D'où vient l'Internationale situationniste ?
D'une fusion. En juillet 1957, trois petits groupes d'avant-garde se réunissent dans un village de Ligurie et décident de n'en former qu'un.
La réunion a lieu à Cosio d'Arroscia, à la fin de juillet 1957 (les sources hésitent entre le 27 et le 28). Trois groupes y fusionnent. L'Internationale lettriste, formée en 1952 autour de Guy Debord et de Gil J. Wolman, apporte la dérive, la psychogéographie et son bulletin, Potlatch. Le Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste apporte le peintre danois Asger Jorn. Le Comité psychogéographique de Londres complète l'ensemble. Le mois précédent, le Rapport sur la construction des situations de Debord, une brochure de vingt pages imprimée en Belgique et jamais mise en vente, avait préparé la conférence.
Le premier numéro de la revue, en juin 1958, enregistre les conséquences pratiques de l'unification. Potlatch, bulletin de l'Internationale lettriste jusqu'à son numéro 28, passe sous le contrôle de la nouvelle organisation ; l'IS édite le livre de Jorn Pour la forme. On peut lire aussi, au n° 3, une étude sur l'âge moyen des membres : vingt-neuf ans et demi à Cosio, plus de trente-deux ans un an après. Selon la revue, les très jeunes lettristes de 1953 ont cédé la place à des artistes de la même génération qu'eux, venus de l'art expérimental d'après-guerre : l'IS commence par regrouper une génération.
Que veut dire « situationniste » ?
Le mot désigne quelqu'un qui construit des situations, c'est-à-dire des moments de vie organisés en commun. Il ne désigne pas l'adepte d'une doctrine.
La revue s'ouvre sur une page de Définitions, et l'une d'elles fixe le nom même du groupe :
Ce qui se rapporte à la théorie ou à l’activité pratique d’une construction des situations. Celui qui s’emploie à construire des situations. Membre de l’Internationale situationniste.
La définition suivante refuse aussitôt le mot situationnisme, qui supposerait une doctrine d'interprétation des faits existants, et l'attribue aux adversaires du groupe. Le refus revient dans la plupart des numéros : au n° 4 sous la signature de Debord, au n° 5 devant le public de l'Institute of Contemporary Arts de Londres, au n° 7 après la conférence de Göteborg. En 1964, le questionnaire du n° 9 le reformule : l'étiquette situationniste devrait elle-même disparaître le jour où chacun le serait entièrement. Le groupe se définit par une activité, la situation construite, et par une appartenance, qui se gagne et se perd.
Comment le groupe était-il organisé ?
Par des conférences régulières, des sections nationales, puis un seul groupe resserré. Selon la revue, il n'a jamais réuni plus de vingt-cinq à trente participants.
La revue donne la suite des conférences. Après Cosio viennent Paris en janvier 1958, Munich en avril 1959, Londres en septembre 1960, Göteborg en août 1961, Anvers en novembre 1962, Paris de nouveau en juillet 1966 ; le n° 12 annonce la suivante, la huitième, pour la fin de septembre 1969, en Italie. À Londres, la conférence crée un Conseil central qui peut engager toute l'IS par une décision de sa majorité, et abandonne la conception fédérative imposée au départ par la section italienne. En 1969, le dernier numéro fait le compte des effectifs, contre la légende d'une organisation hiérarchique où une base serait commandée d'en haut :
L’I.S. n’a jamais jusqu’à ce jour, et ceci très délibérément, groupé plus de vingt-cinq à trente participants
Le même texte résume l'histoire interne. Au début, chaque groupe national est entièrement autonome, jusque dans sa conception de l'avenir de l'IS. Après Göteborg, une longue discussion oppose, pour l'essentiel, ceux que la revue appelle les « artistes » et les « révolutionnaires ». Elle se termine en 1962 par l'exclusion des premiers. Après quoi l'IS se considère comme un seul groupe, dont l'activité se concentre en France, et la revue cesse au n° 9 de s'appeler « bulletin central ». Les sections nationales ne se reforment qu'en 1968-1969.
Pourquoi tant d'exclusions ?
Parce que l'IS refuse d'avoir des disciples. Elle se veut une communauté de participants autonomes et rompt avec qui engage le groupe contre sa ligne.
Les exclusions font partie de la légende du groupe, et la revue les tient elle-même à jour. En 1959, le n° 3 note que le peintre Hans Platschek, exclu en février, n'est que le sixième exclu depuis la fondation ; il rappelle que l'Internationale lettriste en avait exclu douze en deux ans. Le questionnaire de 1964 en fait un principe. Parmi les trois traits qui justifient selon lui l'importance que le groupe s'attribue, il cite une critique cohérente de la société moderne, puis ceci :
Deuxièmement, nous pratiquons la rupture complète et définitive avec tous ceux qui nous y obligent, et en chaîne. Ceci est précieux dans une époque où les diverses sortes de résignation sont subtilement imbriquées et solidaires.
Le troisième trait est le refus des disciples. L'IS ne veut ni adhérents passifs ni admirateurs ; elle veut des gens capables d'agir seuls. Debord y revient en avril 1968, dans des notes signées que publie le n° 12, avec plus de recul : les exclusions n'ont presque jamais fait avancer la théorie, elles répondaient le plus souvent aux pressions que la société exerce sur le groupe, et elles risquent donc de se reproduire.
Un exemple : l'exclusion du groupe Spur
Le 10 février 1962, à Paris, le Conseil central exclut les peintres munichois du groupe Spur, membres depuis 1959, sur une motion de Debord, Kotányi, Lausen et Vaneigem, par cinq voix contre une ; un tract rend l'exclusion publique. Le n° 7 donne les motifs : l'hostilité croissante du groupe envers l'IS depuis Göteborg, le contenu du n° 7 de leur revue Spur, et leur entente avec quelques milieux dirigeants de la culture européenne. Il parle ensuite de l'élimination de l'aile droite de l'IS. En 1969, le n° 12 résume : ces « artistes » voulaient rester dans l'IS tout en l'engageant entière par leurs propres choix.
L'exclusion règle donc une question de cohérence. Un groupe qui critique la séparation entre l'art et la vie ne peut pas, selon la revue, garder des membres qui négocient leur place avec les institutions de l'art.
Comment l'Internationale situationniste a-t-elle fini ?
Par un succès qu'elle n'a pas voulu capitaliser. En 1968 le mot « situationniste » devient à la mode ; en 1972, ses deux derniers membres dissolvent le groupe.
En novembre 1966, à Strasbourg, la brochure de Mustapha Khayati, De la misère en milieu étudiant, est tirée à dix mille exemplaires et distribuée aux étudiants de la ville. En mai 1968, les situationnistes siègent au Comité d'occupation de la Sorbonne, puis fondent le Conseil pour le maintien des occupations, qui se dissout le 15 juin. Quelques semaines avant les événements, en avril 1968, Debord avait rédigé des notes pour un débat interne. Elles posent la question qui va décider de la suite :
L’I.S. doit maintenant prouver son efficacité dans un stade ultérieur de l’activité révolutionnaire
La phrase se termine par une alternative : réussir ou disparaître. Le n° 12, en septembre 1969, est le dernier. En 1972, Debord et Gianfranco Sanguinetti, derniers membres, publient chez Champ Libre La Véritable Scission dans l'Internationale, et l'organisation s'autodissout. Le livre, protégé, n'est pas reproduit ici. Il explique pourquoi le groupe s'arrête plutôt que de durer comme une marque, entouré d'admirateurs que l'on appellera les pro-situs.
La revue, elle, reste. Douze numéros, la plupart des textes sans signature, et une notice, imprimée en dernière page du n° 2, qui autorise leur libre reproduction. C'est pourquoi ce site peut la servir en entier, alors que les livres de Debord restent protégés jusqu'en 2065. Dans La Société du spectacle, la thèse 121 ne nomme pas l'IS, mais elle reprend de très près la « Définition minimum des organisations révolutionnaires » que la septième conférence avait adoptée en juillet 1966 et que publie le n° 11 : une critique unitaire, refusant tout pouvoir séparé, et une démocratie interne dont la seule limite est l'accord de tous sur la cohérence de cette critique.
On lit souvent L'Internationale situationniste aurait été l'œuvre d'un seul homme, Debord, qui l'aurait dirigée comme un chef de parti.
Ce que disent les textes La revue a répondu elle-même à cette lecture, en citant au n° 12 un chercheur qui la soutenait. Elle décrit des conférences qui votent, des sections autonomes, des débats longs, et des exclusions décidées en commun. Debord y occupe une place centrale, mais le groupe a compté Jorn, Constant, Vaneigem, Khayati, Bernstein, Viénet et d'autres, dont plusieurs signent des articles ; la plupart des textes, eux, ne sont pas signés du tout.
On lit souvent L'IS aurait été un mouvement d'artistes d'avant-garde, une école parmi d'autres après le surréalisme.
Ce que disent les textes Ce fut son point de départ, et la revue raconte comment elle en est sortie. Dès 1962, ceux qui voulaient rester des artistes sont exclus ; le questionnaire de 1964 dit que les situationnistes ne sont artistes que parce qu'ils ont cessé de l'être, et la suite de la revue parle surtout de conseils ouvriers, de vie quotidienne et de révolution.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la revue refuse-t-elle le mot « situationnisme » dès son premier numéro ?
Parce qu'il ferait de l'activité du groupe une doctrine, c'est-à-dire une manière d'interpréter le monde existant. Les situationnistes se définissent par ce qu'ils font, construire des situations, et la revue attribue ce mot à leurs adversaires.
Que montre l'exclusion des peintres du groupe Spur en 1962 ?
Que l'IS cesse alors d'être un regroupement d'artistes. Ceux que la revue appelle les « artistes », qui voulaient rester dans le groupe tout en l'engageant par leurs propres choix, en sont exclus, et l'IS se consacre ensuite surtout à la critique de la société et de la vie quotidienne.
Pourquoi ce site peut-il servir la revue en entier alors que les livres de Debord sont protégés ?
Parce que la revue porte, depuis la dernière page de son n° 2 (décembre 1958), une notice qui autorise la libre reproduction, traduction ou adaptation de tous ses textes. Les livres de Debord n'ont pas de telle notice et restent protégés jusqu'en 2065.