Que fait Debord du mot désinformation ?
Il le retourne. Le pouvoir appelle désinformation ce que font ses ennemis, et désigne ainsi toute vérité qui le gêne.
Debord examine le mot en 1988 dans les Commentaires sur la société du spectacle, un livre protégé dont on ne cite rien ici. L'abécédaire de ce site résume ainsi sa position. La désinformation, dit le pouvoir, est ce que font ses ennemis. Debord renverse la perspective. Dans le spectaculaire intégré, la fausseté est le milieu ordinaire, et le mot sert à disqualifier ce qui contredit la version officielle.
Le terme lui-même n'apparaît dans aucun des douze numéros de la revue situationniste, qui s'arrête en 1969. Elle parle d'information, de sous-information, de falsification, de propagande. Ce qu'elle en dit aide à lire la thèse de 1988, sans qu'on puisse dire que celle-ci en sorte directement.
Que disait la revue de l'information ?
Que l'information est elle-même une forme du spectacle : une image du monde redistribuée d'en haut à ceux qui en sont séparés.
La Société du spectacle range l'information parmi les formes particulières du spectacle, à côté de la propagande, de la publicité et du divertissement. La thèse 6 l'écrit en une phrase :
Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante.
La revue en tire la conséquence au n° 10, en mars 1966, dans un long ensemble de notes intitulé De l'aliénation. La première note part d'un fait divers : une calculatrice électronique qui, aux États-Unis, assortit des couples d'après leurs réponses à un questionnaire. Elle y voit un pas de plus dans un mouvement général :
La société qui a réalisé l’optimum de séparation entre les hommes et leur activité, et entre les hommes eux-mêmes, leur redistribue unilatéralement les images de leur propre monde, en tant qu’information monopolisée par le pouvoir économico-étatique.
L'information, dans ce sens, n'a pas besoin d'être fausse pour servir. Elle arrive d'un seul côté, et c'est ce qui la rend propre à remplacer ce que les gens ne vivent plus eux-mêmes.
L'information impartiale échappe-t-elle à cette critique ?
Non. Selon la revue, le journal le plus scrupuleux sur les faits est aussi celui qui reconnaît le mieux tous les pouvoirs.
Le même numéro consacre une note au Monde, présenté comme le journal de l'information de qualité, lu surtout par les cadres de l'administration et de l'économie. La revue ne lui reproche pas de mentir. Elle lui reproche son respect des faits, qui devient respect de ce qui est fait : quand un coup de force change la légalité, le journal s'emploie aussitôt à justifier les successeurs. D'où ce jugement :
La reconnaissance empressée de tous les pouvoirs à la fois est la meilleure expression de ce cynisme et de cette naïveté qui sont inséparables de l’information impartiale.
La note se termine en appelant Le Monde le journal officiel de tous les pouvoirs. On peut y voir une amorce du renversement de 1988 : si l'information la plus exacte est déjà du côté des pouvoirs, l'opposition entre information et désinformation ne passe pas entre le vrai et le faux.
Comment la revue a-t-elle vécu la fausse information ?
Sur son propre cas. Après mai 1968, elle relève une à une les versions truquées de ses tracts et de son rôle.
Le n° 12, en septembre 1969, constate que sur environ trois cents livres parus en France dans l'année qui suit le mouvement des occupations, une dizaine seulement méritent d'être lus :
La sous-information ou la falsification, qui dominent sur toute la ligne, ont trouvé une application privilégiée dans la manière dont on a, presque toujours, rendu compte de l’activité des situationnistes.
Un exemple : un tract de mai 1968 réécrit
En juin 1968, la revue Partisans, dirigée par Maspero, reproduit un tract du Conseil pour le maintien des occupations, daté du 22 mai, en remplaçant son début par neuf lignes favorables à la C.G.T., que personne à l'IS n'avait jamais vues. L'historien Jean Maitron reprend ensuite ces neuf lignes, seules, dans La Sorbonne par elle-même (octobre 1968), comme un tract anonyme qui exprimerait assez bien le point de vue des situationnistes.
La revue décrit le procédé : on connaît la falsification, on s'en sert comme d'une référence, et l'on dissimule la fausse information derrière une apparence de critique savante. Aucun mensonge n'est assumé par personne, et le faux circule pourtant comme un document.
On n'a donc pas besoin, pour comprendre la désinformation au sens de Debord, d'imaginer un service qui fabrique des fausses nouvelles. La falsification ordinaire suffit, reprise de livre en livre.
Quel contresens éviter ?
Celui qui fait de la désinformation le contraire de l'information. Pour Debord, elle en est un usage.
On lit souvent La désinformation serait un mensonge ponctuel, opposé à une information honnête, qu'il suffirait de corriger par des faits vérifiés.
Ce que disent les textes Debord soutient en 1988 que le mot est employé par le pouvoir pour désigner ce qui le contredit, dans un milieu où la fausseté est générale. La revue avait déjà montré qu'un journal exact sur les faits pouvait servir tous les pouvoirs à la fois. La question porte sur qui parle, à qui, et d'où, plus que sur l'exactitude d'une nouvelle.
Les voisins de ce mot dans l'abécédaire sont le secret et le spectaculaire intégré ; on lira aussi la falsification, que les Commentaires tiennent pour le travail propre de cette forme du spectacle.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi Debord dit-il que la désinformation n'est pas le contraire de l'information ?
Parce que, dans le spectaculaire intégré, la fausseté est le milieu ordinaire de l'information. Le mot désinformation ne désigne pas un mensonge exceptionnel ; il sert au pouvoir à disqualifier ce qui le contredit.
Que reproche la revue au journal Le Monde en 1966 ?
Son respect des faits, qui devient respect de tout ce qui est fait : il reconnaît chaque pouvoir établi, justifie ceux qui en prennent la place, et forme des lecteurs spectateurs. La revue l'appelle le journal officiel de tous les pouvoirs.
Comment un faux tract du CMDO a-t-il circulé après mai 1968 ?
La revue Partisans a remplacé le début d'un tract du 22 mai par neuf lignes favorables à la C.G.T. ; un historien a repris ensuite ces lignes comme exprimant le point de vue des situationnistes, en se servant du faux comme d'une référence.