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L'abécédaire · la notion

Internationale lettriste

En bref

L'Internationale lettriste est le groupe que Guy Debord et Gil J. Wolman forment en 1952 en rompant avec le lettrisme d'Isidore Isou ; elle se constitue formellement le 7 décembre 1952 à Aubervilliers. Son bulletin, Potlatch, paraît à partir de juin 1954. C'est dans ce groupe très jeune que s'élaborent la dérive, la psychogéographie et le détournement. En juillet 1957, il se fond dans l'Internationale situationniste.

Ce qu'il faut retenir

  1. L'Internationale lettriste naît en 1952 d'une scission du mouvement d'Isidore Isou, rendue publique par le chahut contre Charlie Chaplin au Ritz en octobre.
  2. Le groupe ne veut pas renouveler la poésie : son bulletin Potlatch écrit en 1955 qu'il cherche une manière de vivre, dans la ville et dans les conduites.
  3. La dérive, la psychogéographie, le détournement et le Formulaire pour un urbanisme nouveau d'Ivan Chtcheglov naissent dans ces années.
  4. Le groupe est très jeune, une vingtaine d'années de moyenne d'âge en 1953, et il exclut douze membres en deux ans.
  5. En 1957, il fusionne avec deux autres groupes à Cosio d'Arroscia pour former l'Internationale situationniste, qui reprend son vocabulaire et son bulletin.

D'où vient l'Internationale lettriste ?

D'une scission. En 1952, quelques jeunes membres du mouvement lettriste d'Isidore Isou forment une tendance à part, puis rompent avec lui publiquement.

Le lettrisme est le mouvement fondé après la guerre par Isidore Isou, qui voulait refaire la poésie à partir de ses plus petits éléments, les lettres et les sons. Guy Debord en fait partie. Son premier film, Hurlements en faveur de Sade, où l'on entend Isou parmi les voix, est présenté le 30 juin 1952 au ciné-club d'Avant-Garde, au musée de l'Homme, et la séance est interrompue dès les premières minutes. La revue situationniste s'en souviendra six ans plus tard :

Durant l’expérience lettriste, en 1952, on avait introduit au cinéma (dans le film « Hurlements en faveur de Sade ») une séquence noire de 24 minutes, sans bande sonore.

« L’absence et ses habilleurs », Internationale situationniste n° 2, décembre 1958 Lire le passage

La même année, Debord et Gil J. Wolman forment en secret, dès juin, une tendance dissidente. La rupture devient publique le 29 octobre 1952 : Debord et ses amis perturbent au Ritz la conférence de presse de Charlie Chaplin avec un tract, Finis les pieds plats, et Isou désavoue l'action. L'Internationale lettriste se constitue formellement le 7 décembre 1952 à Aubervilliers. Les sources ne s'accordent pas sur la date de la fondation (juin, mai-juin, novembre, décembre 1952) ; on retient ici celle de la constitution formelle, sur laquelle les deux Wikipédia concordent.

La revue emploie ensuite trois noms qu'il ne faut pas confondre : le « mouvement lettriste uni » d'avant 1952, la « gauche lettriste » qui en sort et devient l'Internationale lettriste, et les « ultra-lettristes » qui se reforment plus tard autour d'un programme esthétique. Au n° 2, elle précise qu'aucun de ces derniers n'a été dans l'Internationale lettriste.

Que cherchaient les lettristes internationaux ?

Une manière de vivre plutôt qu'une manière d'écrire. Ils voulaient sortir de la poésie pour expérimenter dans la ville et dans les conduites.

Leur bulletin, Potlatch, paraît à partir du 22 juin 1954. Il est d'abord hebdomadaire, puis mensuel, et il est envoyé gratuitement à des destinataires choisis : le nom vient de l'ethnologie, où le potlatch est une fête où l'on donne et détruit ses biens. En 1955, son n° 22 dit ce que le groupe veut faire. La section hollandaise de l'IS le cite en 1959 pour dire d'où vient la nouvelle organisation :

On a dû comprendre que notre affaire n’était pas une école littéraire, un renouveau de l’expression, un modernisme. Il s’agit d’une manière de vivre qui passera par bien des explorations et des formulations provisoires

« Première proclamation de la section hollandaise de l’I.S. », A. Alberts, Armando, Constant, Har Oudejans, Internationale situationniste n° 3, décembre 1959 Lire le passage

Le passage cité continue en demandant d'expérimenter des formes d'architecture aussi bien que des règles de conduite. On voit là ce qui sépare le groupe de son point de départ. Isou cherchait une poésie nouvelle ; les lettristes internationaux tiennent la poésie, la peinture et le cinéma pour des moyens usés, et cherchent à agir sur ce qui entoure la vie : la rue, le quartier, l'emploi du temps. Le mot « lettriste » est resté dans leur nom alors qu'ils avaient quitté les lettres.

Qu'est-ce qui s'invente dans ce groupe ?

La plupart des outils que l'Internationale situationniste reprendra : la dérive, la psychogéographie, le détournement et l'idée d'un urbanisme nouveau.

Le premier texte qui compte est le Formulaire pour un urbanisme nouveau, signé Gilles Ivain. L'Internationale lettriste l'adopte en octobre 1953, et la revue le publie dans son premier numéro, en 1958, à partir de deux états du manuscrit conservés dans les archives du groupe. Gilles Ivain est le nom de plume d'Ivan Chtcheglov. La revue lui rend hommage en 1964, alors qu'il vit depuis cinq ans dans une clinique psychiatrique :

Ivan Chtcheglov a participé aux recherches qui sont à l’origine du mouvement situationniste, et son rôle y a été irremplaçable, dans les premières esquisses théoriques comme dans la conduite pratique (les expériences de dérives).

« Lettres de loin », Ivan Chtcheglov, Internationale situationniste n° 9, août 1964 Lire le passage

La même présentation précise qu'il avait dix-neuf ans en 1953. Viennent ensuite les textes de Debord dans la revue belge de Marcel Mariën, Les Lèvres nues : « Introduction à une critique de la géographie urbaine » en septembre 1955, qui définit la psychogéographie ; « Mode d'emploi du détournement », signé avec Wolman en mai 1956, qui fait du détournement une méthode ; « Théorie de la dérive » en novembre 1956. Aucune notice n'en autorise la reproduction, et seul le dernier est repris, modifié, dans le n° 2 de la revue (le n° 3 cite deux passages du « Mode d’emploi », sans le reprendre) : la dérive se lit donc ici dans sa version de 1958.

Comment ce groupe vivait-il ?

En bande très jeune et très fermée. La moyenne d'âge tombe sous vingt et un ans en 1953, et les exclusions sont fréquentes.

La revue a gardé des chiffres sur ce point, avec un sérieux de statisticien qui fait sourire. Le mouvement lettriste uni avait en 1952 une moyenne d'âge de 24,4 ans. Au moment de la rupture, la gauche lettriste ayant rassemblé l'aile la plus jeune, elle tombe à 23 ans dans l'Internationale lettriste, puis à 20,8 ans à l'été de 1953, quand de très jeunes gens rejoignent le groupe. La même note donne un autre chiffre :

Signalons à titre comparatif que l’Internationale lettriste, dans les deux premières années de son existence, avait déjà exclu douze membres.

« Renseignements situationnistes », Internationale situationniste n° 3, décembre 1959 Lire le passage

Un exemple : douze exclusions en deux ans

Comparons avec l'Internationale situationniste. En 1959, la revue note que le peintre Hans Platschek, exclu en février, n'est que le sixième exclu depuis la fondation de 1957. Douze exclusions en deux ans pour le groupe lettriste, six en un an et demi environ pour l'IS : le rythme a baissé, la règle est restée.

La note de 1959 en tire aussi une leçon sur les âges. À Cosio d'Arroscia, en 1957, la moyenne est remontée à 29,53 ans : les adolescents de 1953 ont été remplacés par des artistes de la génération du mouvement lettriste de 1952, venus d'autres avant-gardes.

Comment devient-elle l'Internationale situationniste ?

En se fondant, en juillet 1957, avec deux autres groupes. Elle apporte à la nouvelle organisation son vocabulaire, son bulletin et Debord.

À Cosio d'Arroscia, en Ligurie, l'Internationale lettriste, le Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste d'Asger Jorn et le Comité psychogéographique de Londres s'unifient sous le nom d'Internationale situationniste. Le premier numéro de la revue, en juin 1958, annonce que Potlatch, bulletin de l'Internationale lettriste jusqu'à son numéro 28, est passé sous le contrôle de l'organisation unie. Au n° 3, la revue reconnaît que l'IS se présente largement comme une suite du mouvement d'avant-garde lettriste du début des années cinquante.

Les films de Debord reviennent sur ces années. Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps, tourné en avril 1959, fait, selon une notice, le bilan de l'Internationale lettriste à la veille de l'IS ; In girum imus nocte et consumimur igni, en 1978, mêle critique sociale et autobiographie. Ces films sont protégés et ce site n'en montre rien. Dans La Société du spectacle, la thèse 154 rappelle la fête comme dépense commune, ce don que Potlatch avait pris pour nom, et la thèse 207 défend le plagiat, dont le détournement des années lettristes avait fait une méthode.

On lit souvent L'Internationale lettriste serait une branche du lettrisme d'Isou, une école de poésie sonore parmi d'autres.

Ce que disent les textes Elle est née contre lui. Le groupe rompt avec Isou dès 1952, et son bulletin écrit en 1955 que son affaire n'est pas une école littéraire. Ce qu'il a laissé tient à la ville et aux conduites (la dérive, la psychogéographie, l'urbanisme du Formulaire) bien plus qu'à la poésie.

Vérifier sa compréhension

Qu'est-ce qui sépare l'Internationale lettriste du lettrisme d'Isou ?

Isou cherchait une poésie nouvelle, faite de lettres et de sons. Le groupe de Debord et Wolman tient les arts pour des moyens usés et veut agir sur la vie elle-même : la ville, le quartier, les conduites. La rupture devient publique en octobre 1952.

Quel texte de cette période la revue situationniste publie-t-elle dans son premier numéro ?

Le Formulaire pour un urbanisme nouveau, signé Gilles Ivain, nom de plume d'Ivan Chtcheglov. L'Internationale lettriste l'avait adopté en octobre 1953 ; la revue le publie en 1958 d'après deux états du manuscrit.

Que montrent les chiffres d'âge que la revue donne au n° 3 ?

Que le groupe lettriste était formé de très jeunes gens, 20,8 ans de moyenne à l'été 1953, et qu'à la fondation de l'IS en 1957 ils ont été remplacés par des artistes plus âgés, venus d'autres avant-gardes de la même génération.