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L'abécédaire · la notion

Spectacle

En bref

Le spectacle désigne, chez Guy Debord, un rapport social entre les gens, noué par l'intermédiaire d'images : ce que chacun pourrait vivre ou décider avec les autres, il le reçoit sous une forme qu'on regarde et à laquelle on ne répond pas. Le concept se forme dans la critique du théâtre et du cinéma que mènent Debord et l'Internationale situationniste à partir de 1957 ; La Société du spectacle (1967) en fait le nom de la société marchande moderne. Il ne se réduit pas aux médias.

Ce qu'il faut retenir

  1. Pour Debord, le spectacle est un rapport social que des images servent à nouer entre les gens ; les écrans n'en sont qu'une forme parmi d'autres.
  2. Le concept se forme en 1957 dans la critique du théâtre et du cinéma, où il nomme la place d'un public qui regarde sans pouvoir intervenir.
  3. Le livre de 1967 le rattache au capital : l'économie marchande, parvenue à un haut degré d'accumulation, se montre elle-même comme un monde à admirer.
  4. Comme la religion décrite par Feuerbach, le spectacle place hors des hommes ce qu'ils pourraient vivre, mais il le fait ici-bas, avec des marchandises et des vedettes.
  5. Les dirigeants eux-mêmes sont pris dans le spectacle, qui organise toute la société ; Debord pense qu'on n'en sort que par une pratique collective.

Que désigne le mot spectacle chez Debord ?

Un rapport entre les personnes qui passe par des images. Le mot ne nomme pas d'abord les écrans : il nomme la manière dont une société fait regarder à ses membres ce qu'ils ne font plus eux-mêmes.

Dans la langue courante, un spectacle est ce qu'on va voir : une pièce, un match, un défilé. Il y a une scène, une salle, et une frontière entre les deux. Debord garde cette frontière et l'étend à toute la vie sociale. Partout où les gens reçoivent sous forme d'images ce qu'ils pourraient décider ou vivre ensemble, et partout où ils ne peuvent pas répondre à ce qu'on leur montre, il y a spectacle. La Société du spectacle (1967) en donne la définition dès sa quatrième thèse :

Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.

Chaque terme compte. Un rapport social, c'est ce qui relie les gens entre eux, comme le salaire relie un ouvrier à celui qui l'emploie. Médiatisé veut dire que ce lien ne se noue pas directement : il passe par un intermédiaire. Les images sont donc le moyen du phénomène, pas le phénomène lui-même. La télévision en est une forme parmi d'autres. Un meeting électoral, une ville nouvelle où chacun rentre chez soi le soir, un emploi du temps réglé d'avance en sont d'autres, et ils se passent d'écran.

D'où vient le mot ?

De la critique du théâtre et du cinéma que mènent Debord et les situationnistes à partir de 1957. Le spectacle y nomme d'abord la position du public, qui regarde sans pouvoir intervenir.

En juin 1957, un mois avant la fondation de l'Internationale situationniste, Debord fait imprimer le Rapport sur la construction des situations. Un an plus tard, le premier numéro de la revue en reproduit un passage en tête d'un article consacré à la situation construite :

La constrution de situations commence au-delà de l’écroulement moderne de la notion de spectacle. Il est facile de voir à quel point est attaché à l’aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention.

« Problèmes préliminaires à la construction d’une situation », Internationale situationniste n° 1, juin 1958 Lire le passage

Le concept est déjà là, sous une forme restreinte à l'art. Ce qui définit le spectacle, c'est la place qu'il assigne : d'un côté ceux qui agissent, de l'autre ceux qui regardent et n'ont aucune prise sur ce qui se passe. La situation construite, que le même texte lui oppose, est faite pour être vécue par ceux qui la préparent. Dans ce même numéro, l'article « Avec et contre le cinéma » parle d'un spectacle sans participation.

Le mot change ensuite d'échelle. En 1960, la revue range les loisirs dans un spectacle culturel aux formes multiples, des jeux télévisés à l'automobile achetée comme signe de prestige. En 1962 et 1963, l'expression de société du spectacle revient dans plusieurs articles non signés. Le spectacle a cessé d'être un genre ; il devient un trait de toute la société, comme l'écrit le n° 8 :

Le visible social de la société du spectacle est plus éloigné que jamais de la réalité sociale.

« L’avant-garde de la présence », Internationale situationniste n° 8, janvier 1963 Lire le passage

Le livre de 1967 rassemble ces dix années de travail et donne au concept sa forme systématique, en 221 thèses numérotées.

Pourquoi Debord rattache-t-il le spectacle au capital ?

Parce que le spectacle est pour lui un moment de l'économie marchande : celui où elle a assez accumulé pour se montrer elle-même comme un monde à admirer.

Le livre s'ouvre sur un détournement. La première phrase du Capital de Marx décrit la richesse des sociétés capitalistes comme un immense amas de marchandises. Debord reprend la phrase en remplaçant la richesse par la vie entière, et les marchandises par les spectacles :

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles.

Le geste marque à la fois une filiation et un écart. La filiation : le spectacle s'analyse avec les outils de Marx, la marchandise, le fétichisme, l'aliénation. L'écart : ce que Marx disait de la richesse, Debord le dit de la vie. Le premier chapitre se referme sur une formule qui noue les deux, « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. » Quand l'économie a tout accumulé, elle ne se présente plus seulement comme des usines et des produits. Elle devient le décor visible de l'existence, et ce décor se donne à contempler.

La revue a dû défendre ce point. Claude Lefort, que le n° 12 présente comme un ancien théoricien de Socialisme ou Barbarie, rend compte du livre en février 1968 et prête à Debord l'idée que la fabrication des images commanderait celle des marchandises. La réponse rétablit l'ordre des causes :

le spectacle n’étant défini que comme un moment du développement de la production de la marchandise.

« Comment on ne comprend pas des livres situationnistes », Internationale situationniste n° 12, septembre 1969 Lire le passage

Un exemple

En 1958, à l'Exposition de Bruxelles, les États-Unis présentent le Circarama, un cinéma dont l'écran fait le tour de la salle. Le Monde du 17 avril en vante l'effet : « on se trouve au centre du spectacle et on le vit, puisqu’on en fait partie intégrante ». Le premier numéro de la revue cite l'article et retourne la formule :

On ne craint pas de dire que l’on vit dans le monde que nous connaissons du fait que l’on se trouve sans liberté au centre du misérable spectacle, « puisqu’on en fait partie intégrante ». La vie n’est pas cela, et les spectateurs ne sont pas encore au monde.

« Avec et contre le cinéma », Internationale situationniste n° 1, juin 1958 Lire le passage

Être placé au milieu de l'image et éprouver les sensations des passagers d'une voiture filmée reste une manière de regarder, seulement plus enveloppante. Le progrès de la technique rend la distance plus confortable sans la réduire. On peut appliquer le même raisonnement aux dispositifs d'aujourd'hui qui promettent l'immersion : ils perfectionnent la place du spectateur au lieu de la supprimer.

Que garde le spectacle de la religion ?

Le mouvement par lequel les hommes placent hors d'eux ce qu'ils pourraient être, puis s'y soumettent. Le spectacle accomplit ce déplacement ici-bas, avec des choses.

Le premier chapitre du livre porte en exergue un passage de Feuerbach, le philosophe allemand qui expliquait la religion comme une projection : l'homme prête à Dieu ses propres qualités, et s'appauvrit d'autant. Debord reprend le schéma. Ce que la société pourrait faire de sa vie, elle le voit réalisé ailleurs, en images, et elle s'y rapporte comme à une puissance étrangère. La thèse 20 le dit d'une ligne : « Le spectacle est la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse. » L'adjectif porte le sens. La religion promettait un autre monde ; le spectacle installe le sien dans celui-ci, avec des marchandises, des vedettes et des villes.

La revue emploie la même image avant le livre, dans l'« Adresse aux révolutionnaires d'Algérie et de tous les pays » qu'elle publie dans son n° 10 :

Le spectacle est l’héritier terrestre de la religion, l’opium du capitalisme parvenu au stade d’une « société d’abondance » de marchandises, l’illusion effectivement consommée dans la « société de consommation ».

« Adresse aux révolutionnaires d'Algérie et de tous les pays », Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

L'opium rappelle Marx, pour qui la religion consolait d'une misère réelle. Le spectacle console de la même façon, en montrant riche ailleurs une vie pauvre ici ; la différence est que cette consolation s'achète. Comme la religion, enfin, il parle sans attendre de réponse. La thèse 24 le définit comme « le discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux ».

Le spectacle a-t-il toujours la même forme ?

Non. Debord en distingue deux en 1967, selon le régime économique, et une troisième en 1988, née de leur fusion.

Le chapitre III du livre décrit deux formes rivales. Le spectaculaire concentré appartient aux bureaucraties d'État : tout s'y ramasse sur l'image d'un chef, et une violence permanente fait le reste. Le spectaculaire diffus appartient aux pays d'abondance marchande : personne n'y occupe le centre, chaque marchandise y promet à sa manière une part du bonheur général. Les deux blocs de la guerre froide se présentaient comme des ennemis ; Debord y voit deux gestions du même système.

Vingt ans plus tard, les Commentaires sur la société du spectacle (1988) soutiennent que ces deux formes se sont combinées en un spectaculaire intégré. Le livre est protégé et le site n'en cite rien ; on retiendra seulement que Debord n'a jamais tenu le concept pour figé. Il en suit les transformations comme on suit celles d'un régime politique.

Quels contresens faut-il éviter ?

Les deux plus répandus réduisent le spectacle aux médias, ou en font une manipulation organisée par quelques-uns. Les textes disent autre chose dans les deux cas.

On lit souvent Le spectacle désignerait la télévision, la publicité et les médias de masse, et le critiquer reviendrait à se méfier des écrans.

Ce que disent les textes La définition de la thèse 4 écarte cette lecture dès sa première moitié. Debord tient les médias pour la surface la plus visible du phénomène, et il refuse, à la thèse 24, d'expliquer le spectacle par le seul progrès des techniques : c'est une société qui choisit celles qui lui conviennent. On peut éteindre tous les écrans sans sortir du spectacle, puisque celui-ci est d'abord une organisation de la vie.

On lit souvent Le spectacle serait une manipulation consciente, orchestrée par une poignée de dirigeants, de publicitaires ou de techniciens.

Ce que disent les textes C'est la lecture que proposait Franco Floreanini dans un texte que la revue cite au n° 9, en 1964, sans le reprendre à son compte : « l’organisation technologique et technocratique moderne qui tend à manipuler ». Les situationnistes décrivent plutôt un rapport social où les dirigeants sont pris eux aussi. Vaneigem relève dès 1963 « la passivité croissante des dirigeants et des acteurs soumis aux lois abstraites du marché et du spectacle ». Il n'y a pas de coulisse d'où quelqu'un tirerait les fils ; il y a une économie qui produit sa propre image.

Debord avait prévu un troisième danger, qui touche le mot lui-même. Un concept critique peut devenir une formule de plus, qu'on répète sans rien changer. La thèse 203 le dit nettement : une idée, même juste, ne dépasse que d'autres idées, elle ne dépasse pas le spectacle lui-même. Comprendre le spectacle ne suffit pas à en sortir. Pour Debord, cela suppose une pratique, celle des conseils et des situations construites, que les autres notions de ce glossaire décrivent.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi l'exemple du Circarama, en 1958, intéresse-t-il la revue ?

Ce cinéma à écran circulaire promettait de placer le public au centre de l'image. La revue y voit le spectacle perfectionné : on éprouve davantage de sensations, mais on reste spectateur, sans liberté, au milieu d'une scène qu'on ne fait pas.

Que veut dire Debord quand il écrit que le spectacle est un rapport social médiatisé par des images ?

Il parle de ce qui relie les gens entre eux, comme le salaire ou l'échange. Ce lien ne se noue pas directement : il passe par des images qu'on reçoit sans pouvoir y répondre. Les images sont le moyen, le rapport social est l'objet de la critique.

Pourquoi éteindre les écrans ne suffirait-il pas à sortir du spectacle ?

Parce que le spectacle est une organisation de la vie entière, liée à l'économie marchande : le travail, les loisirs, la ville, la politique. Les médias n'en sont que la surface la plus visible, et Debord refuse de l'expliquer par la technique.