ou son abréviation U.U., y revient cinquante-trois fois, contre dix-huit au n° 6, dix au n° 2 et cinq au plus dans chacun des autres.
Pourquoi la revue parle-t-elle d'une critique de l'urbanisme ?
Parce qu'elle refuse d'en faire une discipline de plus. L'urbanisme unitaire commence par contester ce que l'urbanisme fait aux villes et aux gens.
Le bilan de décembre 1959 pose le principe dès son premier point :
D’abord l’urbanisme unitaire n’est pas une doctrine d’urbanisme, mais une critique de l’urbanisme. De la même façon, notre présence dans l’art expérimental est une critique de l’art, la recherche sociologique doit être une critique de la sociologie.
Le même article situe le projet par rapport au fonctionnalisme, l'architecture qui adapte chaque bâtiment à sa fonction pratique. Il ne s'agit pas de réagir contre lui : ses apports, le confort, l'innovation technique, l'abandon de l'ornement, sont devenus des banalités. Il s'agit de le dépasser, en cherchant au-delà de l'utile un environnement qui passionne. La ville cesse d'être un spectacle offert aux touristes promenés en autocar ; le texte la veut « terrain d’un jeu en participation ».
Deux refus en découlent. L'urbanisme unitaire est contre la fixation des villes dans le temps, et il est contre la fixation des personnes à tel point de la ville. Il ne part pas d'une page blanche : il exploite aussi les décors existants, par la dérive et par le détournement architectural, c'est-à-dire le réemploi des constructions anciennes à d'autres fins.
Un exemple
Pour illustrer la transformation permanente, le bilan de 1959 imagine une ville construite dans la forêt vierge, sous le climat qui a vu naître les grandes architectures du Cambodge et du sud-est du Mexique. Les quartiers neufs seraient bâtis toujours plus vers l'ouest, sur des terres défrichées à mesure. À l'est, la végétation reprendrait les quartiers abandonnés, si bien que des couches de passage graduel s'étendraient entre la ville moderne et la nature sauvage.
Derrière elle se formerait une zone de dérive sans équivalent. La ville mettrait en scène la fuite du temps : on y lirait, d'est en ouest, son propre âge. L'exemple est une hypothèse lointaine ; il sert à rendre sensible une idée qui ne l'est pas, celle d'une ville qui ne se fige jamais.
Qu'a-t-on essayé de construire ?
Un bureau de recherches, des maquettes et un labyrinthe pour un musée d'Amsterdam. Le labyrinthe n'a pas été bâti, et le bureau a quitté Amsterdam pour Bruxelles.
À Munich, en 1959, Constant annonce la fondation à Amsterdam d'un bureau de recherches pour un urbanisme unitaire, chargé du travail d'équipe et des solutions pratiques. Il y met en garde contre le danger de s'en tenir aux prophéties : sans passage à la pratique, le projet resterait une vue de l'esprit. Les maquettes de Constant, que le n° 4 présente comme des îlots dont l'assemblage forme le modèle réduit d'une ville couverte, en sont le résultat le plus visible.
Le projet le plus avancé est celui du Stedelijk Museum d'Amsterdam, raconté dans le n° 4 sous le titre « Die Welt als Labyrinth ». Deux salles du musée devaient devenir un labyrinthe, avec pluie et brouillard artificiels, du vent, des sons commandés par des magnétophones et des portes qui ne s'ouvrent que d'un côté. Au même moment, deux groupes de trois situationnistes dériveraient trois jours dans le centre de la ville, reliés par talkie-walkie à un camion-radio d'où Constant, directeur de la dérive, relèverait leurs routes. Le budget prévoyait un salaire de cinquante florins par jour de dérive. En mars 1960, le directeur du musée pose deux conditions, l'accord des pompiers et un financement par une fondation extérieure ; le groupe refuse, par écrit, le 7 mars. En avril, le groupe adopte un projet de Maurice Wyckaert : bâtir le labyrinthe dans un terrain vague de la ville choisie, comme point de départ de dérives.
Le bureau d'Amsterdam ne passe pas l'année 1960. En juin 1960, Constant quitte le groupe, et la conférence de Londres, en septembre, constate que ceux qui tenaient le bureau ont dû être renvoyés. Elle le transfère à Bruxelles, sous la direction d'Attila Kotányi.
Que devient le projet après 1960 ?
Une critique vivante de l'urbanisme existant. L'expression est reprise par d'autres, et la revue tranche : sans transformation de toute la société, bâtir des villes nouvelles revient à perfectionner le conditionnement.
La rupture avec Constant porte sur ce point. Le n° 5 lui reproche de s'être occupé en priorité des structures des ensembles à construire, quand il fallait mettre l'accent sur leur contenu, le jeu et la création libre de la vie quotidienne (voir New Babylon). En 1961, le n° 6 constate que des architectes et des capitalistes d'Allemagne de l'Ouest veulent lancer un urbanisme unitaire tout de suite, dans la Ruhr. Dans le même numéro, le programme du bureau de Bruxelles, signé par Kotányi et Raoul Vaneigem, déplace la définition :
La principale réussite de l’actuelle planification des villes est de faire oublier la possibilité de ce que nous appelons urbanisme unitaire, c’est-à-dire la critique vivante, alimentée par les tensions de toute la vie quotidienne, de cette manipulation des villes et de leurs habitants.
Ce qui reste à construire, ce sont des bases pour une vie expérimentale, que le texte compare à des têtes de pont dans la vie quotidienne. Le livre de 1967 reprend cette face critique au chapitre VII, consacré à l'urbanisme, et le conclut sur une décision politique plutôt que sur un plan :
La plus grande idée révolutionnaire à propos de l’urbanisme n’est pas elle-même urbanistique, technologique ou esthétique. C’est la décision de reconstruire intégralement le territoire selon les besoins du pouvoir des Conseils de travailleurs, de la dictature anti-étatique du prolétariat, du dialogue exécutoire.
On lit souvent L'urbanisme unitaire serait un style d'architecture d'avant-garde, une ville futuriste sur pilotis dont New Babylon offrirait l'image.
Ce que disent les textes La revue a toujours refusé d'en faire une doctrine d'urbanisme, et elle a rompu avec Constant parce qu'il en privilégiait les structures. Ce qui compte est le contenu, le jeu et la vie quotidienne, et l'urbanisme unitaire suppose qu'on change d'abord la société qui construit.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi l'urbanisme est-il dit unitaire ?
Parce qu'il réunit ce que la culture sépare : architecture, peinture, musique, lumière, techniques, et aussi la manière de vivre. Le milieu est construit comme un tout, et non bâtiment par bâtiment ou art par art.
Quel rapport l'urbanisme unitaire entretient-il avec la dérive ?
La dérive est à la fois un moyen d'étudier la ville et un jeu qu'on y pratique. Elle montre les ambiances existantes et sert à préparer les nouvelles ; la revue dit qu'elle est sur le chemin de l'urbanisme unitaire.
Pourquoi la revue rompt-elle avec Constant en 1960 ?
Elle lui reproche de s'occuper presque seulement des structures des ensembles à construire, et de valoriser les techniciens de l'architecture, alors qu'il fallait mettre l'accent sur le contenu : le jeu et la création libre de la vie quotidienne.