Lire·Debord
  1. Lire Debord
  2. Les mots
  3. Situation construite

L'abécédaire · la notion

Situation construite

En bref

La situation construite est un moment de la vie que l'on organise soi-même, à plusieurs, pour le vivre au lieu de le regarder : un décor, une ambiance et une suite d'événements préparés ensemble, puis abandonnés quand le moment est passé. La revue Internationale situationniste la définit dans son premier numéro, en juin 1958, et le groupe en tire son nom. La dérive, la psychogéographie et l'urbanisme unitaire devaient en fournir les moyens.

Ce qu'il faut retenir

  1. La revue définit la situation construite en 1958 comme un moment de la vie organisé collectivement, par une ambiance d'ensemble et un jeu d'événements.
  2. Le situationniste est d'abord celui qui s'emploie à construire de tels moments ; le mot « situationnisme », au contraire, est déclaré vide de sens.
  3. La situation est pensée contre le spectacle : elle doit être vécue par ceux qui la construisent, et les quelques spectateurs passifs doivent y être entraînés à agir.
  4. Elle ne dure pas et ne se conserve pas. La revue la place entre l'instant, trop bref, et le moment répétable que décrivait Henri Lefebvre.
  5. À partir de 1963, la notion sert surtout de mesure : la revue voit dans le happening une ébauche pauvre, dans la psychosociologie et une manœuvre militaire son image inverse.

Que veut dire « situation construite » ?

Un moment de la vie que l'on organise soi-même, à plusieurs, au lieu de le subir ou de le regarder. La revue le définit en une phrase dans son premier numéro, en juin 1958.

Le premier numéro d'Internationale situationniste contient une page de « Définitions ». Elle ouvre sur le terme qui donne son nom au groupe :

Moment de la vie, concrètement et délibérément construit par l’organisation collective d’une ambiance unitaire et d’un jeu d’événements.

« Définitions », Internationale situationniste n° 1, juin 1958 Lire le passage

Prenons la phrase mot à mot. Un moment : la situation a un début et une fin, elle ne laisse pas d'objet derrière elle. Délibérément construit : on la prépare, on ne l'attend pas du hasard. Collective : elle se fait à plusieurs. L'ambiance unitaire désigne le décor pris comme un tout, c'est-à-dire les lieux, la lumière, les sons, les objets, tous les arts employés ensemble au lieu d'être exposés chacun à part. Le jeu d'événements, enfin, c'est ce qui arrive aux participants dans ce décor, et qu'ils font arriver.

La même page définit le situationniste comme « celui qui s’emploie à construire des situations ». Le nom du groupe vient donc d'une activité, et la page prend soin d'écarter le mot qu'on en tirerait : « situationnisme » serait un « vocable privé de sens », puisqu'il n'y a pas de doctrine à défendre. L'idée est plus ancienne que la revue. Elle donne son titre au Rapport sur la construction des situations, la brochure de Debord imprimée en juin 1957 pour préparer la conférence de fondation. Le n° 1 en place un passage en tête de ses « Problèmes préliminaires » ; ce site ne le cite pas, le statut du Rapport restant à établir.

Contre quoi la situation est-elle pensée ?

Contre une culture où l'on regarde ce que d'autres ont fait. La situation demande que ceux qui la préparent la vivent, et que les rares spectateurs y soient entraînés à agir.

Les Problèmes préliminaires à la construction d’une situation, texte non signé du n° 1, précisent d'abord que la situation ne se réduit pas à un beau décor, si vaste et si fort qu'il soit. Elle se passe dans le temps :

La situation est en même temps une unité de comportement dans le temps. Elle est faite de gestes contenus dans le décor d’un moment. Ces gestes sont le produit du décor et d’eux-mêmes. Ils produisent d’autres formes de décor et d’autres gestes.

« Problèmes préliminaires à la construction d’une situation », Internationale situationniste n° 1, juin 1958 Lire le passage

Le décor agit sur les gestes, les gestes modifient le décor, et ainsi de suite. On ne peut donc pas fabriquer une situation comme on monte une exposition, en disposant des objets puis en attendant l'effet. Le texte propose de partir des désirs de chacun, de les recenser, et de bâtir un champ d'activité temporaire qui leur soit favorable. Il ajoute que cette construction fera apparaître des désirs nouveaux, que personne ne connaissait avant de l'avoir vécue.

Le vocabulaire emprunte au théâtre (metteur en scène, décor, acteurs) et le texte s'en méfie aussitôt. Ces mots ne doivent pas faire croire à une continuation du théâtre : la construction des situations le remplacera « seulement dans le sens où la construction réelle de la vie a remplacé toujours plus la religion ». Le domaine que la revue pense remplacer est plutôt la poésie, qui selon elle s'est consumée d'elle-même dans l'avant-garde de son temps. On reconnaît là le terrain que le livre de 1967 décrit au chapitre VIII : la culture qui ne peut plus se sauver qu'en sortant d'elle-même.

La négation réelle de la culture est seule à en conserver le sens. Elle ne peut plus être culturelle.

À quoi ressemblerait une situation ?

À un jeu dont on aurait retiré la compétition, et qui sortirait du terrain réservé où l'on joue d'habitude. La revue en décrit un projet détaillé.

La Contribution à une définition situationniste du jeu, dans le même numéro, part d'une distinction qu'il faudrait abolir, celle qui sépare le jeu de la vie courante. Le jeu y est tenu pour une parenthèse, avec ses règles fixes, son terrain et son vainqueur. La revue voudrait qu'il perde la question de gagner ou de perdre, qu'elle rattache à la lutte pour la possession des biens, et qu'il devienne « la création commune des ambiances ludiques choisies ». Rompant avec un espace et un temps bornés, il devrait « envahir la vie entière ». La situation construite est ce jeu-là.

Un exemple

Les « Problèmes préliminaires » imaginent un projet précis : une réunion émouvante de quelques personnes pour une soirée. Une équipe l'étudie d'abord. Puis trois rôles se dégagent. Un directeur coordonne la construction du décor et prévoit certaines interventions dans les événements ; ces interventions peuvent être partagées entre plusieurs responsables, dont chacun ignore plus ou moins ce que les autres ont prévu. Les agents directs, qui ont participé au projet et à la composition de l'ambiance, vivent la soirée. Restent quelques spectateurs passifs, étrangers au travail, que l'on cherche à entraîner dans l'action.

Le texte précise que la prééminence du directeur vaut pour une expérience isolée, comme une subordination momentanée, et qu'elle ne doit pas devenir une spécialité. Une soirée suffit à montrer l'échelle visée : la vie d'un petit groupe, pendant quelques heures, dans un décor qu'il a choisi.

Les passages de la revue qui décrivent des expériences réelles parlent surtout de dérive. La seule annonce d'une situation numérotée se trouve à la fin du « Questionnaire » du n° 2, qui promet pour le numéro suivant un premier état du « Plan de la Situation n° 17 » ; aucun des textes du n° 3 ne le donne ni ne le mentionne. Le site ne transcrit pas les images de la revue : on ne peut donc pas dire si un plan a paru sous cette forme. Les numéros suivants parlent de la situation comme d'un but, et de la dérive comme de ce qu'on pratique déjà.

Combien de temps dure une situation ?

Le temps de son effet, et pas davantage. La revue la place entre l'instant, qui passe sans forme, et le « moment » de Henri Lefebvre, qui revient.

Les « Thèses sur la révolution culturelle », signées G.-E. Debord dans le n° 1, opposent la situation à l'œuvre d'art. L'esthétique classique voulait arracher au temps quelques éléments de la vie et les rendre durables, au point de viser l'éternité. Les situationnistes prennent le parti inverse :

Le but des situationnistes est la participation immédiate à une abondance passionnelle de la vie, à travers le changement de moments périssables délibérément aménagés. La réussite de ces moments ne peut être que leur effet passager.

« Thèses sur la révolution culturelle », G.-E. Debord, Internationale situationniste n° 1, juin 1958 Lire le passage

Une situation réussie ne laisse donc rien à conserver, ni tableau, ni film, ni livre. Deux ans plus tard, la revue compare cette idée à la théorie des moments que Henri Lefebvre venait d'exposer dans La Somme et le Reste. Le moment, chez Lefebvre, est une catégorie générale, une forme de la vie qu'on retrouve et dont on finit par dresser la liste. La situation, répond le texte non signé du n° 4, se tient « à un niveau intermédiaire entre instant et moment » : plus organisée que l'instant, elle ne se répète pas comme le moment. Lefebvre parle du moment de l'amour ; la revue veut considérer celui de tel amour, de telle personne en de telles circonstances.

Le même texte relève une différence de terrain. Le moment est surtout temporel, alors que la situation est attachée à un lieu. C'est par là qu'elle rejoint l'urbanisme. À une échelle plus sociale, le texte rapproche des moments de Lefebvre, qu'on choisirait et quitterait à son gré, les quartiers construits selon des états d'âme que proposait le « Formulaire pour un urbanisme nouveau » de Gilles Ivain. Uwe Lausen, en 1963, reprend la question par l'autre bout, celui de la répétition. Il soutient qu'« il n’y a pas de jeu sans répétition », et qu'une expérience devient consciente quand on la refait.

Que devient l'idée dans la suite de la revue ?

Elle change de rôle. Programme d'expériences en 1958, elle devient ensuite une mesure : la revue s'en sert pour juger ce qui lui ressemble, et qui en est souvent l'inverse.

En janvier 1963, le n° 8 constate que « l’idée de construction de situations est une idée centrale de notre époque », et que son image inverse apparaît dans tout le conditionnement moderne. Les psychosociologues commencent à manipuler des situations données ; une ville nouvelle comme Sarcelles est déjà, pour ses habitants, une situation collective calculée par d'autres. La notion, inventée pour libérer, sert alors à reconnaître ce qui enferme. Le même article juge le happening new-yorkais, apparu dans la presse au printemps de 1962 : une recherche de situation menée dans la pauvreté de moyens, de rencontres et d'idées, en lieu fermé. Il oppose à cette pauvreté une ambition plus haute :

La construction des situations est à la fois le but suprême et la première maquette d’une société où domineront des conduites libres et expérimentales.

« L’avant-garde de la présence », Internationale situationniste n° 8, janvier 1963 Lire le passage

La situation est désormais liée au projet politique tout entier. En 1966, le n° 10 décrit une manœuvre de l'armée américaine qui avait reconstitué, sur la côte ouest des États-Unis, des pays fictifs et des villages vietnamiens pour préparer la guerre. La revue y voit l'exemple inverse de la notion qu'elle avait formée. Le mot, qui pouvait désigner une soirée entre amis, s'étend à ce que les moyens d'une époque pourraient faire de la vie, et à ce qu'ils en font. On retrouve cette ambition dans la thèse 178 du livre de 1967, qui rattache la révolution à une manière de refaire les lieux où l'on vit et ce qui s'y passe.

On lit souvent La situation construite serait une performance avant la lettre, une œuvre d'art éphémère dont le happening aurait pris la suite.

Ce que disent les textes La revue a fait elle-même le rapprochement, en 1963, pour marquer la distance. Le happening rassemble des artistes dans un lieu clos et finit, à Paris, devant des spectateurs figés ; la situation, selon la revue, ne se construit qu'à partir d'une richesse matérielle et spirituelle, et par des gens qui refusent aussi la passivité politique.

On lit souvent Le « situationnisme » serait la doctrine du groupe.

Ce que disent les textes La page de « Définitions » le déclare vide de sens, et prêté au groupe par ses adversaires. Il n'y a pas de théorie de la situation à appliquer : il y a des situations à construire, et des situationnistes pour s'y employer.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi les situationnistes refusent-ils le mot « situationnisme » ?

Parce qu'il désignerait une doctrine qui interpréterait les faits existants. Or leur projet est une activité : construire des moments de vie. La définition du n° 1 dit que le mot est forgé par leurs adversaires.

En quoi une situation construite se distingue-t-elle d'une pièce de théâtre ?

Au théâtre, une salle regarde des acteurs jouer un texte écrit d'avance. Dans la situation, ceux qui l'ont préparée la vivent eux-mêmes, et les spectateurs doivent être entraînés à agir. La revue écarte expressément l'idée d'un théâtre prolongé.

Que reproche la revue au happening new-yorkais ?

D'être une construction de situation tentée dans la pauvreté, entre artistes, dans un lieu fermé, et qui retombe vite en spectacle : importé à Paris, il finit par rassembler des spectateurs figés autour d'un vernissage. La revue répond qu'une situation ne se construit qu'à partir d'une richesse matérielle et spirituelle, et par des gens qui refusent aussi la passivité politique.