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L'abécédaire · la notion

Prolétariat

En bref

Le prolétariat désigne, chez Debord, la grande majorité de ceux qui n'ont plus aucune prise sur l'usage de leur propre vie, pourvu qu'ils en prennent conscience. La définition, posée à la thèse 114 de La Société du spectacle (1967), ne tient ni au salaire ni au métier : elle s'étend aux employés et aux professions intellectuelles, à presque tous. Le chapitre IV montre comment cette classe a été vaincue par ses représentants autant que par ses ennemis, et pourquoi elle vise sa propre abolition.

Ce qu'il faut retenir

  1. La thèse 114 définit le prolétariat par deux conditions : être dépossédé de l'emploi de sa vie, et le savoir. La hausse du niveau de vie n'y change rien.
  2. La revue parle dès 1962 d'un nouveau prolétariat qui englobe à peu près tout le monde, et le retrouve en 1965 chez les insurgés de Watts.
  3. La bourgeoisie a vaincu parce qu'elle tenait déjà l'économie. Le prolétariat n'a rien de tel : il ne peut l'emporter qu'en devenant la classe qui sait ce qu'elle est.
  4. Le chapitre IV relit le mouvement ouvrier comme l'histoire de représentants qui se détachent de la classe et finissent par parler contre elle.
  5. Le prolétariat est la seule classe dont la victoire supprime l'existence : il vise l'abolition des classes et du salariat, donc sa propre fin.

Qui est le prolétariat, selon Debord ?

La grande majorité de ceux qui n'ont plus de prise sur l'usage de leur propre vie, à condition qu'ils le sachent. La définition tient en une thèse, la 114.

Debord prend le mot au sens de Marx, pour qui le prolétaire est celui qui n'a que sa force de travail à vendre. Au début des années soixante, la revue entend répéter que le prolétariat se résorbe et que les travailleurs sont désormais satisfaits : la hausse du niveau de vie les aurait intégrés à la société qu'ils combattaient. Debord répond à cette thèse de l'embourgeoisement au chapitre IV de La Société du spectacle, en redéfinissant la classe elle-même :

il est l’immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l’emploi de leur vie, et qui, dès qu’ils le savent, se redéfinissent comme le prolétariat, le négatif à l’œuvre dans cette société.

La phrase pose deux conditions. La première est objective : être dépossédé de sa propre vie, ne décider ni de son travail, ni de son temps, ni du lieu où l'on vit. Elle concerne l'ouvrier, mais aussi l'employé, et la thèse l'étend aux services et aux professions intellectuelles que gagne l'organisation du travail d'usine. La seconde est subjective : le savoir. Une population dépossédée devient une classe au moment où elle comprend sa situation. Le prolétariat se définit donc par ce qu'il a perdu et par ce qu'il sait, plus que par son salaire ou son métier. Et c'est pourquoi la hausse du niveau de vie ne change rien à l'affaire : le tort subi est d'être tenu à l'écart de sa propre vie, aucun pouvoir d'achat ne le répare.

Pourquoi parler d'un nouveau prolétariat ?

Parce que la dépossession s'étend bien au-delà de l'usine. La revue le dit dès 1962, et elle voit naître en 1965 une nouvelle conscience prolétarienne chez les Noirs américains.

La formule apparaît dans la revue bien avant le livre. En avril 1962, un texte non signé du n° 7 répond à ceux qui jugent le prolétariat résorbé ou les travailleurs satisfaits. S'ils se croient eux-mêmes à part, artistes par exemple, il faut leur montrer que « le nouveau prolétariat tend à englober à peu près tout le monde ». Le n° 8 parle l'année suivante d'une nouvelle pauvreté qu'il faut nommer et décrire, et Raoul Vaneigem écrit dans le même numéro : « nous sommes tous prolétarisés ou en passe de l’être ». La pauvreté dont il s'agit est celle des possibilités de vie, au milieu de l'abondance des marchandises.

En mars 1966, le n° 10 trouve ce nouveau prolétariat là où on l'attendait le moins, dans l'insurrection du quartier noir de Watts, à Los Angeles, en août 1965 :

Les Noirs ne sont pas isolés dans leur lutte parce qu’une nouvelle conscience prolétarienne (la conscience de n’être en rien le maître de son activité, de sa vie) commence en Amérique dans des couches qui refusent le capitalisme moderne, et de ce fait, leur ressemblent.

« Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande », Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

La parenthèse donne la définition que le livre reprendra l'année suivante. Elle ne dit rien du revenu ni de la profession. Elle désigne un rapport à sa propre vie, et elle rapproche des groupes que la sociologie sépare : les émeutiers de Watts, les étudiants de Berkeley, en grève en décembre 1964, les manifestants contre la guerre du Vietnam.

Un exemple

Le n° 7 raconte un épisode du 9 février 1961 à Naples. Le soir, des ouvriers sortent des usines et ne trouvent pas leurs tramways : les conducteurs se sont mis en grève parce que plusieurs d'entre eux viennent d'être licenciés. Les ouvriers attaquent les bureaux de la compagnie, incendient des autobus, affrontent la police, puis se répandent dans la ville en brisant les vitrines et les enseignes lumineuses.

La manifestation est improvisée, sans but déclaré. Du point de vue syndical, la soirée est absurde. La revue la lit comme une révolte contre le temps marginal des transports, qui allonge la journée de travail sans être payé, puis contre le décor de la consommation, la vitrine et le néon. C'est un geste de prolétaires au sens de la thèse 114 : des gens qui s'en prennent à ce qui dispose de leur vie.

Pourquoi la conscience fait-elle la classe ?

Parce que le prolétariat n'a pas, comme la bourgeoisie, de puissance économique qui précède son pouvoir politique. Il ne peut l'emporter qu'en sachant ce qu'il est.

Debord compare les deux classes révolutionnaires de l'histoire moderne. La bourgeoisie a d'abord conquis la production, le commerce, la banque, et le pouvoir politique a suivi. Son triomphe était préparé par sa place dans l'économie :

La bourgeoisie est venue au pouvoir parce qu’elle est la classe de l’économie en développement. Le prolétariat ne peut être lui-même le pouvoir qu’en devenant la classe de la conscience.

Le prolétariat n'a rien à faire croître d'abord qui lui donnerait ensuite le pouvoir. Il ne possède ni les usines ni les terres, et le développement des forces productives ne travaille pas pour lui. Debord en tire une critique du marxisme déterministe, dont il trouve la trace dès le Manifeste de Marx : l'idée que le socialisme viendrait de lui-même, par la maturation de l'économie, copie le modèle de la révolution bourgeoise et dispense le prolétariat de penser. Ce que le site traite sous le mot conscience de classe est donc la condition même de la classe : sans elle, il n'y a qu'une population dépossédée.

Pourquoi le prolétariat a-t-il été vaincu ?

Par ses ennemis, et aussi par ses propres représentants. Le chapitre IV relit tout le mouvement ouvrier comme l'histoire de cette substitution.

Le titre du chapitre le dit : Le prolétariat comme sujet et comme représentation. Sujet, il pourrait faire l'histoire. Représenté, il la laisse faire par d'autres en son nom. Debord suit la seconde voie à travers un siècle. La social-démocratie allemande attend que l'économie fasse le travail et forme des dirigeants qui négocient la force de travail comme une marchandise. Le bolchevisme confie la conscience au parti, puis la société à la bureaucratie. Les syndicats deviennent un instrument d'intégration. À chaque étape, une organisation se détache de ceux qu'elle représente et finit par parler contre eux.

C'est la logique du spectacle appliquée à la politique, ce que le site décrit sous le mot représentation. La « Définition minimum des organisations révolutionnaires », adoptée par la 7e Conférence de l'I.S. et publiée en octobre 1967, en tire la règle : dénoncer toute idéologie révolutionnaire comme l'imposture d'une nouvelle représentation qui s'érige « au-dessus de la vie réelle prolétarisée ».

Que veut le prolétariat, s'il gagne ?

Sa propre fin comme classe. Il ne cherche pas à dominer à son tour : il veut abolir la condition qui le définit.

La revue l'écrit en 1964, à propos de son propre nom. L'étiquette de situationniste disparaîtra, dit « Le questionnaire », quand chacun de ses membres sera situationniste à part entière, « et non plus prolétaire luttant pour la fin du prolétariat ». Le prolétariat est la seule classe dont la victoire supprime l'existence : elle ne peut garder ni ses chefs, ni son organisation séparée, ni le salariat. C'est pourquoi Debord en fait le négatif à l'œuvre, notion que le site développe sous le mot négation.

Le n° 12 a cru voir ce mouvement en mai 1968 :

Le mouvement des occupations, c’était le retour soudain du prolétariat comme classe historique, élargi à une majorité des salariés de la société moderne, et tendant toujours à l’abolition effective des classes et du salariat.

« Le commencement d'une époque », Internationale situationniste n° 12, septembre 1969 Lire le passage

La phrase retrouve les deux conditions de la thèse 114, une dépossession étendue à la majorité et une conscience retrouvée, et elle ajoute le but. Dans le même numéro, Vaneigem attribue aux conseils ouvriers la tâche de mettre fin à la prolétarisation de l'ensemble des hommes.

On lit souvent Le prolétariat, chez Debord, serait la classe ouvrière d'usine, et il disparaîtrait avec elle.

Ce que disent les textes La thèse 114 le définit par la dépossession et par le savoir qu'on en a, et la revue parle dès 1962 d'un nouveau prolétariat qui englobe à peu près tout le monde. Les employés en font partie, et pour la revue les Noirs de Watts ou les étudiants de Berkeley, dès qu'ils comprennent ce qu'ils ont perdu.

On lit souvent Le prolétariat serait un sujet infaillible de l'histoire, qui aurait raison par nature.

Ce que disent les textes La revue se moque dès 1958 du groupe Socialisme ou Barbarie, pour qui le prolétariat serait « une sorte de Dieu Caché de l’histoire ». Chez Debord, le prolétariat n'est le négatif à l'œuvre que s'il sait ce qu'il est ; sinon il reste une masse dépossédée, et il peut être vaincu, y compris par ceux qui parlent en son nom.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi un ouvrier mieux payé reste-t-il un prolétaire, selon Debord ?

Parce que le prolétariat se définit par la perte de tout pouvoir sur l'emploi de sa vie, et non par la misère matérielle. Un salaire plus élevé n'en rend aucun : on ne décide toujours ni de son travail, ni de son temps, ni du lieu où l'on vit.

Quelle différence Debord fait-il entre la victoire de la bourgeoisie et celle que pourrait remporter le prolétariat ?

La bourgeoisie avait conquis l'économie avant de prendre le pouvoir politique ; sa puissance précédait sa victoire. Le prolétariat ne possède rien de tel. Il ne peut gouverner qu'à condition de savoir ce qu'il est et ce qu'il veut.

Pourquoi la revue voit-elle dans l'insurrection de Watts, en 1965, un signe du nouveau prolétariat ?

Parce que les insurgés, aliénés comme les autres Américains, savent qu'ils le sont. La revue y lit une nouvelle conscience prolétarienne, celle de n'être maître ni de son activité ni de sa vie, qui gagne aussi d'autres couches, comme les étudiants de Berkeley.