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L'abécédaire · la notion

Anti-situationniste

En bref

Anti-situationniste a deux sens dans la revue situationniste. Les définitions de 1958 désignent ainsi les adversaires, ceux qui inventent un situationnisme pour enfermer le groupe dans une doctrine. En 1961, la conférence de Göteborg retourne le mot : elle décide d'appeler anti-situationnistes les œuvres d'art de ses propres membres, puisque les conditions d'une activité situationniste ne sont pas réunies. L'adjectif devient alors une règle de lucidité, et le signe auquel on reconnaît un membre.

Ce qu'il faut retenir

  1. Dans les définitions de 1958, les anti-situationnistes sont ceux qui conçoivent la notion de situationnisme, c'est-à-dire les adversaires du groupe.
  2. En août 1961, à Göteborg, Attila Kotányi propose d'appeler anti-situationnistes les productions artistiques des membres de l'Internationale, et la conférence adopte la règle.
  3. La raison est que les conditions situationnistes ne sont pas réunies : une œuvre faite aujourd'hui reste prise dans l'ancienne culture et sera retournée contre le groupe.
  4. La règle sépare l'Internationale des artistes qui voulaient une école situationniste ; le n° 8 y voit peut-être le point de non-retour avec eux.

Qui sont les anti-situationnistes de 1958 ?

Les adversaires du groupe, et d'abord ceux qui parlent de situationnisme. Le mot apparaît ainsi dans les définitions du premier numéro de la revue.

La rubrique Définitions du n° 1 (juin 1958) refuse le mot situationnisme, qui désignerait une doctrine, et en désigne les auteurs dans sa dernière phrase :

Il n’y a pas de situationnisme, ce qui signifierait une doctrine d’interprétation des faits existants. La notion de situationnisme est évidemment conçue par les anti-situationnistes.

« Définitions », Internationale situationniste n° 1, juin 1958 Lire le passage

L'anti-situationniste est donc, dans ce premier sens, celui qui combat le projet en le réduisant à une doctrine, à une école, à un style. Il n'a pas besoin de se déclarer hostile : il suffit qu'il range le groupe dans une catégorie connue. La revue emploie le mot dans ce sens au n° 2, à propos des déclarations du surréaliste Benjamin Péret, qu'elle dit motivées par une volonté de propagande anti-situationniste. Le n° 5, en 1960, signale que le musée de Silkeborg, dans le Jutland, a ouvert une bibliothèque situationniste dont la section consacrée aux travaux sur l'Internationale n'accueille encore que la propagande anti-situationniste parue çà et là.

Pourquoi la conférence de Göteborg retourne-t-elle le mot ?

Pour nommer honnêtement ce que produisent les artistes du groupe. En août 1961, la cinquième conférence décide d'appeler anti-situationnistes les œuvres de ses propres membres.

Le problème était posé depuis le début. L'Internationale compte des peintres, des cinéastes, des écrivains ; ils continuent de produire des œuvres, et la revue répète qu'il ne peut y avoir de peinture situationniste. Comment appeler ces œuvres ? Le compte rendu de la conférence, publié dans le n° 7 (avril 1962), rapporte la réponse d'Attila Kotányi :

On savait qu’aucune n’était une production situationniste mais comment les appeler ? Je vous propose une règle très simple : les appeler anti-situationnistes. Nous sommes contre les conditions dominantes d’inauthenticité artistique. Je ne veux pas dire que quelqu’un doit cesser de peindre, écrire, etc. Je ne veux pas dire que cela n’a pas de valeur.

« La Cinquième Conférence de l’I.S. à Göteborg », Internationale situationniste n° 7, avril 1962 Lire le passage

Kotányi explique ensuite que tout ce qui sera produit dans les conditions actuelles sera envahi par la société et servira contre le groupe. Le nom d'anti-situationniste est une précaution de lucidité : il rappelle à chacun que son tableau ou son film appartient encore à l'ancienne culture. Le compte rendu note que les réponses sont toutes approbatrices et que la conférence adopte la règle, à laquelle on reconnaîtra désormais les membres de l'Internationale. Jørgen Nash est le seul à désapprouver le vote.

Un exemple

Le compte rendu donne lui-même le contexte. Lors de la même séance, des membres scandinaves discutent entre eux pour savoir lequel de leurs films expérimentaux atteint le degré situationniste, et veulent prendre la conférence à témoin. Debord répond qu'il n'a lui-même jamais fait de film situationniste, et ne peut donc être juge.

La règle de Kotányi tranche ce genre de débat d'un coup. Aucun film n'atteint le degré situationniste, puisque les conditions d'une activité situationniste ne sont pas réunies. Tous les films du groupe sont anti-situationnistes, ceux de Debord compris, et la question de leur rang ne se pose plus.

Qu'est-ce que la règle a changé dans le groupe ?

Elle a séparé l'Internationale des artistes qui voulaient une école situationniste. La revue y voit un point de non-retour, et une marque de sa position dans la culture.

Le n° 7 présente la décision comme un signe de force. Le groupe a été pressé de se constituer en art positif, et ne l'a pas fait :

Notre position dominante dans la culture moderne n’a jamais été mieux marquée que dans la décision prise par la Conférence de Göteborg d’appeler désormais anti-situationnistes toutes les productions artistiques des membres de l’I.S. dans le cadre actuel, qu’elles vont contribuer à détruire et à consolider tout à la fois.

« Du rôle de l’I.S. », Internationale situationniste n° 7, avril 1962 Lire le passage

La fin de la phrase est la plus intéressante : ces œuvres travaillent à détruire la culture dominante et la consolident en même temps, parce qu'elles y entrent. Les ruptures suivent. Le groupe allemand Spur est exclu en février 1962. Nash attaque publiquement l'Internationale en mars, au nom de la section scandinave, et ses partisans forment ensuite une Internationale situationniste scandinave. Le n° 8, en janvier 1963, en tire le bilan : la décision de Göteborg a peut-être marqué le point de non-retour avec les partisans d'un rajeunissement de l'art sous l'autorité d'une école situationniste.

Comment tenir ensemble les deux sens du mot ?

Dans les deux cas, le mot nomme ce qui ramène le projet situationniste à de la culture ordinaire. En 1958 ce sont les adversaires qui le font ; en 1961 le groupe reconnaît que ses propres œuvres le font aussi.

Le premier sens vise les autres, le second le groupe lui-même, et c'est là que la décision de Göteborg a de la portée. L'Internationale ne se contente pas de dénoncer ceux qui font d'elle une école ; elle admet que ses membres, dès qu'ils peignent ou filment, fournissent la matière de cette école. Le compte rendu le dit en une phrase : c'est l'art anti-situationniste qui signalera les meilleurs artistes du moment, ceux de l'I.S., et « C’est en disant cela que l’on est situationniste ». Être situationniste, en 1961, consiste aussi à savoir que ce qu'on produit ne l'est pas.

On lit souvent Un anti-situationniste serait simplement un ennemi déclaré du groupe, et l'art anti-situationniste un art hostile à l'Internationale.

Ce que disent les textes Depuis Göteborg, l'art anti-situationniste désigne au contraire l'art fait par les membres de l'Internationale, et la revue en fait le signe auquel on les reconnaît. Le mot nomme une production prise dans les conditions de l'art ancien, que ses auteurs savent telle. Le sens d'adversaire existe aussi, mais il date de 1958.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi appeler anti-situationnistes ses propres œuvres ?

Parce qu'aucune n'est situationniste : elles sont produites dans la culture existante, que le groupe veut dépasser, et la société pourra s'en servir contre lui. Le nom rappelle à leurs auteurs ce qu'elles sont, et empêche d'en faire les œuvres d'une école.

Les membres de l'Internationale devaient-ils cesser de peindre ?

Non. Kotányi précise qu'il ne demande à personne de cesser de peindre ou d'écrire, et ne nie pas la valeur de ces travaux. Il demande qu'on sache ce qu'ils sont dans les conditions actuelles.

Quel rapport y a-t-il entre les deux sens du mot ?

Dans les deux cas, le mot nomme ce qui ramène le projet situationniste à de la culture ordinaire. En 1958 ce sont les adversaires qui le font en parlant de situationnisme ; en 1961 le groupe reconnaît que ses propres œuvres le font aussi, et choisit de le dire.