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L'abécédaire · la notion

Contemplation

En bref

La contemplation désigne, chez Guy Debord, l'attitude que le spectacle demande à ceux qui le regardent : voir un monde qu'ils ont contribué à produire sans pouvoir y intervenir. La thèse 30 de La Société du spectacle (1967) en donne la loi, deux proportions inverses entre ce qu'on regarde et ce qu'on vit. Le mot retourne un sens flatteur : contempler n'élève pas, cela dépossède. La revue y voit une passivité organisée, que la participation offerte au public ne supprime pas.

Ce qu'il faut retenir

  1. La contemplation est le rapport du spectateur à un monde qu'il produit par son travail et qui lui revient comme un objet étranger à regarder.
  2. La thèse 30 la mesure par deux proportions inverses : plus le spectateur regarde, moins il vit et moins il comprend son propre désir.
  3. L'idée se forme dès 1957 dans la critique du théâtre et du cinéma, où le spectacle se définit par la non-intervention du public.
  4. Pour la revue, la passivité est organisée : faire participer le spectateur à des œuvres prévues pour lui ne l'en fait pas sortir.
  5. On contemple d'abord les marchandises, puis le monde entier ; mais l'insatisfaction du spectateur peut se retourner contre ce qu'il regarde.

Qu'est-ce que la contemplation chez Debord ?

C'est l'attitude que le spectacle demande à ceux qui le regardent : voir sans pouvoir intervenir. Plus elle occupe la vie, moins il reste de vie à soi.

D'ordinaire, contempler est un mot plutôt flatteur. On contemple un paysage, une œuvre d'art, et l'on suppose une attention qui élève. Debord retourne le mot. La contemplation est pour lui le rapport d'un spectateur à un monde qu'il a contribué à produire, par son travail, et qui lui revient comme un objet étranger à regarder. La thèse 30 de La Société du spectacle (1967) en donne la loi sous la forme de deux proportions inverses :

plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir.

La construction rappelle celle des Manuscrits de 1844 de Marx, où l'ouvrier s'appauvrit à mesure que croît la richesse qu'il produit. La thèse suivante, la 31, fait d'ailleurs le lien avec le travail : l'abondance de ce que le travailleur produit lui revient comme une dépossession. L'aliénation du travail se prolonge dans le regard. Le spectateur est à l'image ce que l'ouvrier est à son produit : il y met quelque chose de lui, et cette part lui échappe.

D'où vient cette critique du regard ?

Du théâtre et du cinéma, que les situationnistes voulaient dépasser dès 1957. La position du public y était déjà celle d'un témoin passif de ce que d'autres vivent.

Le premier numéro de la revue, en juin 1958, reproduit un passage du Rapport sur la construction des situations, écrit par Debord l'année précédente. Il y oppose le spectacle, défini par la non-intervention, à la situation construite, qui est faite pour être vécue par ceux qui la préparent :

On voit, à l’inverse, comme les plus valables des recherches révolutionnaires dans la culture ont cherché à briser l’identification psychologique du spectateur au héros, pour entraîner ce spectateur à l’activité

« Problèmes préliminaires à la construction d’une situation », Internationale situationniste n° 1, juin 1958 Lire le passage

Le même texte souhaite que le rôle du public diminue toujours, au profit de ceux qu'il appelle des viveurs. La contemplation est donc d'abord nommée comme le contraire de la situation construite. Le livre de 1967 étend ce constat à la société entière.

Suffit-il de faire participer le spectateur ?

Non, répond la revue, car la passivité est organisée, et la participation qu'on offre au public en fait partie. On ne sort pas de la contemplation en ajoutant des boutons au spectacle.

Un exemple

En septembre 1962, l'artiste Le Parc signe un tract du Groupe de Recherche d'Art Visuel : il faudrait faire évoluer le spectateur passif jusqu'à devenir spectateur stimulé, voire interprète, grâce à des œuvres qu'on manipule. La revue répond dans son n° 8 que ce public abstrait existe déjà, à l'échelle de la société :

dans l’organisation de cette aliénation, il n’y a certainement pas de spectateur libre de rester purement passif, leur passivité même est organisée, et les « spectateurs-stimulés » de Le Parc sont déjà partout.

« L’avant-garde de la présence », Internationale situationniste n° 8, janvier 1963 Lire le passage

L'argument vaut au-delà des œuvres de ce groupe. Manipuler les éléments qu'un artiste a prévus pour vous reste une manière de suivre un mode d'emploi. La participation y est une règle de plus, fixée d'avance par d'autres.

Que contemple-t-on ?

D'abord les marchandises, qui finissent par être regardées plus qu'elles ne sont utilisées. Puis le monde entier, devenu un objet qu'on regarde au lieu de le faire.

En 1966, Jean Garnault décrit ce qui arrive aux objets dans le spectacle de l'abondance. Il en tire l'exemple du vol dans les grands magasins, qui lui paraît alors le seul moyen de jouir de ce qu'on n'a plus que le droit d'admirer :

Dans le spectacle de l’abondance, les objets dits de consommation cessent d’être des objets de jouissance pour devenir objets de contemplation, de plus en plus radicalement étrangers à ceux dont ils sont censés satisfaire les besoins.

« Les structures élémentaires de la réification », Jean Garnault, Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

Le livre donne à cette idée sa portée philosophique. La thèse 216 se réfère aux Thèses sur Feuerbach, dont la première reprochait à l'ancien matérialisme de saisir le monde comme un objet à regarder et non comme une activité humaine :

Le côté contemplatif du vieux matérialisme qui conçoit le monde comme représentation et non comme activité – et qui idéalise finalement la matière – est accompli dans le spectacle, où des choses concrètes sont automatiquement maîtresses de la vie sociale.

Ce qui était chez Marx le défaut d'une philosophie est devenu, selon Debord, la condition ordinaire de tous. Le monde n'est plus seulement pensé comme un spectacle : il est organisé pour être vu.

La contemplation est-elle une faute du spectateur ?

Debord décrit une condition produite par la société, pas une paresse individuelle. Et cette condition n'est pas stable : l'insatisfaction du spectateur peut se retourner contre ce qu'il regarde.

On lit souvent La critique de la contemplation serait un reproche moral adressé aux gens qui regardent trop la télévision ou les écrans, et qu'il suffirait de convaincre de faire autre chose.

Ce que disent les textes Pour Debord, la contemplation est la forme que prend la passivité quand la vie entière a été mise à distance par le travail séparé, la ville et la marchandise. On ne la quitte pas par une décision personnelle. Les révolutionnaires eux-mêmes peuvent y tomber : en 1969, René Riesel dénonce une idéologie contemplative qui attendrait la révolution comme on observe une éruption solaire.

La revue insiste aussi sur la fragilité de cette passivité. En 1964, elle note que les foules du sport ont remplacé celles de la politique, et que cette contemplation-là n'éteint rien :

Mais ces spectateurs passés franchement à la contemplation de compétitions futiles y portent leur insatisfaction. A Lima, une falsification dans le spectacle superficiel a suffi pour réveiller un refus radical, qui s’en prend à la totalité de la falsification spectaculaire.

« Le monde dont nous parlons », Internationale situationniste n° 9, août 1964 Lire le passage

Le spectateur n'est donc jamais tout à fait absorbé. La critique situationniste parie sur cet écart entre ce qu'on lui montre et ce qu'il désire, que la thèse 30 désignait déjà en parlant de son propre désir.

Vérifier sa compréhension

Que répond la revue en 1963 au Groupe de Recherche d'Art Visuel, qui veut un spectateur stimulé ?

Que ce spectateur existe déjà partout : la société organise la passivité et réclame sans cesse la participation du public. Manipuler des éléments prévus par l'artiste reste suivre un mode d'emploi, donc une forme de contemplation.

Pourquoi le spectateur ressemble-t-il, chez Debord, à l'ouvrier ?

Parce que, dans les deux cas, ce que la personne produit lui échappe et se dresse en face d'elle. À la thèse 31, l'abondance de ce que le travailleur produit lui revient comme une perte ; à la thèse 30, le spectateur vit d'autant moins qu'il contemple davantage.

Pourquoi la contemplation n'est-elle pas, pour Debord, une faute morale du spectateur ?

Parce qu'elle est produite par l'organisation de la société, le travail séparé, la ville et la marchandise, et non choisie. Elle n'est pas non plus définitive : la revue montre des foules de spectateurs qui retournent leur insatisfaction contre le spectacle.