Que veut dire récupérer ?
S'emparer de ce qui conteste un ordre pour le mettre à son service. Dans la revue situationniste, le pouvoir qui récupère est un receleur : il vit de ce que d'autres ont inventé contre lui.
Le mot est ordinaire. On récupère des matériaux, de la ferraille, un objet qu'on croyait perdu. Les situationnistes lui donnent un sens politique qui est passé depuis dans la langue courante : une révolte devient une mode, une idée critique un slogan, une œuvre de rupture une décoration, et chaque fois ce qui s'opposait à l'ordre établi finit par le servir. La formule la plus nette paraît dans le n° 8 de la revue, en janvier 1963, dans un article non signé sur le langage :
Le pouvoir vit de recel. Il ne crée rien, il récupère. S’il créait le sens des mots, il n’y aurait pas de poésie, mais uniquement de l’« information » utile.
L'image du recel se lit ainsi. Le receleur ne vole pas lui-même ; il écoule ce que d'autres ont pris. Le pouvoir, de même, n'invente ni les mots ni les formes : il prend ceux que la poésie, la révolte ou la critique ont créés, et les remet en circulation à son profit. La revue elle-même y revient. Le n° 9 la reprend en 1964 dans Le monde dont nous parlons, et Mustapha Khayati la cite encore en 1966.
Comment la récupération opère-t-elle ?
En séparant une idée ou un geste du mouvement qui les portait. Une critique coupée de toute pratique devient une doctrine, puis une marchandise.
Khayati en donne l'analyse la plus précise dans Les mots captifs, au n° 10. Les mots forgés par la critique révolutionnaire, écrit-il, sont comme les armes des partisans abandonnées sur un champ de bataille : ils passent à la contre-révolution. Il en désigne la condition :
Le divorce entre la théorie et la pratique fournit la base centrale de la récupération, de la pétrification de la théorie révolutionnaire en idéologie, qui transforme les exigences pratiques réelles (dont les indices de réalisation existent déjà dans la société actuelle) en des systèmes d’idées, en exigences de la raison.
Le mécanisme a deux temps. D'abord une exigence pratique, changer la vie, abolir le travail forcé, se détache de ceux qui la portent et devient une idée parmi d'autres, qu'on peut discuter, enseigner ou admirer. Ensuite cette idée, vidée de son contenu, est remise en circulation au service de ce qu'elle combattait. Khayati renvoie à un prospectus récent du Club Méditerranée, où les concepts de la critique sont devenus des slogans publicitaires. La Société du spectacle décrit le même processus dans le domaine de la culture :
La consommation spectaculaire qui conserve l’ancienne culture congelée, y compris la répétition récupérée de ses manifestations négatives, devient ouvertement dans son secteur culturel ce qu’elle est implicitement dans sa totalité : la communication de l’incommunicable.
Pourquoi l'art moderne en est-il le premier terrain ?
Parce que ses inventions ont été les premières à passer, presque intactes, au service de ce qu'elles attaquaient. La revue en suit les exemples dès 1958.
Le premier article du premier numéro, Amère victoire du surréalisme, pose le cas. Dans un monde qui n'a pas été transformé, le surréalisme a réussi comme art, et ce qui lui servait de marge de liberté a été recouvert et utilisé par le monde qu'il combattait. Le mot de récupération n'y est pas encore, la chose y est entière. Khayati le dira en 1966 en une phrase : la récupération par le pouvoir de tout l'art moderne, et sa transformation en catégories de son spectacle, est la triste confirmation que la critique du monde ne se sépare pas d'une pratique qui le détruit.
Un exemple
L'exemple que donne le n° 1 est l'écriture automatique. Les surréalistes l'avaient inventée pour libérer la pensée de tout contrôle. La revue montre, en citant un article de France-Observateur, qu'on en a tiré aux États-Unis une technique de réunion, le brainstorming : on y émet le plus d'idées possible, sans censure ni critique, pendant une durée limitée, pour trouver un titre de film ou un slogan.
La technique sert ensuite dans les entreprises, et le même article rapporte ce qu'en retiennent certains dirigeants : « Celui qui peut s’exprimer revendique moins ». Le geste est resté le même, la liberté de parole sans censure. Sa fonction s'est inversée : il était fait pour bouleverser la pensée, il sert à apaiser le personnel.
La revue retrouve le même schéma au fil des numéros. En 1963, le n° 8 parle de récupération du jeu libre à propos du happening new-yorkais, devenu à Paris la publicité d'un vernissage. En 1966, le n° 10 montre l'op art passé aussitôt des galeries au magazine Elle.
Comment les situationnistes pensaient-ils s'en défendre ?
En retournant le procédé contre l'adversaire, par le détournement, et en refusant ce qui fait d'un groupe une image : les disciples, les vedettes, la doctrine.
La réponse la plus directe est le détournement. Raoul Vaneigem le présente en 1963 comme la tactique à opposer aux moyens de récupération du pouvoir : là où la récupération met la critique au service de l'ordre, le détournement met les produits de l'ordre au service de la critique. Les deux gestes sont symétriques, et c'est pourquoi on les confond parfois.
La seconde défense porte sur l'organisation elle-même. Le n° 8 explique que l'Internationale refuse les disciples, parce que le disciple réclame des certitudes et change des problèmes réels en dogmes, et qu'elle combat la mise en vedette de quelques noms, l'une des armes traditionnelles du vieux monde contre les groupes qui cherchent autre chose. En 1966-1967, lors du scandale de Strasbourg, le n° 11 écrit que les situationnistes devaient se défendre « d’une récupération dans l’actualité journalistique ou la mode intellectuelle ». Le refus du mot situationnisme procède de la même prudence : un « -isme » range le groupe parmi les doctrines, et l'offre au spectacle.
La dernière défense est la dissolution. Le n° 12, en 1969, met déjà en garde contre une admiration « pro-situationniste », celle de lecteurs qui répètent le vocabulaire du groupe sans en tenir la pratique : la récupération venue des amis, que le site appelle pro-situ. En 1972, Debord et Gianfranco Sanguinetti publient La Véritable Scission dans l'Internationale, qui accompagne la fin de l'organisation. Ce texte est protégé et le site n'en cite rien.
Toute critique finit-elle récupérée ?
La revue ne le pense pas. Elle tient la récupération pour une opération qui a des conditions, et se moque de ceux qui en font une fatalité.
Khayati affirme en 1966 l'insoumission des mots : l'art moderne a montré l'impossibilité pour le pouvoir de récupérer totalement les sens créés. Le pouvoir prend, mais il ne fixe rien pour toujours, et ce qu'il a pris peut lui être repris. Le n° 12, en 1969, va plus loin contre la peur de la récupération elle-même. À propos de Mai 68, il raille ceux qui la redoutaient comme « un péril d’une nature quelque peu mystique », faute de connaître ce qui la rend possible : savoir ce qu'est un délégué, et ce qu'est un porte-parole qui, sans mandat, finit par tenir la direction.
On lit souvent La récupération serait inévitable : toute critique finit en marchandise, et il est donc inutile de critiquer.
Ce que disent les textes La revue décrit la récupération comme le résultat d'une théorie coupée de la pratique, et non comme une loi de nature. Une critique qui reste liée à une action, et qui refuse les chefs et les doctrines, donne moins de prise. Et ce que le pouvoir a pris peut lui être repris : c'est l'usage même du détournement.
On lit souvent Toute diffusion d'une idée situationniste serait une récupération : un livre, un article de journal, une thèse universitaire.
Ce que disent les textes Le n° 12 refuse de blâmer le grand nombre de livres parus sur Mai 68, et y voit le signe que l'importance du mouvement a été ressentie. Une idée est récupérée quand elle perd ce qui la reliait à une pratique. Le fait qu'elle circule ne suffit pas.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi l'Internationale situationniste refusait-elle les disciples ?
Parce que le disciple, selon le n° 8, réclame des certitudes et change des problèmes réels en dogmes, ce qui prépare la récupération de l'intérieur. Le n° 8 annonce que le groupe combattra tous ceux qui veulent faire de sa pensée une simple idéologie.
Toute diffusion d'une idée est-elle une récupération ?
Non. Le n° 12 refuse de blâmer le grand nombre de livres parus sur Mai 68. Une idée est récupérée quand elle perd ce qui la reliait à une pratique, et non du seul fait qu'elle circule.
En quoi le mot situationnisme est-il une récupération ?
Il range le groupe parmi les doctrines, à côté du surréalisme ou de l'existentialisme, et permet de l'intégrer au spectacle comme une idéologie de plus. Le n° 9 écrit que ce serait la seule catégorie capable de faire entrer les situationnistes dans le spectacle régnant.