D'où vient le mot pro-situ ?
C'est l'abréviation de « pro-situationniste ». La forme longue est déjà dans le dernier numéro de la revue, en septembre 1969, entre guillemets et avec mépris.
Dès avril 1968, Debord note qu'on ne peut empêcher la vogue du mot « situationniste » ; après mai, des groupes, des feuilles, des étudiants s'en réclament sans appartenir à l'IS. Le n° 12 de la revue, qui fait le bilan du mouvement des occupations, constate que les éléments radicaux, devenus nombreux depuis mai, restent dispersés, et désigne l'un de leurs défauts :
La cohérence qu’il leur faut acquérir est encore, faute d’avoir su organiser une véritable pratique autonome, altérée par des illusions anciennes, ou du verbiage, ou même parfois par une malsaine admiration unilatérale « pro-situationniste ».
Le même numéro emploie le mot une seconde fois, à propos d'une feuille anglaise qui passe pour légèrement pro-situationniste, et c'est pour dire qu'elle ne l'est même pas. La forme courte, pro-situ, est celle qu'on retient aujourd'hui. Dans les données de ce site, elle se rattache à La Véritable Scission dans l'Internationale, le livre de Debord et Gianfranco Sanguinetti publié en 1972, qui n'est pas reproduit ici.
Qu'est-ce qui distingue un situationniste de son admirateur ?
La pratique. Le situationniste participe à une activité commune ; le pro-situ regarde le groupe et répète ce qu'il dit.
Le refus des disciples est ancien. Dès 1964, le questionnaire du n° 9 en fait l'un des trois traits qui distinguent le groupe : il refuse les disciples, ne s'intéresse qu'à la participation au plus haut niveau, et veut lâcher dans le monde des gens autonomes. Après 1968, le problème change d'échelle. Debord, dans la note d'août 1969 qui accompagne ses thèses sur l'organisation, le décrit ainsi :
Les excès, admiratifs ou subséquemment hostiles, de tous ceux qui parlent de nous en spectateurs intempestivement passionnés, ne doivent pas trouver leur répondant dans une « situ-vantardise »
Le mot décisif est « spectateurs ». Le pro-situ entretient avec l'IS le rapport que la contemplation entretient avec le spectacle : il admire ce qu'il ne fait pas. Debord ajoute que les situationnistes eux-mêmes ne doivent pas encourager ce rapport en laissant croire qu'ils vivent déjà tout ce qu'ils ont énoncé comme programme.
Un exemple : de l'admiration à la rancœur
La revue observe plusieurs fois que l'admiration tourne en hostilité. En 1967, elle le dit d'anciens membres exclus pour avoir menti en équipe : faute de participer à l'activité commune, leur connaissance de l'IS était restée contemplative, et cette contemplation admirative s'est normalement changée en rancœur. En avril 1968, Debord écrit la même chose de groupes extérieurs reconnus trop vite comme autonomes : ils n'étaient que les débiles admirateurs de l'IS, et donc, à court terme, ses détracteurs malhonnêtes.
Admiration et ressentiment sont, pour la revue, deux moments du même rapport de spectateur.
Pourquoi le pro-situ compte-t-il dans la fin de l'IS ?
Parce qu'il rend visible le risque que l'IS redoutait : devenir une image, une doctrine qu'on consomme, ce que la revue appelait le situationnisme.
Le mot situationnisme est refusé dès les Définitions de 1958 : il ferait de l'activité du groupe une doctrine. Le pro-situ est celui qui accepte la doctrine sans l'activité. Le n° 12 parle, à propos du groupe des Enragés de Nanterre, de ceux qui guettaient un situationnisme sans situationniste pour y porter leurs obsessions. Selon la présentation qu'en donne ce site, La Véritable Scission explique en 1972 pourquoi l'IS s'arrête plutôt que de survivre en se laissant récupérer ; le milieu des admirateurs y est l'une des formes de cette récupération, venue des amis plutôt que des ennemis.
La Société du spectacle avait prévu le cas pour son propre concept. La thèse 203 admet que le concept de spectacle peut être vulgarisé en formule creuse, et dit à quelle condition une critique échappe à ce sort :
Car il est évident qu’aucune idée ne peut mener au delà du spectacle existant, mais seulement au delà des idées existantes sur le spectacle. Pour détruire effectivement la société du spectacle, il faut des hommes mettant en action une force pratique.
Le pro-situ possède les idées et pas la force pratique. La thèse 220 ajoute que la hâte d'agir tout de suite, prête à tous les compromis, reste prisonnière de la façon de penser qu'elle croit combattre, et qu'une critique conséquente sait patienter.
On lit souvent Le pro-situ serait n'importe quel lecteur enthousiaste de Debord ou de la revue.
Ce que disent les textes La revue ne reproche pas d'avoir lu, ni même d'avoir aimé. Elle vise un rapport : l'admiration qui tient lieu d'action, et qui fait du groupe une vedette. Aux révolutionnaires apparus en mai, le même n° 12 indique une seule voie : former des organisations conseillistes de travailleurs.
Que reste-t-il du mot ?
Un avertissement pour qui lit les situationnistes, ce site compris. Citer la revue ne fait pas de quelqu'un un situationniste.
Le mot garde un sens précis, celui que la revue lui donne en 1969 : une manière de reprendre un vocabulaire en le séparant de la pratique qui l'avait produit. Un abécédaire comme celui-ci court ce risque par construction, puisqu'il range des mots. C'est pourquoi chaque notion renvoie aux textes, à leurs dates et à leurs circonstances, plutôt qu'à des formules.
Vérifier sa compréhension
Qu'est-ce que la revue reproche aux pro-situationnistes en 1969 ?
Une admiration unilatérale qui remplace la pratique. Faute d'avoir organisé une pratique autonome, les révolutionnaires apparus en mai admirent l'IS au lieu de former leurs propres organisations conseillistes.
Pourquoi l'admiration se change-t-elle si souvent en rancœur, selon la revue ?
Parce que l'admirateur et le détracteur ont le même rapport au groupe : ils le regardent sans y participer. La revue le dit en 1967 d'anciens membres exclus, et Debord en 1968 de groupes qu'on avait reconnus trop vite.
Quel lien y a-t-il entre le pro-situ et le mot situationnisme ?
La revue refuse le mot situationnisme dès 1958, parce qu'il ferait de son activité une doctrine. Le pro-situ est celui qui prend la doctrine sans l'activité, ce que le n° 12 appelle un situationnisme sans situationniste.