Qu'appelle-t-on détournement ?
Le réemploi d'éléments qui existent déjà, une phrase, une image, un plan de film, dans un ensemble nouveau qui leur donne un autre sens. La revue des situationnistes le définit dès son premier numéro, en juin 1958.
Le mot désigne d'abord un geste simple. On prend un morceau de ce qui a déjà été fait (une ligne de roman, une photographie de presse, une séquence de western, le plan d'un quartier) et on le place dans une construction qui n'est pas la sienne. Le fragment garde sa forme, souvent jusqu'à la lettre, mais ce qu'il dit change, parce qu'il entre dans un autre ensemble. Les situationnistes n'ont pas inventé ce geste. Ils l'ont nommé et en ont fait une méthode, d'abord dans l'Internationale lettriste, puis dans l'Internationale situationniste fondée en juillet 1957. La rubrique Définitions du premier numéro de leur revue lui consacre une entrée :
S’emploie par abréviation de la formule : détournement d’éléments esthétiques préfabriqués. Intégration de productions actuelles ou passées des arts dans une construction supérieure du milieu. Dans ce sens il ne peut y avoir de peinture ou de musique situationniste, mais un usage situationniste de ces moyens.
La définition dit deux choses. Le détournement porte sur des éléments préfabriqués, c'est-à-dire des œuvres déjà faites, anciennes ou récentes, que l'on traite comme un matériau. Et son but sort de l'art : il s'agit de les faire entrer dans la construction d'un milieu, d'un cadre de vie, ce que la même rubrique appelle une situation construite. D'où une conséquence qui surprend au premier abord. Il n'existe pas de peinture situationniste ; il existe un usage situationniste de la peinture, comme de la musique ou du cinéma.
L'entrée se termine sur un second sens, qu'elle tient pour plus primitif. À l'intérieur des domaines culturels anciens, la littérature ou la peinture, le détournement sert de méthode de propagande. Il témoigne aussi, par sa seule existence, de l'usure de ces domaines : un roman fait de phrases prises ailleurs montre, avant même qu'on l'ait lu, que la forme du roman ne tient plus toute seule.
Comment un détournement fonctionne-t-il ?
Par deux opérations simultanées. L'élément repris perd son importance propre, parfois jusqu'à son sens premier, et l'ensemble nouveau lui en donne une autre.
Le troisième numéro de la revue, en décembre 1959, revient sur le procédé dans un article non signé, Le détournement comme négation et comme prélude. Il s'ouvre sur une définition plus large que celle de 1958 :
Le détournement, c’est-à-dire le réemploi dans une nouvelle unité d’éléments artistiques préexistants, est une tendance permanente de l’actuelle avant-garde, antérieurement à la constitution de l’I.S. comme depuis.
L'article énonce ensuite ce qu'il appelle les deux lois fondamentales du procédé. La première est une perte : chaque élément détourné perd de son importance autonome, et cette perte peut aller jusqu'à l'oubli de son sens d'origine. La seconde est une construction : on organise un autre ensemble signifiant, qui donne à chaque élément sa nouvelle portée. Les deux lois vont ensemble. Un fragment qui perd son sens sans rien recevoir n'est plus qu'un débris ; un fragment posé dans un ensemble neuf sans rien perdre de l'ancien reste une citation.
La force du procédé tient, selon le même texte, à ce que les termes détournés gardent en eux leurs deux sens à la fois, l'ancien et le présent. La revue appelle cela leur « double fond ». Le lecteur qui reconnaît la phrase d'origine entend les deux ; celui qui ne la reconnaît pas entend au moins le second. L'article ajoute un argument plus terre à terre : le détournement coûte peu et se prête à des réemplois sans fin. Il renvoie là au Mode d'emploi du détournement, que Debord et Gil J. Wolman avaient signé ensemble en mai 1956 dans la revue Les Lèvres nues (n° 8), un an avant la fondation de l'Internationale. Ce premier exposé de la méthode n'est pas couvert par la notice de libre reproduction de la revue situationniste : on le situe ici sans le citer, et c'est par le n° 3, qui en reprend quelques formules, qu'on peut en lire l'écho.
Un exemple : les bandes dessinées diffusées en Espagne
Le n° 9 (août 1964) reproduit trois « comics » que l'Internationale a diffusés clandestinement en Espagne. Ce sont des dessins pris à la bande dessinée commerciale, où des filles dévêtues disent, dans la bulle, quelques vérités en faveur de la liberté morale et politique. Le n° 10 (mars 1966) raconte la suite : au début de 1965, J. V. Martin est inculpé au Danemark, sur une plainte du Réarmement moral qui réclame une condamnation pour pornographie, outrage à l'État et activité antisociale.
Les deux lois jouent ensemble. Le dessin garde son trait, ses personnages, l'attrait sur lequel il comptait pour se vendre ; seul le texte de la bulle change. L'image perd sa fonction première, et l'ensemble nouveau lui donne une portée qu'elle n'avait pas. En octobre 1967, dans le n° 11, René Viénet propose d'étendre le procédé aux romans-photos (il écrit « photos-romans ») et aux affiches publicitaires du métro, pour y rétablir de vrais dialogues.
Pourquoi les situationnistes en font-ils leur signature ?
Parce que le détournement dit deux choses à la fois de la culture de leur temps : ses formes sont usées, et il faut construire autre chose avec leurs restes. La revue l'appelle pour cette raison une négation et un prélude.
Le titre de l'article de 1959 porte l'argument. Le détournement est une négation, parce que traiter une œuvre comme un matériau revient à lui refuser la valeur d'un objet achevé et respectable. Asger Jorn, peintre venu du Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, l'un des trois groupes qui ont fondé l'Internationale, l'écrivait dans son étude Peinture détournée (mai 1959), que la revue cite : « Le détournement est un jeu dû à la capacité de dévalorisation ». Mais il est aussi un prélude. En essayant de faire d'un fragment le matériau d'un ensemble plus vaste, il cherche une construction d'un autre niveau, que l'article compare à « une nouvelle unité monétaire de la création ».
Ce double caractère explique la place du procédé dans le mouvement. Les situationnistes refusent d'avoir un style commun, ce qui ferait d'eux une école de plus. Ce qui les distingue est une manière de faire :
Ainsi, la signature du mouvement, la trace de sa présence et de sa contestation dans la réalité culturelle d’aujourd’hui, puisque nous ne pouvons en aucun cas représenter un style commun, quel qu’il soit, c’est d’abord l’emploi du détournement.
Le même article fait l'inventaire de ce qui a déjà été fait. Pour l'expression détournée, il cite les peintures modifiées de Jorn, les projets de sculptures détournées de Constant, le film de Debord Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps (1959), qu'il appelle un documentaire détourné, et le livre Mémoires de Debord et Jorn, imprimé à Copenhague en 1959 sous une couverture de papier de verre, et « entièrement composé d'éléments préfabriqués ». Au-delà des œuvres, le Mode d'emploi parlait d'un ultra-détournement, appliqué à la vie sociale et quotidienne : la revue range sous ce mot les mots de passe, le déguisement, la peinture industrielle de Pinot-Gallizio et les détournements d'édifices dont devait sortir l'urbanisme unitaire.
Le détournement ne vaut-il que pour l'art ?
Non. Dans les années 1960, la revue l'étend au langage, puis à la théorie, et La Société du spectacle en fait la forme même de son écriture.
Le déplacement se lit d'un numéro à l'autre. Dans la seconde partie de ses Banalités de base (n° 8, janvier 1963), Raoul Vaneigem présente le détournement comme une tactique. Les gestes de révolte qui apparaissent un peu partout doivent tenir compte de la force de l'adversaire et de ses moyens de récupération, et « cette tactique que nous allons populariser, c'est le détournement ». Trois ans plus tard, Mustapha Khayati en fait la pratique ordinaire d'une théorie qui doit parler contre la langue du pouvoir, dans un texte présenté comme la préface d'un dictionnaire situationniste :
Le remplacement du dictionnaire, du maître à parler (et à penser) de tout le langage hérité et domestiqué, trouvera son expression adéquate dans le noyautage révolutionnaire du langage, dans le détournement, largement pratiqué par Marx, systématisé par Lautréamont et que l’I.S. met à la portée de tout le monde.
Khayati vise en particulier l'usage qu'on fait de Marx. Une pensée vivante, selon lui, ne se transmet pas en étant répétée : il faut la préciser, la corriger, la reformuler, et Marx a besoin d'être détourné par ceux qui poursuivent son travail plutôt que cité par ceux qui le récupèrent. Le livre que Debord publie en novembre 1967 donne à cette idée sa forme la plus nette. Vers la fin du chapitre VIII, consacré à la culture, une suite de thèses expose la méthode que le livre pratique depuis ses premières pages : la thèse 204 réclame un style de la négation, la 206 décrit le renversement et le détournement, la 207 reprend, sans nommer son auteur, une maxime sur le plagiat que la revue attribue à Lautréamont, et la 208 oppose le détournement à la citation :
Le détournement est le contraire de la citation, de l’autorité théorique toujours falsifiée du seul fait qu’elle est devenue citation
La citation fait autorité, et c'est ce qui la fausse : détachée de son époque et du débat où elle prenait parti, elle devient une pièce immobile qu'on invoque pour clore une discussion. La phrase détournée n'a pas d'autorité à faire valoir. Elle vaut par ce qu'elle permet de penser au présent, et le lecteur qui reconnaît sa source mesure l'écart entre ce qu'elle disait et ce qu'on lui fait dire. Le livre procède ainsi plus d'une fois : la thèse 188 rappelle de près une phrase de Hegel, pour qui la philosophie ne peint une forme de vie qu'une fois celle-ci vieillie ; sans le nommer, elle transporte le propos de la philosophie à l'art. Debord porte ensuite le procédé au cinéma. Son film La Société du spectacle, sorti en 1974, fait entendre des pages du livre, lues par lui, sur des extraits détournés de Johnny Guitar ou du Cuirassé Potemkine.
Avec quoi ne faut-il pas le confondre ?
Avec le collage, qui déplace un élément sans le refaire, et avec la parodie, qui fait rire aux dépens d'un original. La revue a tenu à séparer les deux du détournement.
Le collage est le procédé qu'on en rapproche le plus volontiers : les papiers collés des cubistes, les photomontages, plus tard le pop art. En 1966, le n° 10 s'en prend à la théorie du collage qu'Aragon développe alors à propos de tout l'art moderne, jusqu'à Godard. La revue y voit une manière d'interpréter le détournement pour le rendre acceptable à la culture dominante, et elle trace la frontière en deux phrases :
En fait le collage, rendu fameux par le cubisme dans la dissolution de l’art plastique, n’est qu’un cas particulier (un moment destructif) du détournement : il est déplacement, infidélité de l’élément. Le détournement, primitivement formulé par Lautréamont, est un retour à une fidélité supérieure de l’élément.
On peut entendre la fidélité supérieure dont parle le texte comme une fidélité au sens du fragment plutôt qu'à sa lettre. Le détournement trahit la phrase d'origine pour pousser plus loin ce qu'elle pouvait vouloir dire et que son premier contexte retenait. Le collage s'arrête au premier temps, la dévalorisation : il peut se contenter de juxtaposer des éléments neutres et interchangeables, ce que le même article reproche justement à Godard.
On lit souvent Le détournement serait une forme d'ironie : on reprend une image ou un slogan pour s'en moquer, et le rire suffit.
Ce que disent les textes L'article de 1959 reprend au Mode d'emploi l'idée d'un stade parodique-sérieux, où l'accumulation d'éléments détournés ne cherche ni l'indignation ni le rire. Elle marque une indifférence à l'égard d'un original vidé de sens, et vise à produire autre chose. Le comique peut venir en chemin, il n'est pas le but.
On lit souvent Le détournement serait une technique de publicitaire, puisque la publicité reprend sans cesse des tableaux, des chansons ou des slogans politiques.
Ce que disent les textes La publicité emprunte, mais elle met l'élément emprunté au service de la vente, c'est-à-dire de l'ordre qui l'a produit. La revue nomme ce mouvement inverse la récupération. Le détournement retourne un fragment contre ce qui l'a produit ; la récupération ramène une critique au service de ce qu'elle critiquait.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la revue écrit-elle qu'il ne peut pas y avoir de peinture situationniste ?
Parce que le détournement fait entrer les arts existants dans une construction du milieu qui les dépasse. Il y a donc un usage situationniste de la peinture ou de la musique, et non un style ou une école qui produirait des œuvres situationnistes.
Quelle différence y a-t-il entre citer Marx et le détourner ?
La citation invoque Marx comme une autorité : la phrase, détachée de son époque, sert de preuve et ne bouge plus. Le détournement reprend la phrase pour la corriger ou la retourner, et ne vaut que par ce qu'il permet de penser aujourd'hui.
Pourquoi l'article de 1959 parle-t-il de négation et de prélude ?
Le détournement nie la valeur de l'ancienne organisation de l'expression, puisqu'il traite les œuvres comme un matériau. Il annonce aussi autre chose : la recherche d'une construction plus vaste, dont la situation construite serait la forme.