Comment la revue définit-elle la culture ?
Comme ce qu'une société sait faire de sa vie quotidienne, et ce qu'elle laisse entrevoir qu'elle pourrait en faire. La définition paraît en juin 1958, dans le premier numéro de la revue.
Le mot est l'un des plus usés de la langue, et la rubrique Définitions du n° 1 le prend à rebours de l'usage scolaire. Elle ne parle ni des chefs-d'œuvre ni des connaissances qu'on transmet. Elle parle de la manière dont une collectivité vit :
Reflet et préfiguration, dans chaque moment historique, des possibilités d’organisation de la vie quotidienne ; complexe de l’esthétique, des sentiments et des mœurs, par lequel une collectivité réagit sur la vie qui lui est objectivement donnée par son économie.
La phrase se lit en trois temps. La culture est un reflet : elle montre ce qu'une époque fait de ses journées, de ses loisirs, de ses rencontres. Elle est aussi une préfiguration : elle laisse voir ce qu'on pourrait en faire, ce que les techniques du moment rendraient possible. Et elle est une réaction. L'économie impose aux hommes une certaine vie ; leurs goûts, leurs sentiments et leurs mœurs sont la façon dont ils y répondent. On reconnaît là, sans que la définition le dise, le schéma marxiste où la base économique commande les formes de la conscience. Le verbe choisi ajoute une nuance : la culture ne se contente pas de refléter la vie que l'économie impose, elle réagit sur elle.
L'entrée se termine sur une parenthèse qui en fixe la portée. Les situationnistes ne définissent le terme que dans la perspective de la création des valeurs, et non dans celle de leur enseignement. La culture qui les intéresse est celle qui s'invente, pas celle qui se conserve et se transmet.
À quoi la culture sert-elle dans le projet situationniste ?
À construire la vie quotidienne. Pour Debord, l'activité culturelle doit devenir une méthode d'expérimentation sur la vie, et ceux qui s'y consacrent des travailleurs d'un secteur avancé.
Dans le même numéro, Debord signe des Thèses sur la révolution culturelle. L'expression date de 1958 : elle précède la campagne lancée en Chine, dont le n° 11 fera l'analyse en 1967, et n'a aucun rapport avec elle. Elle désigne une révolution faite dans la culture et par elle, à l'échelle de la vie quotidienne. La première thèse en donne le programme :
Les situationnistes envisagent l’activité culturelle, du point de vue de la totalité, comme méthode de construction expérimentale de la vie quotidienne, développable en permanence avec l’extension des loisirs et la disparition de la division du travail (à commencer par la division du travail artistique).
Deux idées s'y joignent. La culture est un moyen, un ensemble de techniques pour agir sur la manière dont on vit. Et ce moyen suppose la fin d'une spécialisation : tant qu'il y a des artistes d'un côté et un public de l'autre, l'expérimentation reste réservée à quelques-uns. La quatrième thèse en tire une définition du groupe lui-même, une union de ceux qui revendiquent un travail que les conditions sociales entravent, autrement dit une organisation de « révolutionnaires professionnels dans la culture ». Le mot vient du vocabulaire de l'organisation politique ; il est transporté ici dans le domaine de l'art.
Pourquoi les situationnistes refusent-ils de s'installer dans la culture ?
Parce que la culture de leur temps est une sphère séparée du reste de la vie, et que ses formes se défont. Ils agissent dans la culture, mais contre son organisation présente.
La revue décrit cette position dès 1959, dans un article sur la crise de l'art moderne :
Comme les prolétaires, théoriquement, devant la nation, les situationnistes campent aux portes de la culture. Ils ne veulent pas s’y établir, ils s’inscrivent en creux dans l’art moderne, ils sont les organisateurs de l’absence de cette avant-garde esthétique que la critique bourgeoise attend.
La comparaison rappelle le Manifeste communiste, où les prolétaires n'ont pas de patrie : ils sont dans la nation sans en être les possesseurs. Les situationnistes sont dans la culture de la même façon. Ils y écrivent, y peignent, y publient une revue, mais ne veulent pas y prendre la place d'une nouvelle école que la critique pourrait saluer. Le n° 8 dit en 1963 ce que cette position a d'inconfortable : l'Internationale a pris le risque d'agir dans la culture tout en étant « contre toute la culture comme sphère séparée ». Le mot de sphère séparée est celui qui commande la suite. La culture est devenue un domaine à part, avec ses spécialistes, ses institutions et son marché, alors que la définition de 1958 en faisait une dimension de la vie entière. Ses formes, de plus, se sont usées : c'est ce que la revue appelle la décomposition.
Que devient la culture dans La Société du spectacle ?
Une sphère séparée qui doit se nier elle-même, puis une marchandise. Le chapitre VIII du livre de 1967, consacré à la culture, suit ce double mouvement.
Le chapitre s'ouvre sur une définition plus abstraite que celle de 1958. La culture y est le domaine à part où une société divisée en classes rassemble ce qu'elle sait et ce qu'elle se figure de sa propre vie. Elle cherche donc une unité de la vie que sa propre séparation rend impossible :
La culture est le lieu de la recherche de l’unité perdue. Dans cette recherche de l’unité, la culture comme sphère séparée est obligée de se nier elle-même.
Le livre décrit ensuite les deux issues de cette négation. L'une est le projet de faire passer la culture dans l'histoire entière, que les situationnistes appellent dépassement de l'art. L'autre est sa conservation dans la consommation : l'art ancien gardé au froid, et jusqu'aux gestes de rupture des avant-gardes, répétés comme des styles (thèse 192). Debord va plus loin à la thèse 193. En s'appuyant sur Clark Kerr, que le livre présente comme l'un des penseurs les plus en pointe de cette évolution, il annonce que la production et la diffusion des connaissances deviendront le secteur qui entraîne toute l'économie, comme l'automobile ou le chemin de fer l'avaient fait avant elles. La culture devient la marchandise principale de la société du spectacle.
Un exemple
Le n° 10 de la revue donne en 1966 un exemple de ce passage, à propos de l'op art, un courant de peinture abstraite fondé sur les effets d'optique. À peine apparu dans les galeries, il passe dans la décoration et l'habillement. La revue cite le magazine Elle du 16 septembre 1965 : « Le style Elle 1966 épouse le Op’Art ».
Presque aussitôt, une recherche sur la perception devient un motif de vêtement. Rien n'a été censuré ni interdit : l'œuvre a été adoptée, imprimée sur du tissu et vendue. C'est ce que le livre de 1967 appelle conserver la culture dans la consommation, et ce que la revue appelle ailleurs la récupération.
Vers la fin du chapitre, la thèse 210 énonce un paradoxe que la définition de 1958 permettait déjà de prévoir. Si la culture est ce qu'une époque fait de sa vie, la défendre comme domaine à part revient à la trahir :
La négation réelle de la culture est seule à en conserver le sens. Elle ne peut plus être culturelle.
Faut-il en conclure que les situationnistes méprisaient la culture ?
Non. Leur définition en fait la mesure de ce qu'une époque sait faire de sa vie, et c'est au nom de ce sens qu'ils combattent la culture séparée.
On peut lire le mot dans les deux sens que la revue lui donne, et il faut les garder ensemble. Au sens de 1958, la culture est une activité de toute la société, qui pourrait devenir consciente et expérimentale. Au sens que décrit le livre de 1967, elle est un secteur à part, qui conserve les œuvres et vend les nouveautés. Le projet situationniste consiste à faire passer la culture du second sens au premier. C'est pourquoi la revue peut à la fois citer Hegel, Engels ou Lukács, discuter Lucien Goldmann et Henri Lefebvre, et se moquer des biennales.
On lit souvent Les situationnistes méprisaient la culture et voulaient en finir avec les livres, les musées et les tableaux.
Ce que disent les textes La revue définit la culture comme ce qui reflète et préfigure l'organisation de la vie quotidienne, et la thèse 210 dit que seule sa négation réelle en conserve le sens. Ce que le groupe refuse est la culture comme domaine séparé, réservé à des spécialistes et offert à la contemplation. Il ne refuse ni la lecture ni l'invention.
On lit souvent La culture serait, pour Debord, l'ensemble des connaissances qu'une personne cultivée possède.
Ce que disent les textes La définition de 1958 écarte expressément ce sens : elle ne parle que de la création des valeurs, et non de leur enseignement. La culture y désigne les goûts, les sentiments et les mœurs d'une collectivité, c'est-à-dire sa façon de vivre.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la définition de 1958 précise-t-elle qu'elle parle de la création des valeurs et non de leur enseignement ?
Parce qu'elle ne s'intéresse pas à la culture comme somme de connaissances qu'on transmet à l'école ou au musée. Elle vise la manière dont une société invente ses goûts et ses mœurs, c'est-à-dire ce qui peut changer.
Que veut dire que la culture doit se nier elle-même ?
Devenue un domaine à part, elle cherche une unité de la vie que sa séparation même empêche. Ses formes les plus avancées ont donc travaillé à se défaire. La seule issue, selon le livre de 1967, est une négation qui sorte du domaine culturel.
Que signifiait l'expression révolution culturelle en 1958 ?
Une révolution faite dans la culture et par elle : l'activité culturelle devenue méthode de construction expérimentale de la vie quotidienne. L'expression est antérieure à la campagne chinoise que le n° 11 de la revue analyse en 1967, et n'a pas de rapport avec elle.