D'où vient l'expression ?
Du philosophe Henri Lefebvre, avec qui la revue a dialogué avant de rompre. Debord part de sa définition, et reproche aux sociologues de s'en tenir à l'étude.
Le 17 mai 1961, un groupe de recherche sur la vie quotidienne, réuni par Henri Lefebvre au Centre d'études sociologiques du CNRS, écoute un exposé de Guy Debord. L'orateur ne parle pas en personne : son texte passe par un magnétophone. La revue le publie trois mois plus tard dans son n° 6, sous le titre Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne. C'est le texte de référence sur la notion, et sa première phrase en donne le programme :
Étudier la vie quotidienne serait une entreprise parfaitement ridicule, et d’abord condamnée à ne rien saisir de son objet, si l’on ne se proposait pas explicitement d’étudier cette vie quotidienne afin de la transformer.
Lefebvre avait proposé une définition par soustraction, que Debord rapporte : la vie quotidienne serait « ce qui reste quand on a extrait du vécu toutes les activités spécialisées ». Mettez à part le travail du savant, du juge, de l'artiste ou du militant, il reste ce qui n'appartient à aucun métier : se lever, manger, se déplacer, attendre, parler, aimer. Debord accepte la définition. Il conteste la position d'observateur que les sociologues prennent devant elle. La plupart, remarque-t-il, voient des activités spécialisées partout et la vie quotidienne nulle part : « La vie quotidienne est toujours ailleurs. Chez les autres. » Chez les ouvriers, par exemple, qu'un participant du groupe jugeait intéressants à étudier, et que Debord compare par ironie à des cobayes.
La revue nomme elle-même la dette, au moment de la rupture. En février 1963, un tract de l'I.S., « Aux poubelles de l'histoire », reproduit en 1969 dans le n° 12, accuse Lefebvre d'avoir recopié des thèses situationnistes sur la Commune de Paris. Le même tract rappelle pourtant que le dialogue avec lui se justifiait par « son importante approche de plusieurs problèmes qui nous occupent », jusque dans sa première Critique de la vie quotidienne. La filiation tient donc à deux textes de la revue : l'exposé de 1961, qui part de la définition de Lefebvre, et ce tract.
Pourquoi la placer au centre de tout ?
Parce que tout ce que fait une société finit par s'y vérifier. L'art, la politique, la technique se jugent à ce qu'ils changent dans une journée.
Debord ne prétend pas que la vie quotidienne soit tout. Il admet que les activités spécialisées existent, qu'elles ont un emploi, et qu'on n'est jamais tout à fait hors du quotidien même quand on les exerce. Mais si l'on se représente la société comme un espace, il faut mettre la vie quotidienne au milieu :
Chaque projet en part et chaque réalisation revient y prendre sa véritable signification. La vie quotidienne est la mesure de tout : de l’accomplissement ou plutôt du non-accomplissement des relations humaines ; de l’emploi du temps vécu ; des recherches de l’art ; de la politique révolutionnaire.
La phrase renverse une hiérarchie ordinaire. On tient d'habitude la science, l'art ou l'État pour les lieux où se fait l'histoire, et le quotidien pour un reste sans intérêt. Debord fait du reste le juge. Une découverte, une œuvre, une réforme valent ce qu'elles changent à l'emploi du temps vécu. Il propose même d'entendre la formule de Lefebvre dans les deux sens : la critique qu'on fait de la vie quotidienne, et celle que la vie quotidienne exercerait, « souverainement, sur tout ce qui lui est vainement extérieur ».
La notion devient ainsi une pierre de touche pour la revue. La « Définition minimum des organisations révolutionnaires », adoptée par la 7e Conférence de l'I.S. et publiée dans le n° 11 (octobre 1967), dit qu'une telle organisation « reconnaît le commencement et la fin de son programme dans la décolonisation totale de la vie quotidienne ». Le mot de décolonisation reprend une image que l'exposé de 1961 avait avancée, et qui demande explication.
Pourquoi la vie quotidienne est-elle si pauvre ?
Parce que sa pauvreté est organisée. Debord la décrit comme celle d'un territoire colonisé, tenu en retard sur les pouvoirs techniques de la société qui l'exploite.
Pourquoi tant de gens refusent-ils de voir la vie quotidienne, y compris des gens qui n'ont aucun intérêt à la cacher ? Debord répond en deux phrases :
Je pense que c’est parce que la vie quotidienne est organisée dans les limites d’une pauvreté scandaleuse. Et surtout parce que cette pauvreté de la vie quotidienne n’a rien d’accidentel : c’est une pauvreté qui lui est imposée à tout instant par la contrainte et par la violence d’une société divisée en classes
Lefebvre parlait d'un inégal développement : la vie quotidienne serait un secteur attardé, en retard sur le reste de la société. Debord pousse l'image jusqu'au secteur colonisé. Comme une colonie, la vie quotidienne fournit au monde moderne sa main-d'œuvre et ses acheteurs, sans prise sur ce qui se décide ailleurs. Il la compare à une « sorte de réserve pour les bons sauvages qui font marcher, sans la comprendre, la société moderne ». Le retard a une cause : les gens y vivent le produit d'une histoire qu'ils ne contrôlent pas.
Cette pauvreté a une forme sociale. La société moderne, dit l'exposé, isole les gens en consommateurs et leur interdit la communication. D'où une définition serrée : « La vie quotidienne est ainsi vie privée, domaine de la séparation et du spectacle. » Le mot privé est à prendre au sens fort. Quelqu'un, dans le groupe, avait demandé de quoi la vie privée est privée ; Debord répond : « Tout simplement de la vie, qui en est cruellement absente. » On retrouve ici la séparation et le spectacle, que le livre de 1967 mettra au premier plan.
Un exemple
Pourquoi un magnétophone ? Debord s'en explique au début de l'exposé. Une conférence est déjà une scène de la vie quotidienne : un homme parle, des gens écoutent, et l'on fait comme s'il y avait dialogue. En se faisant remplacer par une bande, il dérange cette convention et en montre le caractère factice. Le procédé vaut méthode : c'est en modifiant un détail qu'on fait apparaître l'objet, un « objet qui est lui-même moins à étudier qu’à modifier ».
L'exposé prend un second exemple, à plus grande échelle : les villes nouvelles. Les gens y vivent isolés, le plus souvent dans leur famille, et voient leur vie réduite à « la pure trivialité du répétitif », accompagnée d'un spectacle lui aussi répétitif. Le logement, le trajet, la soirée devant l'écran forment un emploi du temps que personne n'a choisi.
Les loisirs permettent-ils d'en sortir ?
Non. Debord y voit le prolongement fabriqué de la vie quotidienne : le temps libre est organisé par la même société que le temps de travail.
L'exposé écarte l'idée sans détour : « je ne crois pas qu’il soit possible de regarder encore les loisirs comme une négation du quotidien ». L'argument porte sur la notion de temps perdu. Pour le capitalisme classique, le temps perdu était tout ce qui échappait à la production et à l'épargne. Le capitalisme moderne doit vendre davantage, et sa morale se retourne : la publicité admet que « le temps perdu est celui du travail », qu'on ne supporte plus que pour payer le repos et les distractions. Le loisir devient une passivité qu'on achète.
La revue y revient en 1964, en réponse à la question de savoir si les situationnistes sont à l'avant-garde de la société des loisirs. Elle répond que le temps du loisir est fait par le travail qui le paie, et que « Le temps libre est une mesure ironique dans le cours d’un temps préfabriqué ». Le livre de 1967 ajoute un trait que l'exposé ne développait pas : ce quotidien n'a pas de mémoire à lui.
Ce vécu individuel de la vie quotidienne séparée reste sans langage, sans concept, sans accès critique à son propre passé qui n’est consigné nulle part. Il ne se communique pas. Il est incompris et oublié au profit de la fausse mémoire spectaculaire du non-mémorable.
Ce que chacun vit dans ses journées n'est écrit nulle part, tandis que les images des vedettes occupent toute la place du souvenir. C'est par là que la notion rejoint le temps spectaculaire et le temps pseudo-cyclique du chapitre VI.
Que veut dire changer la vie quotidienne ?
La revue en fait la tâche de toute organisation révolutionnaire. Mai 68 lui sert d'épreuve : pendant quelques semaines, l'emploi du temps ordinaire a été suspendu.
L'exposé de 1961 refuse de confier ce changement à une avant-garde artistique, même sympathisante, ou à un parti du modèle ancien. Il le réserve à une organisation d'un type nouveau, et le même numéro de la revue en tire la conséquence pour l'organisation elle-même : « Sans la critique de la vie quotidienne, l’organisation révolutionnaire est un milieu séparé ». Un groupe qui reproduit en lui la hiérarchie, la spécialisation et la passivité du spectateur refait en petit la société qu'il combat.
Huit ans plus tard, le n° 12 lit le mouvement des occupations de mai 1968 avec cette grille :
Le mouvement des occupations était évidemment le refus du travail aliéné ; et donc la fête, le jeu, la présence réelle des hommes et du temps. Il était aussi bien le refus de toute autorité, de toute spécialisation, de toute dépossession hiérarchique
Dans le même numéro, Raoul Vaneigem associe l'organisation en conseils à l'espoir d'une « vie quotidienne sans temps morts ». Le lien est fait par la revue : changer la vie quotidienne et changer le pouvoir sont une seule tâche, que le site traite aussi sous les mots conseils ouvriers et autogestion.
On lit souvent La vie quotidienne serait la vie privée, le petit monde domestique, opposé à la grande politique.
Ce que disent les textes Debord refuse d'opposer en bloc vie privée et vie publique sans demander de quelle vie privée et de quelle vie publique il s'agit. Il fait du quotidien le terrain où la politique se décide : la dépolitisation de beaucoup d'anciens militants est pour lui un éloignement de la politique spécialisée, et seule une critique en actes de la vie quotidienne pourrait la dépasser.
On lit souvent Changer la vie quotidienne, ce serait soigner son art de vivre : mieux choisir ses loisirs, embellir son intérieur.
Ce que disent les textes La revue range cette attitude du côté des sociologues, qu'elle dit « partisans d’un réformisme de la vie quotidienne ». Elle demande une critique en actes, qui touche l'organisation du travail et du temps, et elle refuse toute compensation réservée aux vacances.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi Debord fait-il passer son exposé de 1961 par un magnétophone ?
Parce qu'une conférence est elle-même une scène de la vie quotidienne, avec ses conventions de dialogue factice. En dérangeant ce détail, il fait apparaître l'objet dont il parle. Pour lui, on ne connaît la vie quotidienne qu'en la modifiant.
Que veut dire Debord quand il parle de la vie quotidienne comme d'un secteur colonisé ?
Que son retard n'est pas un hasard. Comme une colonie, elle fournit au reste de la société ses travailleurs et ses consommateurs sans avoir prise sur ce qui se décide ailleurs. Les gens y vivent le produit d'une histoire qu'ils ne contrôlent pas.
Les vacances et le temps libre sont-ils, pour les situationnistes, un moment où l'on échappe à la vie quotidienne ?
Non. Le temps libre est payé par le travail et organisé par la même société. La revue le décrit comme une mesure ironique dans un temps déjà fabriqué, et Debord refuse d'y voir une négation du quotidien.