Que veut dire le mot situationniste ?
Il désigne d'abord une activité, la construction de situations, puis ceux qui s'y consacrent, et enfin les membres d'un groupe. La revue le définit ainsi dans son premier numéro, en juin 1958.
Le mot est formé sur situation, et plus précisément sur la situation construite, que la même rubrique définit juste avant comme un « moment de la vie, concrètement et délibérément construit par l’organisation collective d’une ambiance unitaire et d’un jeu d’événements ». L'entrée suivante en tire l'adjectif et le nom :
Ce qui se rapporte à la théorie ou à l’activité pratique d’une construction des situations. Celui qui s’emploie à construire des situations. Membre de l’Internationale situationniste.
L'ordre des trois sens compte. Le premier est un domaine, celui d'une pratique et de sa théorie. Le deuxième est une personne définie par ce qu'elle fait : on est situationniste parce qu'on s'emploie à construire des situations. Le troisième seulement est une appartenance, celle de l'Internationale situationniste, fondée en juillet 1957 à Cosio d'Arroscia. Le groupe ne s'est pas donné un nom pour se distinguer des autres ; il a pris celui de l'activité qu'il voulait mener.
L'entrée qui suit, consacrée au situationnisme, refuse aussitôt le dérivé en -isme. Être situationniste ne veut donc pas dire adhérer à une doctrine.
Que fait un situationniste ?
Il cherche à construire des moments de vie. Le premier numéro décrit ce travail comme une recherche des désirs, et la préparation collective d'une ambiance où ils pourraient se réaliser.
L'article Problèmes préliminaires à la construction d'une situation, dans le n° 1, en donne une idée concrète. Une situation n'est pas seulement un décor, si réussi soit-il : c'est aussi une suite de gestes, produits par le décor et produisant à leur tour d'autres gestes. La méthode proposée part des désirs de chacun. Il s'agit de chercher ce qu'on aime, ce qui attire, pour établir un champ d'activité temporaire favorable à ces désirs, et en faire apparaître de nouveaux. L'article envisage même une équipe : un metteur en scène qui coordonne, des participants qui ont préparé l'ambiance et la vivent, et quelques spectateurs passifs qu'il faudrait gagner à l'action.
Un exemple
Le même article prend un exemple très simple : le projet d'une réunion émouvante de quelques personnes pour une soirée. Une équipe étudie le projet. L'un coordonne le décor et prévoit certaines interventions dans le cours de la soirée ; d'autres ont travaillé à composer l'ambiance et la vivent ; ceux qui n'ont rien préparé sont invités à cesser d'être spectateurs.
Rien de tout cela n'est une pièce de théâtre, précise le texte : la situation est faite pour être vécue par ceux qui la construisent, et elle n'a pas de public à qui s'adresser. Le situationniste, dans ce sens, est un constructeur d'ambiances autant qu'un joueur.
Pourquoi la revue dit-elle que rien de ce que font ses membres n'est situationniste ?
Parce que les conditions d'une construction réelle des situations ne sont pas réunies. L'activité situationniste est, selon la revue, un métier qu'on n'exerce pas encore.
La revue revient sur ce point en décembre 1959, à propos du détournement. Elle compare l'Internationale à un laboratoire de recherches et à un parti, et en tire une formule qui paraît d'abord contradictoire :
L’I.S. peut être comparée, dans la culture, par exemple à un laboratoire de recherches, et aussi bien à un parti, où nous sommes situationnistes, et où rien de ce que nous faisons n’est situationniste. Ceci n’est un désaveu pour personne. Nous sommes partisans d’un certain avenir de la culture, de la vie. L’activité situationniste est un métier défini que nous n’exerçons pas encore.
Les membres sont situationnistes par leur projet ; leurs œuvres ne le sont pas, puisqu'elles sont faites dans la culture telle qu'elle est. Le n° 1 parlait déjà de pré-situationnistes, des individus qui ont ressenti le besoin d'une telle construction à partir du même manque de la culture. À la conférence de Göteborg, en août 1961, Debord répond à ceux qui veulent savoir lequel de leurs films atteint le degré situationniste qu'il n'a lui-même jamais fait de film situationniste. La conférence décide ensuite d'appeler anti-situationnistes les productions artistiques de ses membres.
Peut-on se dire situationniste à titre personnel ?
Pas au sens de la revue. Debord rattache sa propre qualité de situationniste à sa participation, à un moment donné, à une communauté réunie pour une tâche.
En juin 1960, Debord répond dans le n° 4 à une étude de Robert Estivals qui parlait d'un « système situationniste » et lui attribuait la meilleure part de la création du groupe. Il refuse les deux :
Je ne suis moi-même situationniste que du fait de ma participation, en ce moment et dans certaines conditions, à une communauté pratiquement groupée en vue d’une tâche, qu’elle saura ou ne saura pas faire.
Le mot désigne une relation à d'autres. On est situationniste avec d'autres, dans une entreprise commune, et l'on cesse de l'être si l'on en sort. De là le refus des chefs : accepter l'idée d'un dirigeant, écrit Debord, signifierait déjà la démission du groupe. Le n° 8 justifie de la même façon, en 1963, le rejet de ceux qui voulaient tenir un rôle de vedette, et décrit ce que le groupe veut être, une Conspiration des Égaux, « un état-major qui ne veut pas de troupes », et refuse d'admettre des disciples.
On lit souvent Être situationniste voudrait dire suivre Debord, dont le groupe aurait été l'école.
Ce que disent les textes La revue refuse la notion de dirigeant et la mise en vedette de quelques noms, qu'elle tient pour une arme du vieux monde contre les groupes qui cherchent autre chose. Le n° 8 le résume d'une formule, « un seul héros : l’I.S. ». Debord lui-même écrit qu'il n'est situationniste que par sa participation à une tâche commune.
Pourquoi garder une étiquette, si elle pose tant de problèmes ?
Parce qu'elle tranche. Le n° 9 explique en 1964 que le mot situationniste porte sa propre critique, en s'opposant au situationnisme que d'autres voudraient lui substituer.
Un questionnaire publié dans le n° 9 pose la question directement : est-il nécessaire de s'appeler des situationnistes ? La réponse commence par une réserve :
Dans l’ordre existant, où la chose prend la place de l’homme, toute étiquette est compromettante. Cependant, celle que nous avons choisie porte en elle sa propre critique, fût-elle sommaire, en ce qu’elle s’oppose à celle de « situationnisme », que les autres choisissent pour nous.
La suite précise que l'étiquette disparaîtra lorsque chacun sera situationniste à part entière, et non plus prolétaire luttant pour la fin du prolétariat. Le mot est donc provisoire par définition. Il désigne ceux qui travaillent à une transformation dont il annonce le terme : le jour où la construction des situations serait l'affaire de tous, il n'y aurait plus besoin d'un nom pour quelques-uns. En attendant, dit la revue, il a le mérite de séparer l'ancienne incohérence d'une exigence nouvelle.
On lit souvent Les situationnistes seraient une école artistique des années 1960, au même titre que le pop art ou les nouveaux réalistes.
Ce que disent les textes La revue refuse dès 1958 qu'il y ait une peinture ou une musique situationniste. Elle épingle en 1963, parmi ses « rumeurs choisies », un journaliste qui range le situationnisme parmi les démarches de la pensée contemporaine, à côté du surréalisme et de l'existentialisme. Ses membres se disent situationnistes par un projet sur la vie quotidienne, pas par un style.
Vérifier sa compréhension
Peut-on être situationniste seul ?
Pas au sens de la revue. Debord rattache sa qualité de situationniste à sa participation à une communauté pratique, et la situation construite est par définition une organisation collective.
Pourquoi la revue écrit-elle que rien de ce que font ses membres n'est situationniste ?
Parce que les conditions d'une construction réelle des situations ne sont pas réunies : il y faudrait une transformation de la société. Ce que les membres font en attendant, peinture, films, livres, relève encore de la culture existante.
Un artiste qui se dit situationniste l'est-il ?
Non, selon la revue. En 1961, la conférence de Göteborg constate que des artistes étrangers au groupe se réclament du situationnisme, et décide d'appeler anti-situationnistes les œuvres de ses propres membres.