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L'abécédaire · la notion

Situationnisme

En bref

Le situationnisme est un mot que les situationnistes ont défini pour le refuser. Les définitions du premier numéro de leur revue (1958) le disent privé de sens : il signifierait une doctrine d'interprétation des faits existants, alors que le groupe se veut une pratique. Elles ajoutent que la notion vient des adversaires. Le mot a pourtant prospéré dans la presse et l'université, et la revue relève ses emplois comme autant de signes d'une récupération.

Ce qu'il faut retenir

  1. La revue définit le situationnisme dès 1958 comme un mot privé de sens, forgé abusivement à partir de situationniste.
  2. Un mot en -isme suppose une doctrine qui interprète le monde existant ; les situationnistes veulent une activité qui le change.
  3. Le refus revient de numéro en numéro : Debord en 1960, la déclaration de Londres la même année, Raoul Vaneigem à Göteborg en 1961.
  4. Le n° 9 explique que le mot serait la catégorie par laquelle le spectacle intégrerait le groupe, sous la forme d'une doctrine figée.
  5. À la fin des années 1960, la presse emploie le mot couramment, et la revue en collectionne les exemples.

Comment la revue définit-elle le situationnisme ?

Comme un mot privé de sens. Les définitions du premier numéro, en juin 1958, le donnent pour un dérivé abusif, et l'attribuent aux adversaires du groupe.

Il est rare qu'un groupe définisse un mot pour le refuser. La rubrique Définitions du n° 1 le fait juste après l'entrée situationniste :

Vocable privé de sens, abusivement forgé par dérivation du terme précédent. Il n’y a pas de situationnisme, ce qui signifierait une doctrine d’interprétation des faits existants. La notion de situationnisme est évidemment conçue par les anti-situationnistes.

« Définitions », Internationale situationniste n° 1, juin 1958 Lire le passage

La définition tient en trois phrases, et chacune a sa fonction. La première condamne la formation du mot : le suffixe en -isme est ajouté sans raison. La deuxième dit pourquoi : un -isme désigne une doctrine, un corps d'idées qui interprète les faits tels qu'ils sont. Or le groupe se définit par une activité, la construction de situations, qui vise à changer ces faits. La troisième désigne les responsables : ceux qui parlent de situationnisme sont les adversaires du projet, les anti-situationnistes.

Pourquoi refuser le nom de sa propre doctrine ?

Parce que le groupe ne veut pas en avoir. Une doctrine se transmet, s'enseigne, se commente ; l'Internationale veut une pratique, qu'aucun corps d'idées ne peut remplacer.

L'opposition entre interpréter et changer le monde rappelle la onzième thèse de Marx sur Feuerbach, que la revue invoque en 1959 à propos de la fin de la philosophie. La différence a des conséquences pratiques. Si le situationnisme existait, on pourrait l'adopter sans rien faire, en apprendre les thèses, s'en dire partisan, en tirer un style. C'est précisément ce que le groupe veut rendre impossible. En juin 1960, Debord le répète dans le n° 4, en réponse à un commentateur : « Il n’y a pas de « situationnisme » ». Il ajoute qu'il n'est lui-même situationniste que par sa participation, dans certaines conditions, à une communauté réunie pour une tâche.

Le refus revient dans presque chaque circonstance publique. Devant l'Institute of Contemporary Arts de Londres, la déclaration que Maurice Wyckaert fait au nom de la quatrième conférence, en 1960, s'adresse au public en ces termes :

Il n’y a pas de situationnisme. Pas de doctrine appelée ainsi. C’est une expérience pratique que nous appelons situationniste, et qui est organisée en mouvement international discipliné.

« Déclaration faite au nom de la IVe Conférence de l’I.S. devant l’Institute of Contemporary Arts. », Maurice Wyckaert, Internationale situationniste n° 5, décembre 1960 Lire le passage

À la conférence de Göteborg, en août 1961, le rapport d'orientation de Raoul Vaneigem, qui ne rencontre pas d'opposition, ajoute qu'il n'y a pas davantage d'œuvre d'art situationniste, une fois pour toutes.

Que craignent les situationnistes dans ce mot ?

D'être rangés parmi les écoles et les idéologies, et intégrés par là au spectacle qu'ils combattent. Le n° 9 l'écrit en 1964.

Le questionnaire publié dans le n° 9 explique pourquoi on parle si peu du groupe dans la presse. La raison la plus générale tient à ce mot :

Au sens le plus général, c’est parce que nous refusons le terme « situationnisme », qui serait la seule catégorie susceptible de nous introduire dans le spectacle régnant, nous y intégrant sous forme de doctrine figée contre nous-mêmes, sous forme d’idéologie au sens de Marx.

« Le questionnaire », Internationale situationniste n° 9, août 1964 Lire le passage

Le mot est donc l'instrument d'une récupération. Une doctrine a sa place dans les manuels, les rayons de librairie, les histoires de la pensée contemporaine ; une pratique n'en a pas. Nommer le groupe par un -isme, c'est le faire entrer dans la série où il cesse d'être dangereux.

Un exemple

En janvier 1963, le n° 8 reproduit sous le titre Rumeurs choisies une phrase de Pierre Puttemans, parue dans La Gauche en octobre 1962. Faute de place pour expliquer ce qu'est le situationnisme, il précise qu'il s'agit d'une démarche de la pensée contemporaine, « au même titre que le surréalisme, le dadaïsme, l’existentialisme, etc. ».

La revue la range, sans autre commentaire, parmi des citations « sélectionnées en vue d’un Oscar du Confusionnisme Fantastique ». Elle n'a pas besoin d'en dire plus : en une phrase, l'auteur a fait exactement ce que la définition de 1958 prévoyait, ranger une activité dans une liste de doctrines, à côté d'écoles déjà classées.

Le mot a-t-il disparu pour autant ?

Non. Il a prospéré dans la presse et dans les livres, et la revue en a fait collection. L'usage a donné tort aux situationnistes sur le mot, et raison sur ce qu'il fait.

À la fin des années 1960, le mot est partout. Les rubriques de jugements choisis des n° 11 et 12 en rassemblent de nombreux emplois : une idéologie étudiante, une forme nouvelle du baroquisme, du socialisme mâtiné de marxisme et d'anarchisme. Un livre paru en 1968 s'intitule même Le situationnisme ou la nouvelle Internationale, et le n° 12 n'y voit qu'une compilation incompréhensible. Le même numéro, racontant comment les Enragés de Nanterre se gardaient des adhérents par des exclusions, parle de ceux qui guettaient « un situationnisme sans situationniste » pour y loger leurs propres obsessions.

On lit souvent Le situationnisme serait la doctrine de Guy Debord et de l'Internationale situationniste, comme le surréalisme était celle de Breton.

Ce que disent les textes La revue refuse le mot dès son premier numéro, et le répète au fil des numéros : il n'y a pas de doctrine situationniste. Le terme vient, selon elle, des adversaires et des commentateurs. Parler de situationnisme, c'est déjà employer leur vocabulaire.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi un groupe refuse-t-il le nom de sa propre doctrine ?

Parce qu'il ne veut pas en avoir. La revue distingue une interprétation des faits existants, qui se contente de les expliquer, et une activité qui construit autre chose. Le mot en -isme rangerait le groupe du côté de la première.

Qui emploie le mot situationnisme ?

Selon la revue, ses adversaires et ses commentateurs : journalistes, critiques, universitaires, et les artistes qui veulent une étiquette. Les rubriques de jugements choisis, aux n° 11 et 12, en donnent de nombreux exemples.

Que veut dire la formule situationnisme sans situationniste ?

Elle vient du n° 12 (1969), à propos de ceux qui, autour des Enragés de Nanterre, cherchaient une doctrine où loger leurs propres obsessions, sans rien partager de l'activité qui lui aurait donné un sens.