Que veut dire autogestion chez les situationnistes ?
La gestion de la production par ceux qui travaillent, sans patron ni État au-dessus d'eux. L'I.S. y ajoute un mot, généralisée : l'autogestion doit porter sur toute la vie, et pas seulement sur l'usine.
Le mot n'est pas situationniste. Il circule dans les années soixante à propos de la Yougoslavie de Tito, que la presse présente comme le pays de l'autogestion, et de l'Algérie indépendante, où des travailleurs ont pris en main des domaines et des ateliers. Il entre dans la revue en 1964, par une coupure de presse moquée dans le n° 9, et il y prend sa place en mars 1966, quand le n° 10 consacre deux textes à l'Algérie. On l'y trouve alors cinquante-cinq fois dans le seul numéro.
Pour l'I.S., le mot nomme ce que Debord appelle ailleurs le pouvoir des conseils ouvriers : les producteurs assemblés décident eux-mêmes, et leurs délégués sont révocables. La revue en fait une forme de lutte autant qu'un but. Le texte du n° 10 sur l'Algérie l'écrit en une phrase : « L’autogestion doit être à la fois le moyen et la fin de la lutte actuelle. » Une organisation qui promettrait l'autogestion pour plus tard, en commençant par obéir à des chefs, aurait déjà renoncé à elle.
Pourquoi l'Algérie ?
Parce qu'après l'indépendance, des ouvriers et des paysans y ont pris en main les biens abandonnés par les propriétaires européens, et que le nouveau pouvoir militaire veut les leur reprendre.
Le 19 juin 1965, Boumedienne renverse Ben Bella. En juillet, l'I.S. publie à Alger une Adresse aux révolutionnaires d'Algérie et de tous les pays, que le n° 10 reproduit. Le second texte du numéro, Les luttes de classes en Algérie, en développe l'analyse : la classe dominante algérienne est une bureaucratie en formation, et tout le contenu du nouveau régime tient en une tâche, liquider le secteur autogéré. Le pouvoir annonce qu'il va le réorganiser. La revue répond :
Le pouvoir de l’Etat formule le projet, contradictoire et ridicule, de « réorganiser l’autogestion » ; c’est, en fait, l’autogestion qui doit s’organiser en pouvoir, ou bien disparaître.
L'alternative ne laisse pas de milieu. Une autogestion qui reste un secteur de l'économie, sous la tutelle des ministères, sera tôt ou tard reprise en main. Pour durer, elle doit s'étendre, et donc affronter l'État. Un an et demi plus tard, le n° 11 constate l'issue : « L’autogestion est morte. Nous ne doutons pas de la revoir, et sous un jour plus vrai. »
Un exemple
Comment le secteur autogéré était-il né ? La revue le raconte. Lors de la fuite de l'ancienne classe dominante européenne, des travailleurs ont occupé les terres et les ateliers laissés sans maître, ce qu'on appelait les biens vacants. Comme en Espagne en 1936, comme dans les ateliers parisiens abandonnés pendant la Commune, la production autogérée s'est formée d'elle-même. La revue joue sur le mot : « Ce sont les vacances de la propriété et de l’oppression, le dimanche de la vie aliénée. »
Le 9 juillet 1965, trois semaines après le coup d'État, les délégués de 2 500 entreprises autogérées se réunissent à Alger, sous la présidence du ministre de l'Industrie. Ils y défendent l'autogestion comme principe intangible et critiquent la multiplicité des tutelles de l'État. Pour la revue, c'est le début d'une lutte de classes ouverte entre ce secteur et le pouvoir.
Pourquoi l'autogestion menace-t-elle l'État ?
Parce qu'elle ne tolère ni contrôle extérieur ni hiérarchie intérieure. Une autogestion qui accepte un directeur ou un ministre est déjà en train de mourir.
La revue pose le principe sans nuance : « Là où il y a autogestion, il ne peut y avoir ni armée, ni police, ni Etat. » Elle relève ensuite ce qui, dans l'Algérie de 1965, limite déjà l'expérience. Le secteur autogéré laisse en dehors de lui la majorité des travailleurs, qui n'y participent pas, et les sans-travail. Il tolère à sa tête des directeurs, détachés par l'État ou sortis de la base, que le texte appelle le virus étatique. L'autogestion radicale, conclut-il, refuse toute hiérarchie, y compris celle qui tient les femmes à l'écart, et ses délégués doivent être révocables à tout instant par la totalité des travailleurs, permanents comme saisonniers.
C'est aussi ce qui la distingue du modèle yougoslave. Le n° 10 cite Boumedienne, qui avoue vouloir « décentraliser pour mieux contrôler les entreprises autogérées ». La revue voit dans le système de Tito un instrument semi-décentralisé du contrôle étatique, un étage inférieur de l'administration centrale. Elle s'amuse en 1967 de la découverte, en Yougoslavie, du pouvoir de la police secrète sur la haute bureaucratie, dans le pays même que la presse présentait comme le territoire de l'autogestion.
Pourquoi l'autogestion doit-elle être généralisée ?
Parce qu'une autogestion limitée à l'entreprise ferait gérer par les travailleurs le monde même qui les opprime : la marchandise, le salariat, l'urbanisme, l'emploi du temps.
L'Adresse de 1965 réclame la dictature du secteur autogéré « étendu à toute la production et à tous les aspects de la vie sociale ». Deux ans plus tard, la « Définition minimum des organisations révolutionnaires », adoptée par la 7e Conférence de l'I.S., en tire la conséquence :
Une telle organisation reconnaît le commencement et la fin de son programme dans la décolonisation totale de la vie quotidienne ; elle ne vise donc pas l’autogestion du monde existant par les masses, mais sa transformation ininterrompue. Elle porte la critique radicale de l’économie politique, le dépassement de la marchandise et du salariat.
Gérer soi-même une usine qui produit les mêmes marchandises, pour le même marché, selon les mêmes horaires, ce serait administrer sa propre aliénation. L'autogestion que veut l'I.S. touche aussi la vie quotidienne : ce qu'on produit, pourquoi, et ce qu'on fait du temps. Le livre de Debord, paru un mois après ce numéro, se termine sur une phrase qui en donne la mesure :
S’émanciper des bases matérielles de la vérité inversée, voilà en quoi consiste l’auto-émancipation de notre époque.
Que devient l'autogestion après Mai 68 ?
Elle devient le programme des conseils. Raoul Vaneigem, dans le dernier numéro de la revue, définit les deux notions l'une par l'autre.
L'article de Vaneigem, Avis aux civilisés relativement à l'autogestion généralisée, s'ouvre sur un constat : le mouvement des occupations est resté inachevé, et sa suite doit être le passage à l'autogestion généralisée par l'instauration des conseils ouvriers. Les deux mots ne vont pas l'un sans l'autre :
Hors de l’autogestion généralisée, les conseils ouvriers perdent leur signification. Il faut traiter en futur bureaucrate, donc sur-le-champ en ennemi, quiconque parle des conseils en termes d’organismes économiques ou sociaux, quiconque ne les place au centre de la révolution de la vie quotidienne
Le même numéro note que, dans les suites immédiates de mai 1968, des étudiants yougoslaves se sont soulevés contre la bureaucratie et pour l'autogestion prolétarienne, mettant le régime de Tito en péril. Le mot que Tito revendiquait se retournait contre lui.
On lit souvent L'autogestion serait une participation des salariés à la gestion de leur entreprise, aux côtés de la direction ou de l'État.
Ce que disent les textes La revue appelle cela une caricature : c'est le modèle yougoslave, ou le projet de Boumedienne de « réorganiser » le secteur autogéré. Pour elle, il n'y a autogestion que là où il n'y a plus ni directeur, ni police, ni État au-dessus des assemblées.
On lit souvent Une coopérative qui vend ses produits sur le marché serait déjà une entreprise autogérée au sens situationniste.
Ce que disent les textes La revue écarte le mutuellisme de Proudhon, qui cherchait en 1848 à s'organiser en marge de la propriété privée. L'autogestion qu'elle veut abolit les titres de propriété existants et vise le dépassement de la marchandise et du salariat.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la revue tient-elle le projet de Boumedienne de réorganiser l'autogestion pour contradictoire ?
Parce qu'une autogestion réorganisée par l'État cesse d'être une autogestion : elle devient un étage de l'administration. Pour la revue, c'est à l'autogestion de s'organiser en pouvoir contre l'État, faute de quoi elle disparaît.
Que reproche la revue au modèle yougoslave ?
D'être un instrument semi-décentralisé du contrôle étatique. Les comités de travailleurs y gèrent les entreprises sous l'autorité de l'État et du parti, et la police secrète y pèse jusque sur la haute bureaucratie.
Pourquoi l'I.S. parle-t-elle d'autogestion généralisée et non simplement d'autogestion ?
Parce qu'une autogestion limitée à l'entreprise laisserait intacts la marchandise, le salariat et l'emploi du temps. L'I.S. veut que les travailleurs décident aussi de ce qu'ils produisent, pourquoi, et de toute leur vie quotidienne.