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L'abécédaire · la notion

Secret

En bref

Le secret désigne, chez le Debord des Commentaires sur la société du spectacle (1988), un trait dominant du pouvoir moderne : dans une société qui se dit transparente, ce qui décide se passe hors de la vue, et le spectacle couvre ce qu'on cache. La revue situationniste employait déjà le mot entre 1958 et 1969, pour critiquer le secret des méthodes artistiques, les abris d'État et les fractions secrètes, et, après un accord de principe en 1960, elle refusait le secret comme forme d'organisation.

Ce qu'il faut retenir

  1. En 1988, Debord fait du secret l'un des traits du spectaculaire intégré : ce qui compte se décide hors de la scène, que le spectacle sert à couvrir.
  2. La revue situationniste emploie déjà le mot, surtout au n° 5, où Jorn soutient que le secret des méthodes réduit l'art à un artisanat de corporation.
  3. En 1960, l'IS approuve un moment l'idée de membres secrets infiltrés ; elle rompt ensuite avec son auteur et condamne en 1967 une fraction secrète.
  4. La revue décrit le secret d'État à propos des abris anti-atomiques, et l'IS diffuse en 1963 le tract qui révélait l'abri gouvernemental anglais R.S.G. 6.
  5. En 1967, le livre associe la police au spectaculaire concentré sans faire du secret une catégorie ; vingt ans plus tard, Debord voit la forme intégrée reprendre au concentré le secret, dans les sociétés d'abondance.

Que désigne le secret chez Debord ?

Une manière de gouverner. En 1988, Debord constate que la société qui se dit la plus transparente est celle où l'on sait le moins ce qui s'y décide.

Le mot prend sa place dans l'œuvre avec les Commentaires sur la société du spectacle, publiés en mai 1988 aux Éditions Gérard Lebovici. Debord y décrit une forme nouvelle du spectacle, le spectaculaire intégré, née de la fusion des deux formes que distinguait le livre de 1967. Le secret en est l'un des traits principaux. Ce qui compte (les services, les réseaux, les affaires) se passe hors de la scène, et le spectacle ne sert plus seulement à montrer : il couvre ce qu'on cache. Le livre est protégé jusqu'en 2065 ; on n'en cite rien ici, et l'on s'en tient à ce que la page de l'abécédaire en résume.

Trois ans plus tôt, en 1985, les Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici avaient posé la question à partir d'un cas. L'éditeur et ami de Debord a été tué le 5 mars 1984 dans un parking de l'avenue Foch, le crime n'a pas été élucidé, et la presse a mis Debord en cause. Le livre répond à cette presse. Il est protégé lui aussi, et ce site n'en dit pas davantage.

Ce qui suit cherche autre chose : ce que la revue situationniste, libre de reproduction, disait déjà du secret entre 1958 et 1969. Dans les douze numéros servis, « secret », « secrets », « secrète » et « secrètes » reviennent 41 fois (sans compter l'adverbe secrètement, ni secrétaire) ; le n° 5, de décembre 1960, en porte quatorze, le plus grand nombre et la plus forte densité.

Que disait la revue du secret dans l'art ?

Qu'il protège des privilèges. Garder une méthode secrète, c'est en faire un savoir de corporation, réservé à ceux qu'on initie.

Le n° 5 doit sa densité à un long article d'Asger Jorn, La création ouverte et ses ennemis. Jorn y répond au lettriste Maurice Lemaître, qui hésitait à livrer au public, disait-il, le secret de ses méthodes de création, en invoquant l'exemple des secrets atomiques. Jorn retourne l'argument :

Il se justifie par l’exemple des secrets atomiques, et autres. En fait, le secret des méthodes transforme l’art en artisanat, en techniques exclusives de reproduction de normes qui viennent de plus loin.

« La création ouverte et ses ennemis », Asger Jorn, Internationale situationniste n° 5, décembre 1960 Lire le passage

L'artisanat, ici, désigne la confrérie, où l'on n'accède qu'en faisant reconnaître un chef-d'œuvre. Le secret est donc lié à une hiérarchie, et la création ouverte de Jorn s'y oppose. Le même article rapporte que les auteurs du Matin des magiciens, Bergier et Pauwels, proposaient de fonder une société secrète dominante, réservée à ceux qui savent manipuler les conditionnements de leurs contemporains, et que les situationnistes rejettent l'idée avec la plus grande hostilité.

L'Internationale situationniste a-t-elle voulu des membres secrets ?

Un moment, oui. En 1960, un membre de la section scandinave le propose et la conférence l'approuve en principe ; le groupe rompt avec lui en 1962.

À la IVe Conférence de l'IS, réunie à Londres du 24 au 28 septembre 1960, dans une adresse tenue secrète de l'East End, Jørgen Nash, qui parle pour la Suède, prend la parole contre le pessimisme de la section allemande. Il propose d'infiltrer les institutions :

Je propose que nous ayons des membres secrets, et prêts à travailler illégalement dans diverses sortes d’organisations : dans les ministères culturels, dans l’U.N.E.S.C.O., les gouvernements, les syndicats, les journaux, la radio, la télévision, et partout où il faudra.

« Intervention de Jørgen Nash (Suède) », Jörgen Nash, Internationale situationniste n° 5, décembre 1960 Lire le passage

Le compte rendu de la conférence dit que Nash est approuvé en principe par tout le monde, avec des réserves de circonstance. La suite tourne autrement. À la conférence de Göteborg, en août 1961, Nash est le seul à désapprouver la règle de l'art anti-situationniste ; en mars 1962, avec Ansgar-Elde, il se prononce contre l'IS, et ses partisans sont exclus. La revue dénonce dès lors ce qu'elle appelle le nashisme, une imposture publicitaire qui prétend représenter l'IS dans les galeries de Stockholm.

Quelques années plus tard, le secret apparaît du côté des exclus. Le n° 11, en octobre 1967, raconte que Théo Frey, Jean Garnault et Herbert Holl ont été exclus un 15 janvier, sans donner l'année, pour avoir menti en équipe afin d'obtenir l'exclusion de Mustapha Khayati ; ils formaient, de leur propre aveu, une fraction secrète depuis quelques mois. La revue analyse ainsi leur tentative :

Leur fraction s’est constituée secrètement sur le thème de l’égalité à établir dans l’I.S. ; et ces idéologues de l’égalité pure étaient assez aveuglés pour ne pas sentir que leur constitution en fraction secrète (avant même le recours à la calomnie organisée) les plaçait au-dessus de l’ensemble de l’I.S.

« La pratique de la théorie », Internationale situationniste n° 11, octobre 1967 Lire le passage

L'argument est simple. Un groupe secret à l'intérieur d'un groupe crée une inégalité, puisque certains savent ce que les autres ignorent. Le même numéro range les mensonges soutenus en équipe par des groupes secrets parmi les rares choses que le pouvoir des Conseils devra encore réprimer. En 1969, Debord publie ses notes sur l'organisation en précisant qu'elles n'avaient rien de secret.

Où la revue voyait-elle le secret d'État ?

Dans les préparatifs de la guerre atomique. Au début des années soixante, les abris construits pour les gouvernants lui donnent un secret très concret à décrire.

Au n° 7, en avril 1962, l'article Géopolitique de l'hibernation part du programme d'abris anti-atomiques lancé aux États-Unis. Il y voit le tournant de la guerre froide et le signe d'une organisation de la survie par l'État, qui se répand d'un pays à l'autre sans le dire :

Cette organisation étatique de la survie s’est rapidement étendue, plus ou moins secrètement, aux autres pays importants des deux camps.

« Géopolitique de l’hibernation », Internationale situationniste n° 7, avril 1962 Lire le passage

L'article donne un exemple : en Allemagne fédérale, la divulgation des abris prévus pour le chancelier Adenauer et son équipe a entraîné la saisie d'une revue munichoise. Le secret, ici, a un contenu précis. Il couvre une hiérarchie de la survie, qui décide d'avance qui sera protégé.

Un exemple : l'abri R.S.G. 6

En Angleterre, un tract signé Spies for peace avait révélé le plan et la fonction de l'abri gouvernemental régional n° 6, désigné par le sigle R.S.G. 6. Il portait en titre Danger! Official secret.

En juin 1963, l'IS organise au Danemark, sous la direction de J. V. Martin, une manifestation intitulée Destruction de R.S.G. 6, et y diffuse une réédition clandestine de ce tract. Le décor reconstitue un abri anti-atomique et expose les cartographies thermonucléaires de Martin, qui figurent le globe pendant une troisième guerre mondiale. Le secret d'État devient ainsi la matière d'un détournement : on le montre pour le défaire.

Pourquoi le secret change-t-il de place entre 1967 et 1988 ?

En 1967, le livre n'en fait pas une catégorie ; en 1988, Debord le trouve au centre des sociétés qui se disent les plus transparentes.

La Société du spectacle distingue deux formes. Le spectaculaire concentré est celui des bureaucraties, qui ne laissent aucun choix et gouvernent par la terreur ; le spectaculaire diffus est celui de l'abondance marchande, qui gouverne par le choix entre des marchandises. Le livre associe à la première une violence permanente et la police ; le mot secret, lui, n'y joue aucun rôle de ce genre. La thèse 64 le dit d'une phrase :

Là où domine le spectaculaire concentré domine aussi la police.

La thèse 105 dit de l'idéologie stalinienne qu'à la différence du capitalisme de l'abondance elle n'a pas changé l'économie du monde : elle a changé, par la police, ce qu'on avait le droit d'en voir. En 1988, selon la lecture qu'en fait l'abécédaire, Debord constate que la forme intégrée a repris au concentré le secret, sans renoncer à l'abondance du diffus. C'est le sens que l'abécédaire donne au mot, et c'est ce qui en fait un mot des Commentaires plutôt que du livre de 1967.

On lit souvent Debord serait un théoricien du complot : derrière les apparences, un petit groupe caché tirerait les ficelles de tout.

Ce que disent les textes Hormis l'accord de principe donné à Nash en 1960, la revue refuse le modèle de la société secrète, chez Pauwels et Bergier comme dans la fraction dénoncée en 1967. Et le secret que décrit Debord en 1988 n'explique pas le spectacle de l'extérieur : il fait partie de son fonctionnement visible, comme une manière ordinaire de décider sans rendre compte. Le spectacle ne dissimule pas un maître unique ; il organise ce qu'on peut savoir.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi Jorn tient-il le secret des méthodes pour un défaut de l'art ?

Parce qu'il transforme la création en savoir réservé, qu'on transmet à des initiés comme dans une confrérie d'artisans. La création ouverte qu'il défend suppose au contraire que les méthodes soient livrées à tous.

Qu'est-ce que la revue reproche, en 1967, à la fraction de Frey, Garnault et Holl ?

De s'être constituée en secret pour réclamer l'égalité, alors que ce secret même créait une inégalité : ses membres savaient ce que le reste du groupe ignorait. Ils sont exclus pour avoir menti en équipe.

En quoi la place du secret change-t-elle entre La Société du spectacle et les Commentaires ?

En 1967, le livre associe la police et une violence permanente au spectaculaire concentré des bureaucraties, sans faire du secret une catégorie. En 1988, Debord constate que le spectaculaire intégré a repris au concentré le secret, et qu'il règne aussi dans les sociétés de l'abondance marchande.