Que désigne le spectaculaire intégré ?
C'est la troisième forme du spectacle, que Debord nomme en 1988. Les deux formes rivales décrites en 1967, le concentré et le diffus, se sont fondues en une seule.
En 1967, La Société du spectacle distinguait deux manières de gouverner par l'image. Le spectaculaire concentré des bureaucraties de l'Est ramassait l'image du pouvoir sur un chef et s'appuyait sur la police. Le spectaculaire diffus des pays d'abondance laissait les marchandises plaider chacune pour elle-même. Le livre les présentait comme deux gestions d'un même système :
Le spectacle, comme la société moderne, est à la fois uni et divisé. Comme elle, il édifie son unité sur le déchirement.
Vingt ans plus tard, en mai 1988, Debord publie aux Éditions Gérard Lebovici les Commentaires sur la société du spectacle, trente-trois courts chapitres. Il y soutient que la division s'est résorbée. La marchandise reste la base de la forme nouvelle, mais le secret et la falsification n'y rencontrent plus de résistance. Cette forme, il l'appelle le spectaculaire intégré.
Pourquoi le mot est-il absent de la revue ?
Parce que la revue s'arrête en 1969, dix-neuf ans avant les Commentaires. Elle avait pourtant observé que les procédés de défense de cette société finiraient par se mêler.
En janvier 1963, la revue décrit les trois façons dont les situationnistes ont été combattus jusque-là : la police en Allemagne, le silence en France, la falsification en Europe du Nord. Elle prévoit que ces méthodes ne resteront pas des recettes locales, et elle conclut :
La police est un procédé apparemment quelque peu archaïque ; alors que la falsification est le pain quotidien de ce siècle ; et que le silence des spécialistes est une arme beaucoup plus récente de la société du spectacle. Mais la force de cette société est de pouvoir jouer simultanément sur ce clavier.
Un exemple
Le passage vaut exemple, parce qu'il a la structure de la notion de 1988 à l'échelle d'un petit groupe. Trois instruments sont d'abord répartis entre trois pays, comme les deux formes du spectacle sont réparties entre deux blocs. Puis la revue annonce leur confluence, à des dosages changeants, au service d'une même fonction : faire disparaître les problèmes gênants. Le silence des spécialistes, en particulier, fait penser à la place que les Commentaires donnent aux experts. Il serait faux de dire que la revue a déjà la notion ; on peut dire qu'elle en a observé un cas.
En 1965, l'Adresse publiée à Alger, et reproduite dans le n° 10, généralise le constat à tout pouvoir établi :
Cette répression permanente s’étend depuis l’expédition militaire jusqu’à la falsification plus ou moins complète que pratique aujourd’hui tout pouvoir constitué
Que décrivent les Commentaires ?
Une société où le secret et la falsification ne rencontrent plus de résistance. On s'en tient ici à ce constat : le livre est protégé, et c'est à lui qu'il faut aller.
En 1967, le spectacle se partageait entre deux blocs, et la police était la marque du concentré :
Là où domine le spectaculaire concentré domine aussi la police.
Les Commentaires ne raisonnent plus en blocs. Ils examinent le secret, la falsification, la désinformation, le rôle des experts, autant de notions qui touchent à ce qu'une société peut encore savoir d'elle-même. Le droit d'auteur protège le livre jusqu'en 2065 : on n'en cite rien ici, on n'en résume pas le détail, et l'on renvoie le lecteur à sa lecture.
La réflexion de 1988 a des antécédents. En 1979 déjà, dans sa préface à la quatrième édition italienne de La Société du spectacle, Debord lisait l'Italie de l'affaire Moro à la lumière du spectacle.
Comment lire la notion sans la déformer ?
En la rattachant au livre de 1967, qu'elle prolonge, et en se gardant d'en faire soit un constat de défaite, soit une théorie du complot.
Le spectaculaire intégré suppose les deux formes dont il sort ; on ne le comprend pas sans le chapitre III de La Société du spectacle. Il suppose aussi la thèse de départ du livre, que le spectacle est un rapport social et non un ensemble d'images. Ce qui change en 1988, selon Debord, est la forme que prend ce rapport, non sa nature.
On lit souvent Le spectaculaire intégré serait une théorie du complot, où des maîtres cachés tireraient les fils de tout ce qui arrive.
Ce que disent les textes La notion décrit des procédés, le secret et la falsification, devenus ordinaires dans l'exercice du pouvoir. Elle ne désigne pas de coupable unique, et elle ne remplace pas l'analyse de la marchandise, qui reste le socle du livre de 1967.
On lit souvent Debord, en 1988, renoncerait à toute critique, puisque le spectacle aurait tout absorbé.
Ce que disent les textes Il écrit au contraire un livre de critique, et la thèse 220, en 1967, disait déjà que « la critique qui va au-delà du spectacle doit savoir attendre ». Constater qu'une domination s'est étendue ne revient pas à la déclarer éternelle.
Vérifier sa compréhension
Qu'est-ce qui distingue le spectaculaire intégré des deux formes de 1967 ?
Il n'est plus réparti entre deux blocs rivaux : les deux formes se sont fondues en une seule, dont la marchandise reste la base. Debord y décrit une société où le secret et la falsification ne rencontrent plus de résistance.
En quoi le passage du n° 8 sur la police, le silence et la falsification annonce-t-il la notion ?
La revue y voit trois procédés d'abord répartis entre trois pays, puis destinés à se mêler au service d'une seule fonction. C'est, à petite échelle, le mouvement que Debord décrira en 1988 pour les deux formes du spectacle.
Pourquoi cette page ne cite-t-elle pas les Commentaires ?
Parce que le livre est protégé jusqu'en 2065 et que le site ne sert que des citations qu'il a pu vérifier. Il paraphrase la notion et renvoie au livre, qu'il faut lire en entier.