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L'abécédaire · la notion

Idéologie matérialisée

En bref

L'idéologie matérialisée est, chez Debord, une idéologie qui n'a plus besoin d'être pensée ni professée, parce qu'elle s'est faite monde : elle est passée dans les objets, l'emploi du temps, le plan des villes. Le mot donne son titre au dernier chapitre de La Société du spectacle (1967). Une telle idéologie n'a ni nom ni programme qu'on puisse réfuter. Le spectacle la réalise, et il prive chacun de la reconnaissance d'autrui, donc de la mesure de sa propre vie.

Ce qu'il faut retenir

  1. Dans la tradition marxiste que Debord reprend, une idéologie est une pensée qui sert une classe en se donnant pour la vérité de tous.
  2. Elle devient matérialisée quand elle passe dans les objets, les villes et les horaires : on ne la discute plus, on la vit.
  3. Une idéologie protégée par une police devient mensonge systématique. La revue voit en Chine, en 1967, l'idéologie portée à l'absolu et qui éclate.
  4. Quand Debord déclare close l'histoire des idéologies, il veut dire qu'une seule a gagné et n'a plus besoin de se dire.
  5. La critique de l'idéologie ne doit pas en devenir une : l'I.S. tient l'idéologie révolutionnaire pour la signature d'un échec.

Qu'est-ce qu'une idéologie, avant Debord ?

Dans la tradition marxiste, un ensemble d'idées qui sert une classe en se donnant pour la vérité de tous. La revue le résume d'une formule : les idées qui servent des maîtres.

Debord prend le mot dans le sens critique de la tradition marxiste : une idéologie est une pensée qui prend les conditions d'une société particulière pour la nature des choses, et qui, par là, sert ceux que ces conditions avantagent. Elle n'est pas forcément un mensonge conscient. Celui qui la professe croit le plus souvent dire vrai. En 1965, l'Adresse aux révolutionnaires d'Algérie et de tous les pays, que reprend le n° 10, en donne la version la plus brève : « idéologie » au sens de Marx, ce sont « les idées qui servent des maîtres ».

Debord ouvre sur cette définition le dernier chapitre de La Société du spectacle : la thèse 212 fait de l'idéologie le fondement de toute pensée tant que la société se partage en classes qui s'affrontent. Tant qu'il y a des classes, il y a des idéologies. Le n° 8 de la revue, en 1963, en avait décrit le destin dans un texte non signé :

Ce qui était dans l’idéologie mensonge inconscient (arrêt sur des conclusions partielles) devient mensonge systématique quand certains des intérêts qu’elle a recouverts sont au pouvoir et qu’une police les protège.

« Domination de la nature, idéologies et classes », Internationale situationniste n° 8, janvier 1963 Lire le passage

Le même texte définit les idéologies comme des pensées critiques pétrifiées : elles ont servi d'armes à une classe pour prendre le pouvoir, puis elles se sont figées. Il reste à comprendre ce que devient une idéologie quand elle n'a même plus besoin d'être pensée.

Que veut dire « matérialisée » ?

Que l'idéologie n'habite plus seulement les têtes. Elle est passée dans les objets, dans l'emploi du temps, dans le plan des villes, et elle n'a plus besoin de doctrine pour s'imposer.

Le titre du chapitre IX, L'idéologie matérialisée, annonce un changement d'état. Les idéologies anciennes se présentaient comme des doctrines : le libéralisme, le nationalisme, le stalinisme avaient des noms, des textes, des partisans, et l'on pouvait les réfuter. Celle que décrit Debord n'a plus de forme discursive :

L’idéologie matérialisée est elle-même sans nom, comme elle est sans programme historique énonçable. Ceci revient à dire que l’histoire des idéologies est finie.

Une idée qui s'est faite monde ne se discute plus ; elle se vit. Personne n'a besoin de croire à une théorie de la consommation pour passer ses samedis au centre commercial. Il suffit que la ville soit construite ainsi, que les horaires soient faits ainsi, que les désirs soient montrés ainsi. Le spectacle, dans ce sens, réalise ce que les idéologies ne faisaient que promettre : une vision du monde qui coïncide avec le monde. Debord en fait l'idéologie portée à son comble, parce qu'elle ne laisse plus de dehors d'où la juger.

Un exemple

Prenons une banlieue pavillonnaire des années soixante, avec ses maisons individuelles, sa route d'accès et son supermarché à dix minutes en voiture. Aucun habitant n'a signé de programme. Pourtant le lieu enseigne une manière de vivre : chacun chez soi, la famille comme unité, la voiture obligatoire, les achats groupés en fin de semaine, la télévision le soir. Contester cette vie ne revient pas à discuter une opinion : il faudrait défaire des routes, des murs et des emplois du temps.

C'est ce que la revue appelait dès 1963 l'idéologie de la consommation spectaculaire dans le capitalisme développé, et qu'elle rangeait parmi les tentatives de moderniser l'idéologie pour conserver le présent. Le livre de 1967 lui donne son nom définitif. L'urbanisme, que la revue critique depuis ses premiers numéros, est l'un de ses matériaux principaux.

Que devient l'idéologie quand elle prend le pouvoir ?

Elle devient mensonge d'État, puis elle éclate. La revue en suit l'exemple dans le monde bureaucratique, jusqu'à la Chine de 1967.

L'idéologie matérialisée de l'Ouest s'impose par l'abondance des marchandises. Celle de l'Est ne dispose pas de cette abondance. La bureaucratie russe, puis chinoise, impose la sienne par la police, et la thèse 105 dit qu'elle a transformé la perception plutôt que le monde. Une idéologie que rien ne doit contredire finit par absorber la réalité même : ce qu'elle proclame tient lieu de fait. Le n° 11 de la revue, en octobre 1967, voit dans la « révolution culturelle » chinoise le point où ce mécanisme se brise :

L’idéologie portée à son degré absolu, en vient à l’éclatement. Son usage absolu est aussi bien son zéro absolu : c’est la nuit, où toutes les vaches idéologiques sont noires.

« Le point d'explosion de l'idéologie en Chine », Internationale situationniste n° 11, octobre 1967 Lire le passage

La formule rappelle une image de Hegel, la nuit où toutes les vaches sont noires. Quand tous les combattants se réclament du même dogme et s'accusent mutuellement de le trahir, le dogme ne distingue plus rien. Il ne sert plus qu'à rendre la lutte pour le pouvoir illisible, et c'est ce qui le tue.

Debord annonce-t-il la fin des idéologies ?

Il annonce la fin de leur histoire, dans un sens opposé à la « mort des idéologies » dont la revue se moquait : une idéologie a gagné au point de devenir invisible.

En 1963, le n° 8 s'en prend à un discours qu'il range parmi les idéologies, celui de « la mort des idéologies », selon lequel les grands affrontements de doctrines seraient derrière nous. Son titre, ajoute la revue, est déjà un aveu, les idéologies ayant toujours été de la pensée morte.

On peut lire la phrase de la thèse 213 comme ce discours retourné. Si « l’histoire des idéologies est finie », c'est qu'une seule a vaincu les autres, et qu'elle a cessé d'avoir besoin de se dire. La fin des débats idéologiques, que saluaient les partisans de la mort des idéologies, est pour Debord le signe d'une idéologie victorieuse.

On lit souvent Quand Debord annonce la fin de l'histoire des idéologies, il rejoindrait les partisans de la mort des idéologies, pour qui les grands affrontements de doctrines seraient terminés.

Ce que disent les textes Il dit l'inverse. L'idéologie a cessé d'être un discours parce qu'elle est devenue le monde lui-même. La revue tenait déjà la thèse de la mort des idéologies pour une idéologie de plus.

Que fait l'idéologie matérialisée aux individus ?

Elle les rend incapables de se reconnaître. Quand plus personne n'est reconnu par autrui, chacun perd la mesure de ce qu'il vit.

Dans une société où personne ne peut plus être reconnu par les autres, chaque individu devient incapable de reconnaître sa propre réalité. L’idéologie est chez elle ; la séparation a bâti son monde.

Le mot de reconnaissance rappelle Hegel, pour qui l'on ne se sait soi-même qu'à travers autrui. Dans un monde où les gens ne communiquent que par des images, ce regard manque, et chacun ne connaît de sa vie que ce que le spectacle en montre. La séparation, dont le livre part au chapitre I, trouve ici son aboutissement : elle a construit un monde à sa forme, où l'idéologie n'est plus une erreur qu'on pourrait corriger mais le milieu même où l'on vit.

Comment critiquer une idéologie sans en devenir une autre ? La « Définition minimum des organisations révolutionnaires », adoptée par la 7e Conférence de l'I.S. et publiée en octobre 1967, pose la règle :

Elle critique radicalement toute idéologie en tant que pouvoir séparé des idées et idées du pouvoir séparé. Ainsi elle est en même temps la négation de toute survivance de la religion, et de l’actuel spectacle social

« La pratique de la théorie », Internationale situationniste n° 11, octobre 1967 Lire le passage

Le même texte dénonce l'idéologie révolutionnaire comme la signature de l'échec du projet révolutionnaire. Le n° 12, en 1969, en donne un exemple : après Mai 68, il faudra combattre l'idéologie conseilliste, qui voudrait élire des conseils au-dessus des assemblées. Une idée juste devient idéologie dès qu'un groupe la possède à part et la sert aux autres.

On lit souvent Critiquer l'idéologie, ce serait se placer au-dessus des opinions, dans une position neutre.

Ce que disent les textes Debord oppose à l'idéologie la théorie, et la théorie, chez lui, prend parti : elle se sait du côté de la transformation du monde. Le chapitre IV distingue ainsi la théorie révolutionnaire de l'idéologie révolutionnaire, qui en est la forme figée.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi une idéologie matérialisée est-elle plus difficile à combattre qu'une doctrine ?

Parce qu'elle n'a ni nom ni programme. Une doctrine se réfute ; une manière de vivre inscrite dans les routes, les logements et les horaires ne se réfute pas par des arguments. Il faudrait transformer les conditions matérielles qui l'imposent.

En quoi la thèse de Debord sur la fin de l'histoire des idéologies s'oppose-t-elle à la thèse de la fin des idéologies ?

Les partisans de la mort des idéologies pensaient que les sociétés modernes en étaient sorties. Debord pense l'inverse : une idéologie a vaincu les autres au point de devenir le monde lui-même, et c'est pour cela qu'on ne la voit plus.

Que veut dire la revue quand elle écrit qu'en Chine l'idéologie portée à l'absolu en vient à l'éclatement ?

Que lorsque tous les adversaires se réclament du même dogme et s'accusent de le trahir, le dogme ne distingue plus personne. Il ne sert plus qu'à masquer une lutte pour le pouvoir, et il perd ainsi toute force.