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L'abécédaire · la notion

Dépassement de l'art

En bref

Le dépassement de l'art désigne le projet, repris par les situationnistes aux avant-gardes du XX<sup>e</sup> siècle, de faire passer dans la vie ce que l'art n'avait fait que représenter. Il suppose deux gestes à la fois : réaliser l'art et le supprimer comme domaine séparé. Selon La Société du spectacle (1967), dada n'a fait que détruire l'art, et le surréalisme que le prolonger dans des œuvres. Debord date de 1957 à 1962 l'époque de l'Internationale centrée sur ce projet.

Ce qu'il faut retenir

  1. Dépasser l'art, c'est construire dans la vie quotidienne ce que l'art ne faisait que représenter, en cessant d'en faire un domaine à part.
  2. Il faut supprimer l'art et le réaliser en même temps : la revue écrit en 1964 qu'on ne peut faire l'un sans l'autre.
  3. Selon le livre de 1967, dada a détruit l'art sans rien en faire passer dans la vie, et le surréalisme a cherché à le faire vivre en restant un mouvement artistique.
  4. La situation construite est la forme que les situationnistes donnent à ce dépassement : un moment de vie organisé, conçu comme le contraire de l'œuvre.
  5. En 1969, Debord appelle première époque de l'Internationale l'activité centrée sur le dépassement de l'art, de 1957 à 1962.

Que veut dire dépasser l'art ?

Faire passer dans la construction de la vie ce que l'art se contentait de représenter, et cesser d'en faire un domaine à part. Les situationnistes reprennent ce programme aux avant-gardes qui les ont précédés.

Le mot de dépassement a ici un sens précis : dépasser une chose revient à garder ce qu'elle visait en se débarrassant de la forme qu'elle avait prise. Appliqué à l'art, cela donne un programme double. Les tableaux, les poèmes, les films représentent une vie plus intense que celle qu'on mène ; il faudrait construire cette vie elle-même. Et pour cela, il faudrait que l'art cesse d'être une activité séparée, confiée à des spécialistes et contemplée par un public.

Debord pose le principe dès le premier numéro de la revue, en juin 1958, dans des Thèses sur la révolution culturelle qu'il signe. L'esthétique traditionnelle, explique-t-il, cherche à faire sentir des moments passés de la vie, et mesure sa réussite à la durée de la beauté qu'elle produit. Les situationnistes visent l'inverse, des moments aménagés pour passer. La deuxième thèse le dit en deux phrases :

L’art peut cesser d’être un rapport sur les sensations pour devenir une organisation directe de sensations supérieures. Il s’agit de produire nous-mêmes, et non des choses qui nous asservissent.

« Thèses sur la révolution culturelle », G.-E. Debord, Internationale situationniste n° 1, juin 1958 Lire le passage

Un rapport sur les sensations, c'est ce qu'est une œuvre : elle rapporte ce qu'on a senti, ou ce qu'on pourrait sentir, à des gens qui la regardent. Une organisation directe de sensations, c'est un moment de vie construit pour être vécu. Le premier numéro le dit aussi, en passant, dans un article sur les techniques de conditionnement : « le prolétariat doit réaliser l'art ».

Pourquoi faut-il à la fois supprimer et réaliser l'art ?

Parce que chacun des deux gestes, pris seul, échoue. Supprimer l'art sans rien réaliser laisse la place au spectacle ; le réaliser dans des œuvres le laisse intact comme domaine séparé.

La revue donne la formule la plus nette du programme en août 1964, dans une réponse collective à une enquête du Centre d'art socio-expérimental sur la place du peuple dans l'art, signée de J. V. Martin, J. Strijbosch, Raoul Vaneigem et René Viénet :

On ne peut réaliser l’art qu’en le supprimant. Cependant, il faut objecter à l’état présent de la société, qui supprime l’art en le remplaçant par l’automatisme d’un spectacle encore plus hiérarchique et passif, que l’on ne pourra réellement supprimer l’art qu’en le réalisant.

« Réponse à une enquête du Centre d'art socio-expérimental », J. V. Martin, J. Strijbosch, R. Vaneigem, R. Vienet, Internationale situationniste n° 9, août 1964 Lire le passage

La formule rappelle ce que Marx disait de la philosophie, qu'on ne supprime qu'en la réalisant ; le n° 10 signale d'ailleurs qu'une revue danoise a traduit cette réponse sous le titre Réaliser la philosophie, réaliser l'art. Le second membre de la phrase est le plus instructif. La société, disent les auteurs, supprime déjà l'art à sa manière : elle le remplace par un spectacle plus passif encore. Une suppression qui ne fait rien passer dans la vie ne libère donc personne ; elle vide la place, et le marché la remplit. Mustapha Khayati en tire la règle deux ans plus tard : « on ne peut dépasser l'art sans le réaliser ».

Cette règle permet de juger les deux dernières avant-gardes. La Société du spectacle (1967) le fait en une phrase de son chapitre VIII :

Le dadaïsme a voulu supprimer l’art sans le réaliser ; et le surréalisme a voulu réaliser l’art sans le supprimer.

Dada a attaqué l'art de front, par le scandale, le non-sens et la destruction des formes, mais sans rien construire à la place. Le surréalisme a voulu faire passer la poésie dans la vie, par le rêve et l'écriture automatique, tout en restant un mouvement d'écrivains et de peintres, avec ses œuvres et ses expositions. Le premier numéro de la revue s'ouvre sur ce bilan avec Amère victoire du surréalisme : dans un monde qui n'a pas été transformé, le surréalisme a réussi comme art, et cette réussite s'est retournée contre lui. Khayati écrit de son côté que dada a posé pour de bon le problème de la réalisation de l'art, et que le surréalisme ne vaut que comme prolongement de cette exigence.

Qu'est-ce qui prendrait la place de l'œuvre ?

La situation construite, que la revue conçoit comme le contraire de l'œuvre d'art : un moment de vie organisé pour être vécu, et fait pour passer.

L'œuvre conserve. Elle fixe un instant, une émotion, un visage, pour qu'on puisse les retrouver plus tard, et c'est ce qui fait sa valeur. La revue retourne cette valeur contre elle en 1959 :

La situation est conçue comme le contraire de l’œuvre d’art, qui est un essai de valorisation absolue, et de conservation, de l’instant présent.

« Le sens du dépérissement de l’art », Internationale situationniste n° 3, décembre 1959 Lire le passage

Le même article ajoute que chaque situation, si consciemment construite qu'elle soit, contient sa propre négation et va vers son renversement. Elle n'est pas faite pour durer. Les définitions du n° 1 donnent sa forme : un moment de la vie construit par l'organisation collective d'une ambiance et d'un jeu d'événements. Les créations de l'avenir, conclut l'article de 1959, « devront modeler directement la vie ».

Un exemple : la soirée du n° 1

Un tableau peut représenter une soirée entre amis : le peintre a choisi la lumière, les personnages, les couleurs, et le spectateur regarde au musée un moment qu'un autre a vécu ou imaginé. Le n° 1 de la revue (Problèmes préliminaires à la construction d'une situation) prend le problème par l'autre bout, avec le projet d'une réunion émouvante de quelques personnes pour une soirée.

Ici, on ne peint pas la soirée, on la construit. Une équipe étudie le projet ; un metteur en scène coordonne le décor et prévoit certaines interventions ; ceux qui ont composé l'ambiance la vivent, et les quelques spectateurs passifs doivent être amenés à agir. Il ne reste rien à accrocher au mur : le moment a eu lieu, et il est passé. C'est ce que les situationnistes appellent réaliser l'art, faire exister ce qu'il représentait au prix de ne plus rien produire qu'on puisse exposer.

Que font, en attendant, les artistes du mouvement ?

Ils continuent de peindre ou de filmer, mais sans appeler leurs œuvres situationnistes. En 1961, la conférence de Göteborg décide de les nommer anti-situationnistes.

Le projet a un problème pratique : il suppose une transformation de la société que personne n'a encore faite. En attendant, les membres de l'Internationale sont pour beaucoup des peintres, des architectes, des cinéastes. L'article de 1959 décrit leur position par une image : comme les prolétaires devant la nation, « les situationnistes campent aux portes de la culture ». Ils refusent de s'y établir, et s'inscrivent en creux dans l'art moderne. Le n° 9 le résume en 1964 : « Nous sommes des artistes par cela seulement que nous ne sommes plus des artistes ».

La contradiction finit par se trancher. En août 1961, à Göteborg, la cinquième conférence décide d'appeler anti-situationnistes les productions artistiques de ses membres, puisque les conditions d'une activité situationniste ne sont pas réunies. Dans les mois qui suivent, le groupe se sépare de plusieurs de ses artistes : le groupe allemand Spur est exclu en février 1962, et Jørgen Nash, le seul, selon le compte rendu, à avoir désapprouvé le vote de Göteborg, rompt avec l'Internationale. En 1969, Debord désigne cette période comme une première époque, celle de l'activité centrée sur le dépassement de l'art, de 1957 à 1962.

Les situationnistes voulaient-ils en finir avec l'art ?

Ils jugeaient que l'art moderne s'était déjà détruit lui-même, et voulaient réaliser ce qu'il promettait. La conservation de l'art dans les musées est, pour eux, l'autre issue possible.

Le chapitre VIII du livre de 1967 pose l'alternative à la thèse 184. Quand la culture n'a plus d'histoire propre, deux issues s'ouvrent : le projet de la faire passer dans l'histoire entière, et sa conservation comme une chose morte, que l'on vient regarder. Le dépassement de l'art est la première branche. La seconde est celle du patrimoine et du marché, et elle n'épargne pas les situationnistes eux-mêmes : en 2013, la Bibliothèque nationale de France consacre une exposition à Debord, dont elle conserve les archives.

On lit souvent Les situationnistes auraient été des iconoclastes, ennemis des tableaux et des livres, qui voulaient détruire l'art.

Ce que disent les textes La revue tient la destruction des formes artistiques pour un fait déjà accompli par l'art moderne lui-même (voir décomposition). Ce qu'elle propose est de réaliser ce que cet art promettait, la poésie et le jeu, dans la vie quotidienne. La revue invoque sans cesse Lautréamont, Hegel ou Baudelaire ; ce que ses membres refusent, c'est de faire de l'art une carrière.

On lit souvent Le projet aurait été réfuté par les faits, puisque les situationnistes sont aujourd'hui exposés et étudiés comme une avant-garde artistique parmi d'autres.

Ce que disent les textes Le livre de 1967 avait décrit cette issue : la culture gardée comme une chose morte, qu'on vient regarder. L'exposition illustre l'une des deux branches de l'alternative que le projet nommait. Elle ne dit rien de la valeur de l'autre.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi ne suffit-il pas de supprimer l'art ?

Parce que la société le supprime déjà à sa manière, en le remplaçant par un spectacle encore plus passif, écrit la revue en 1964. Une suppression qui ne fait rien passer dans la vie laisse la place vide, et le marché la remplit.

Les membres de l'Internationale situationniste ont-ils cessé de peindre ?

Non. Le groupe comptait encore en 1961 des peintres, comme ceux du groupe munichois Spur. Cette année-là, la conférence de Göteborg a décidé d'appeler anti-situationnistes les œuvres de ses membres : elles restent prises dans les conditions de l'art ancien, que le mouvement veut dépasser.

Quel rapport ce projet entretient-il avec Marx ?

Sa formule rappelle ce que Marx disait de la philosophie : on ne la supprime qu'en la réalisant. Les situationnistes transportent ce programme de la philosophie à l'art, et le livre de 1967 l'applique aux avant-gardes.