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L'abécédaire · la notion

Aliénation

En bref

L'aliénation désigne le fait que ce qu'un homme fait passe dans une chose qui lui revient comme une puissance étrangère. Debord reprend le mot du jeune Marx, qui l'appliquait au travail, et l'étend dans La Société du spectacle (1967) à la vie entière : le spectateur est aliéné dans les images comme l'ouvrier dans son produit. La revue situationniste l'applique à la vie quotidienne et défend le concept contre ceux qui voulaient l'abandonner.

Ce qu'il faut retenir

  1. Être aliéné, c'est voir son activité passer dans un objet qui vous domine ; le mot désigne un rapport objectif, pas un sentiment ni une folie.
  2. Le jeune Marx applique en 1844 au travail un concept venu de Hegel et de Feuerbach : l'ouvrier devient étranger à son produit, à son activité, aux autres.
  3. Debord étend l'analyse au spectateur : plus il contemple les images dominantes, moins il vit et moins il comprend son propre désir.
  4. Dans la revue, Debord définit en 1961 l'aliénation quotidienne comme l'incapacité d'inventer une technique de libération de la vie de tous les jours.
  5. En 1966, la revue défend le concept contre ceux qui veulent l'abandonner : un concept central attire la confusion, et l'on juge sa vérité à l'usage.

Que veut dire être aliéné ?

C'est voir ce qu'on fait passer dans une chose qui vous revient comme une puissance étrangère. Le mot ne désigne ni un malheur ni une folie.

Aliéner, en droit, c'est céder un bien à un autre : il cesse d'être à soi. La philosophie allemande a fait de ce sens juridique un concept. Pour le dire très vite, et selon la présentation qu'on en donne d'ordinaire : chez Hegel, l'esprit sort de lui-même dans ses œuvres et doit se ressaisir à travers elles ; Feuerbach applique l'idée à la religion, où l'homme projetterait en Dieu ses propres qualités avant de s'agenouiller devant elles. La revue situationniste tient ce passage pour décisif ; en 1966, elle reproche à un critique d'avoir réglé en deux lignes le cas de Feuerbach, chez qui, écrit-elle, l'aliénation hégélienne passe à la critique anthropologique et politique nouvelle.

Le jeune Marx, dans les Manuscrits de 1844, porte le concept sur le travail. L'ouvrier produit un objet qui ne lui appartient pas et qui, accumulé, devient le capital qui le domine. Son activité lui est imposée de l'extérieur, si bien qu'il ne se sent chez lui qu'en dehors du travail. Il devient aussi étranger aux autres hommes. On trouvera l'exposé de ce texte, que ce site paraphrase sans le citer, sur la page du travail aliéné de Lire Marx.

Le sens courant brouille tout cela. On dit d'un fou qu'il est aliéné, et d'un homme malheureux qu'il est aliéné par son travail. Pour Marx comme pour Debord, l'aliénation est un rapport objectif entre quelqu'un et ce qu'il produit, qu'il en souffre ou non.

Que fait Debord du concept ?

Il l'étend du travail à la vie entière. Le spectateur est aliéné dans les images comme l'ouvrier l'est dans son produit, et plus complètement encore.

Le premier chapitre de La Société du spectacle (1967) emploie le mot à des moments précis. La thèse 30 décrit le spectateur. Ce qu'il regarde est le produit de sa propre activité, mais il ne le sait pas, et c'est à cet objet qu'il s'aliène. Debord mesure la perte par une proportion inverse :

plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir.

La construction rappelle celle des Manuscrits, où l'ouvrier devient d'autant plus pauvre qu'il produit plus de richesse. Le déplacement est net : là où Marx parlait de ce qu'on fabrique, Debord parle de ce qu'on regarde, et la thèse ajoute que même ses gestes ont cessé de lui appartenir.

Les thèses suivantes reviennent au travail pour le relier au spectacle. La thèse 31 montre l'ouvrier dont le succès même se retourne contre lui : plus il produit, plus il est dépossédé. La thèse 32 voit dans le spectacle une production industrielle d'aliénation, qui croît avec l'économie. La thèse 33 réunit les deux versants : plus l'homme produit le détail de son monde, plus ce monde lui échappe. Contempler et produire sont les deux faces d'une même perte. La notion voisine de séparation désigne cette coupure du côté de la société, et la contemplation du côté du spectateur.

Pourquoi l'aliénation touche-t-elle la vie quotidienne ?

Parce que le capitalisme moderne organise aussi le temps libre. L'aliénation ne s'arrête plus à la sortie de l'usine.

La revue situationniste parlait déjà d'aliénation quotidienne. En 1961, au n° 6, Debord publie sous son nom les Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne. Il y propose une définition qui ne parle ni d'usine ni de salaire :

Ce trait est un produit important, mais encore partiel, de l’ensemble de l’aliénation quotidienne, qui pourrait êre définie comme l’incapacité d’inventer une technique de libération du quotidien.

« Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne », G.-E. Debord, Internationale situationniste n° 6, août 1961 Lire le passage

La vie quotidienne est ici ce qui reste quand on a retiré les secteurs spécialisés : les heures, les rencontres, les déplacements, les loisirs. L'aliénation s'y lit dans une impuissance, celle de changer ce qui semble aller de soi. La thèse 27 du livre le dira du loisir, qui dépend de la production qu'il croit fuir.

Un exemple : la rencontre par calculatrice

Au n° 10, en mars 1966, la revue part d'une nouveauté américaine de 1965 : une calculatrice électronique qui assortit des couples d'après leurs réponses à soixante-dix questions. Le goût, le désir, la rencontre, tout ce qui semblait le plus personnel est confié à une machine programmée par d'autres.

La revue note que les critères de ces questionnaires sont les mêmes critères sociaux qui ont créé la séparation entre les gens. Chacun cherche dans l'autre sa propre réalité, et le calcul garantit aux deux qu'ils trouveront le même mensonge. L'aliénation passe dans l'intimité sous la forme d'une information.

Le concept était-il dépassé dans les années soixante ?

Certains le disaient. La revue répond qu'un concept central attire sur lui la plus grande confusion, et qu'on juge sa vérité à l'usage qu'on en fait.

En décembre 1965, la revue Esprit publie un article de Jean-Marie Domenach intitulé « Pour en finir avec l'aliénation ». L'auteur y voit un « concept-hôpital », où s'entasseraient toutes les maladies du siècle, et, selon la revue, propose de le remplacer par la notion jugée plus précise d'exploitation. La revue situationniste lui consacre une note au n° 10. Elle reconnaît que le mot est employé de toutes les manières, mais en tire une conclusion opposée :

les concepts les plus importants et les plus vrais de l’époque sont précisément mesurés par l’organisation sur eux de la plus grande confusion et des pires contresens : aliénation, ou dialectique, ou communisme.

« De l'aliénation. Examen de plusieurs aspects concrets », Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

La note ajoute que l'aliénation, concept d'origine philosophique, est devenue la réalité de toutes les heures de la vie quotidienne, à l'Ouest comme à l'Est, à mesure que l'exploitation devenait plus difficile à lire. Abandonner le mot reviendrait à s'y résigner. La revue indique aussi comment le défendre :

Ce n’est pas la purge autoritaire, c’est la cohérence de son emploi, dans la théorie et la vie pratique, qui révèle la vérité d’un concept.

« De l'aliénation. Examen de plusieurs aspects concrets », Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

Peut-on sortir de l'aliénation ?

Pas par la seule conscience. L'aliénation est produite par une organisation sociale, et l'on ne s'en défait qu'en changeant cette organisation.

Debord avait déjà écrit en 1961, au n° 6, qu'il faut signaler les possibilités d'aliénation qui renaissent dans la lutte même menée contre elle ; il pensait à l'aliénation de la politique révolutionnaire elle-même. La réponse du livre de 1967 est pratique. Le pouvoir des conseils ouvriers, où les travailleurs décident eux-mêmes de l'emploi de leur vie, est l'issue que Debord désigne, et l'organisation révolutionnaire doit refuser en elle les coupures de la société qu'elle attaque. La note de 1966 le dit à sa manière, en s'adressant aux chrétiens qui voudraient qu'on se résigne : « l’aliénation mène à tout à condition d’en sortir ».

Le concept a un proche parent, le fétichisme de la marchandise, que Marx a élaboré plus tard dans Le Capital. L'aliénation dit ce que l'homme perd dans ce qu'il fait ; le fétichisme dit ce que la forme marchande fait aux rapports entre les hommes. Debord se sert des deux.

On lit souvent L'aliénation serait un sentiment, un mal-être, ou une illusion de la conscience qu'il suffirait de dissiper en prenant conscience de sa situation.

Ce que disent les textes Pour Debord, elle est fabriquée : la thèse 32 en fait le produit d'une industrie, qui grandit avec l'économie. Savoir qu'on est spectateur ne rend pas ses gestes à celui qui regarde. Il faut changer ce qui les lui prend, et c'est pourquoi la revue relie la critique de l'aliénation à un programme pratique.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi l'aliénation n'est-elle pas un simple malaise ?

Parce qu'elle désigne un rapport entre une personne et ce qu'elle produit. On peut être aliéné sans en souffrir, comme le spectateur satisfait de ses images : ce qui compte est que son activité lui revienne sous la forme d'une puissance qu'il ne maîtrise pas.

Qu'est-ce que Debord ajoute au concept du jeune Marx ?

Il le fait passer du travail à la contemplation. L'ouvrier était aliéné dans son produit ; le spectateur l'est dans les images, et cette aliénation touche jusqu'à ses gestes et à ses désirs, donc à la vie entière, loisirs compris.

Que répond la revue à ceux qui veulent en finir avec le mot ?

Que les concepts les plus importants d'une époque sont justement ceux sur lesquels on organise la plus grande confusion. Et que la vérité d'un concept se révèle par la cohérence de son emploi, dans la théorie et dans la pratique.