Qu'entend la revue par décomposition ?
Le processus par lequel les formes culturelles héritées se sont défaites d'elles-mêmes, devenues trop étroites pour les moyens dont l'époque dispose. Le mot est défini dans le premier numéro, en juin 1958.
La rubrique Définitions du n° 1 donne au terme un sens plus précis que celui de déclin. Il ne s'agit pas d'une maladie qui frapperait la culture de l'extérieur, ni d'une baisse du talent des artistes :
Processus par lequel les formes culturelles traditionnelles se sont détruites elles-mêmes, sous l’effet de l’apparition de moyens supérieurs de domination de la nature, permettant et exigeant des constructions culturelles supérieures.
Trois points sont à retenir. Les formes se sont détruites elles-mêmes : la poésie, la peinture, le roman ont été démolis par leurs propres avant-gardes. La cause est matérielle : l'époque dispose de moyens techniques nouveaux pour agir sur la nature et sur le milieu, et les anciennes formes paraissent dérisoires à côté. Enfin ces moyens à la fois permettent et exigent autre chose. La décomposition est donc la fin d'un monde de formes et l'annonce d'un autre, que personne n'a encore construit.
Pourquoi la revue distingue-t-elle deux phases ?
Parce que la destruction des formes a d'abord été une conquête, puis une routine. Après 1930, les gestes de démolition se répètent sans plus rien démolir.
La définition poursuit en séparant une phase active, celle de la démolition effective des vieilles superstructures, qui cesse vers 1930, et « une phase de répétition, qui domine depuis ». Dans la première, détruire le langage ou la peinture était une découverte : on ne savait pas encore jusqu'où l'on pouvait aller. Dans la seconde, la destruction est devenue une manière comme une autre, que l'on reprend parce qu'elle est connue. Le n° 3 précise ce que signifie la date : depuis 1930, il n'y a plus eu ni mouvement révolutionnaire ni avant-garde artistique à la hauteur des possibilités de l'époque. La définition de 1958 tire elle-même le lien :
Le retard dans le passage de la décomposition à des constructions nouvelles est lié au retard dans la liquidation révolutionnaire du capitalisme.
Autrement dit, si la culture reste bloquée dans la répétition, ce n'est pas faute d'idées. C'est que les constructions nouvelles supposent une autre organisation de la société, qui n'est pas venue. Les artistes de la décomposition expriment ce blocage sans le comprendre.
Un exemple
En août 1961, le n° 6 publie Encore une fois, sur la décomposition, une revue des nouveautés de l'année. On y trouve un ballet sans chorégraphie, où les danseurs restent immobiles ; la biographie et l'exposition d'un peintre tachiste mort jeune, qui n'avait jamais existé ; des affiches posées dans le métro de New York pour être barbouillées ; une machine de Tinguely construite pour se détruire elle-même au musée d'Art moderne ; les tableaux-cibles que Niki de Saint-Phalle peint à la carabine ; des nouveaux réalistes décidés à refaire Dada.
La revue ne dit pas que ces artistes manquent de talent ou d'humour. Elle dit qu'ils découvrent la destruction de l'art comme une idée neuve, alors qu'elle a eu lieu trente ou quarante ans plus tôt : « Tous retuent des cadavres qu’ils déterrent ». C'est la phase de répétition, prise sur le fait.
Faut-il regretter les formes perdues ?
Les situationnistes refusent aussi bien le retour aux formes anciennes que la complaisance pour le vide. La décomposition est le terrain d'où l'on part.
Le n° 3 se moque en 1959 des critiques qui rêvent d'un retour aux belles manières du passé, Émile Henriot dans Le Monde ou Mauriac dans L'Express. Pour la revue, la destruction du langage poétique, du roman ou de la peinture a eu un aspect progressif : elle témoignait de l'insuffisance de l'expression artistique, et posait la question d'instruments supérieurs. On ne revient pas en arrière. Mais on ne s'installe pas non plus dans les ruines. Debord le dit dans ses Thèses sur la révolution culturelle :
Dans le monde de la décomposition nous pouvons faire l’essai mais non l’emploi de nos forces. La tâche pratique de surmonter notre désaccord avec le monde, c’est-à-dire de surmonter la décomposition par quelques constructions supérieures, n’est pas romantique.
La sixième thèse du même texte l'avait formulé autrement : « La victoire sera pour ceux qui auront su faire le désordre sans l’aimer ». Le n° 2 marque la différence avec les artistes de la décomposition sur un exemple qui touche Debord lui-même. Il range dans la même série le silence de John Cage, la peinture monochrome de Klein et la séquence noire de vingt-quatre minutes du film Hurlements en faveur de Sade (1952). Ce qui sépare ces gestes ne tient pas à leur sérieux : « La vraie question oppose un moyen artistique isolé à l’emploi unitaire de plusieurs de ces moyens ». Le texte appelle ces gestes des exercices du néant ; il ajoute, en citant Potlatch, que le sérieux d'un projet d'ensemble peut intégrer et dépasser la mystification. Un écran noir isolé reste un exercice ; pris dans un emploi unitaire, il deviendrait un matériau.
Que devient la notion dans La Société du spectacle ?
Une lecture de l'art moderne : sa décomposition dit que les hommes ont perdu un langage commun, et désigne la tâche de le retrouver dans l'action. Le spectacle, lui, en recycle les débris.
Le chapitre VIII du livre de 1967 reprend le mot sans la date de 1930 et sans les deux phases, et lui donne un sens plus général :
Le fait que le langage de la communication s’est perdu, voilà ce qu’exprime positivement le mouvement de décomposition moderne de tout art, son anéantissement formel.
Positivement veut dire ici : comme un constat. Si les formes de l'art se sont défaites, c'est que l'art n'avait plus de communauté à qui parler. La même thèse en tire une tâche, que le livre décrit comme la recherche d'un langage commun dans l'action, là où les œuvres ne faisaient que figurer le dialogue. On reconnaît, sans le mot, la situation construite.
La revue suit entre-temps ce que devient la décomposition quand la société s'en empare. Dans le n° 10 (mars 1966), une section intitulée Décomposition et récupération décrit la récupération industrielle de la néo-décomposition artistique : l'op art passé dans la décoration et l'habillement, ou la dernière Biennale, où, selon Le Monde, des artistes venus de tous les pays montrent les mêmes lambeaux collés et les mêmes ferrailles soudées. Les gestes de destruction sont devenus des produits. La thèse 192 le dit à sa manière : la consommation culturelle conserve l'art ancien et répète jusqu'à ses manifestations négatives (voir récupération).
La décomposition est-elle un jugement de décadence ?
Non. Le mot décrit un processus historique, et la revue prend parti contre ceux qui en tirent une nostalgie. Elle reproche aux artistes de la décomposition leur ignorance, pas leur audace.
Le vocabulaire peut tromper. Décomposition évoque le cadavre, et l'on pense aux discours qui déplorent l'art moderne au nom des chefs-d'œuvre d'autrefois. La revue vise exactement l'inverse : ce sont ces discours qu'elle tient pour réactionnaires. Elle ne demande pas aux peintres de revenir à la figuration ni aux poètes de revenir à la rime. Elle leur demande de comprendre que la démolition est faite, et qu'il reste à construire avec d'autres moyens.
On lit souvent Les situationnistes auraient accusé l'art moderne de décadence, comme les critiques conservateurs de leur temps.
Ce que disent les textes La revue se moque de ces critiques, qui rêvent d'un retour aux belles manières, et tient la destruction des formes pour un témoignage, progressif en son temps, sur l'insuffisance de l'expression artistique. Ce qu'elle reproche aux artistes de la décomposition est de répéter cette destruction comme si elle était neuve.
On lit souvent La décomposition désignerait la culture de masse, la télévision et la publicité, par opposition à la grande culture.
Ce que disent les textes Le mot vise d'abord l'avant-garde artistique elle-même, ses écrans noirs, ses toiles monochromes et ses poèmes réduits à des lettres. La culture de masse entre en scène plus tard, quand elle récupère ces gestes et les vend.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la revue fait-elle finir la phase active vers 1930 ?
La définition ne le justifie pas en détail. Le n° 3 de la revue indique que, depuis 1930, il n'y a plus eu ni mouvement révolutionnaire ni avant-garde artistique à la hauteur des possibilités de l'époque. Ce qui vient ensuite répète les démolitions déjà faites.
Les situationnistes se réjouissent-ils de la décomposition ?
Ils la tiennent pour un fait et un point de départ. Debord écrit en 1958 que, dans ce monde, on peut faire l'essai de ses forces mais non leur emploi, et que l'avantage ira à ceux qui provoquent le désordre sans s'y attacher.
Qu'est-ce qu'un artiste de la décomposition ?
Quelqu'un qui reprend les gestes de destruction déjà accomplis, le silence, l'écran vide, la toile monochrome, et les présente comme des nouveautés. La revue en dresse la liste en 1961 : un ballet immobile, une machine qui se détruit, des tableaux peints à la carabine.