Que désigne la falsification chez Debord ?
En 1988, le travail propre du spectaculaire intégré : faire disparaître ce à quoi l'on pourrait comparer un fait, plutôt que mentir sur ce fait.
Le mot est central dans les Commentaires sur la société du spectacle, publiés en mai 1988. Debord y décrit le spectaculaire intégré, la forme du spectacle née de la fusion du concentré et du diffus. Le livre est protégé et l'on n'en cite rien ; voici ce que l'abécédaire du site en retient. Un mensonge sur un fait peut être démenti, à condition qu'il reste quelque chose pour le démentir : des archives, des témoins, une mémoire commune, un savoir indépendant. La falsification moderne s'attaque à ces points de comparaison. Quand l'histoire récente est refaite à mesure et que les experts parlent pour ceux qui les paient, il n'y a plus de quoi contredire, et l'on n'a même plus besoin de beaucoup mentir.
Le mot va de pair avec le secret : l'un cache ce qui se décide, l'autre efface ce qui permettrait de le juger.
Le mot était-il déjà dans la revue ?
Oui, et souvent. La revue l'emploie dès 1958 et, en 1963, en fait la méthode ordinaire de l'époque contre ce qui la gêne.
Au n° 2, en décembre 1958, la revue rapporte que Jorn avait dénoncé dans un quotidien danois une falsification de l'histoire récente de l'avant-garde. Le terme prend une portée générale au n° 8, en janvier 1963. L'article L'opération contre-situationniste dans divers pays part d'une déclaration publiée par l'IS le 25 juin 1962, à propos du procès d'Uwe Lausen à Munich, qui comptait trois sortes de réponses opposées aux situationnistes : la police en Allemagne, le silence en France, la falsification en Europe du Nord. Il les compare :
La police est un procédé apparemment quelque peu archaïque ; alors que la falsification est le pain quotidien de ce siècle ; et que le silence des spécialistes est une arme beaucoup plus récente de la société du spectacle.
Juste avant, le même paragraphe refuse d'y voir des recettes locales, séparées une fois pour toutes :
On peut prévoir au contraire, partout, mais à des dosages toujours changeants, une confluence de ces manières, dont la fonction commune est de faire disparaître les problèmes gênants.
On reconnaît là, à l'échelle d'un petit groupe, ce que Debord décrira en 1988 pour une société entière : faire disparaître les problèmes plutôt que les réfuter.
À quoi ressemble une falsification ?
À un vrai document arrangé. La revue en décrit un cas précis après mai 1968, et en tire une règle de conduite.
Un exemple : la maspérisation
En juin 1968, la revue Partisans publie des documents de l'IS et du Conseil pour le maintien des occupations. L'un d'eux, le Rapport sur l'occupation de la Sorbonne, perd plus de la moitié de son texte sans qu'aucun signe marque la coupure. Un autre, le tract Pour le pouvoir des Conseils ouvriers, reçoit un début de neuf lignes que personne à l'IS n'avait vues, et qui font des concessions à la C.G.T.
La revue appelle cela une maspérisation, du nom du directeur de Partisans. Elle en décrit la forme achevée : un faux texte construit avec une partie d'un texte réel et des phrases ajoutées qui lui donnent un autre sens. Le lecteur n'a aucun moyen de s'en apercevoir s'il n'a pas l'original.
De ces cas, le dernier numéro tire une priorité pour le mouvement qui naît alors, avant même la théorie ou la liaison avec les usines :
c’est d’abord le soutien dans la pratique d’une exigence de vérité et de non-falsification. Ceci est le préalable et le commencement de tout le reste.
Pourquoi la falsification réussit-elle mieux qu'avant ?
Parce que la mémoire manque. La Société du spectacle décrivait déjà une vie quotidienne qui ne garde rien, et un temps sans histoire.
Le livre de 1967 contient la base de l'argument. Au chapitre VI, Debord décrit un vécu individuel qui ne se consigne nulle part et ne se communique pas :
Ce vécu individuel de la vie quotidienne séparée reste sans langage, sans concept, sans accès critique à son propre passé qui n’est consigné nulle part. Il ne se communique pas. Il est incompris et oublié au profit de la fausse mémoire spectaculaire du non-mémorable.
Une société où chacun oublie ce qu'il a vécu est une société où le passé peut être réécrit sans résistance. La thèse 108 le disait de la bureaucratie russe, qui livrait le passé à la police ; la thèse 219 décrit, au dernier chapitre, un monde où le vrai et le faux ne se distinguent plus. Le lexique du site rattache la falsification à la fois aux Commentaires et à ce chapitre IX ; on peut lire la falsification de 1988 comme l'exploitation de la perte de mémoire décrite en 1967.
On lit souvent La falsification serait un mensonge sur un fait, qu'une enquête sérieuse suffirait à démentir.
Ce que disent les textes Debord vise en 1988 la disparition de ce qui permettrait de démentir : la mémoire, l'histoire récente, les voix indépendantes. La revue l'avait vu en petit en 1963, quand elle parlait de faire disparaître les problèmes gênants. Corriger un faux ne sert à rien s'il ne reste personne pour se souvenir de l'original.
Vérifier sa compréhension
Quelle différence Debord fait-il entre mentir et falsifier ?
Un mensonge sur un fait peut être démenti tant qu'il reste des archives, des témoins ou une mémoire commune. La falsification qu'il décrit en 1988 s'attaque à ces points de comparaison eux-mêmes, si bien qu'il n'y a plus rien pour contredire.
Quelles sont les trois méthodes que la revue décrit en 1963 ?
La police, employée en Allemagne contre des situationnistes, le silence des spécialistes, dont la France détient le record, et la falsification, pratiquée en Europe du Nord. La revue prévoit qu'elles se combineront partout.
Que décrit déjà le livre de 1967 qui rend la falsification facile ?
Parce qu'il décrit, au chapitre VI, un vécu individuel qui ne se consigne nulle part et s'oublie au profit d'une fausse mémoire. Une société qui ne se souvient pas de ce qu'elle a vécu peut voir son passé réécrit sans résistance.