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L'abécédaire · la notion

New Babylon

En bref

New Babylon est le nom que le peintre et architecte néerlandais Constant a donné à sa ville imaginaire : une construction continue posée sur des piliers, au-dessus d'un sol laissé à la circulation, où des équipes changeraient sans cesse les ambiances. Constant en publie les principes dans la revue Internationale situationniste en 1959, et la visite d'un premier quartier en 1960. La même année, il quitte le groupe, qui voit dans ses maquettes une dérive technicienne de l'urbanisme unitaire.

Ce qu'il faut retenir

  1. Constant, membre du groupe de 1958 à 1960, présente dans le n° 3 la ville couverte : une structure suspendue qui libère le sol et supprime la rue.
  2. Le nom de New Babylon n'apparaît qu'une fois dans la revue, en 1960, à la fin de la description d'un îlot-maquette, la zone jaune.
  3. Constant fonde le projet sur l'automation : le travail diminuant, les loisirs et les conduites changeraient, et l'habitat devrait se transformer avec eux.
  4. La revue rompt avec lui en juin 1960 : il donnait la priorité aux structures et aux techniciens, elle voulait d'abord changer le contenu de la vie.
  5. Les numéros suivants font de son interprétation de l'urbanisme unitaire l'exemple d'une tendance à l'intégration dans la société moderne.

Qu'est-ce que New Babylon ?

La ville imaginaire de Constant, peintre et architecte néerlandais : une ville couverte, suspendue au-dessus du sol, dont il construisait les quartiers en maquettes. Dans la revue, le nom n'apparaît qu'une fois.

Constant a appartenu à l'Internationale situationniste de 1958 à 1960. Il venait de Cobra : le n° 2 rappelle qu'il avait rédigé le manifeste du Groupe expérimental hollandais, publié dans la revue Reflex. Dans la revue, il est l'homme de l'urbanisme unitaire : il signe avec Debord la Déclaration d'Amsterdam en novembre 1958, présente le rapport inaugural de la conférence de Munich en avril 1959, annonce un bureau de recherches à Amsterdam, et publie les principes d'une ville nouvelle dans le n° 3.

Le nom de New Babylon ne figure pas dans ces textes. On le trouve une seule fois, en juin 1960, dans la note qui suit la « Description de la zone jaune », au n° 4 : cette zone serait le « premier itinéraire des Promenades à New-Babylone », un guide des îlots-maquettes dont l'assemblage forme le modèle réduit de la « ville couverte ». La note renvoie au n° 3 pour les principes de cette « hypothèse particulière d’urbanisme unitaire ». On peut lire dans le mot « particulière » une réserve : la note présente le projet de Constant comme une version de l'urbanisme unitaire parmi d'autres.

Comment la ville couverte est-elle faite ?

C'est une construction continue, portée par des piliers. Elle laisse le sol à la circulation et place la vie dans des étages aux ambiances changeantes.

« Une autre ville pour une autre vie », publiée par Constant en décembre 1959, part d'un constat : les vieux quartiers sont livrés à l'automobile et au tourisme, les nouveaux n'ont que deux thèmes, la voiture et le confort chez soi. Il écarte la solution que la plupart des architectes modernes ont adoptée, la ville verte, où des tours espacées se dressent dans un parc et où l'on ne se rencontre que par hasard dans les couloirs. Il propose l'inverse :

Contre l'idée d'une ville verte, que la plupart des architectes modernes ont adoptée, nous dressons l'image de la ville couverte, où le plan des routes et des bâtiments séparés, a fait place à une construction spatiale continue, dégagée du sol, qui comprendra aussi bien des groupes de logements, que des espaces publics

« Une autre ville pour une autre vie », Constant, Internationale situationniste n° 3, décembre 1959 Lire le passage

La circulation passe en dessous ou sur les terrasses, si bien que la rue disparaît. Constant chiffre le gain : dans une telle ville, la surface bâtie serait de 100 % et la surface libre de 200 %, en comptant le sol et les terrasses, contre environ 80 % et 20 % dans une ville traditionnelle. Le projet repose sur une hypothèse économique. L'automation réduira le travail nécessaire, les loisirs augmenteront, les conduites changeront, et l'habitat devra suivre. Les étages seront divisés en espaces communicants, artificiellement conditionnés, dont les ambiances seront régulièrement changées « par des équipes de créateurs spécialisés, qui seront donc situationnistes de profession ».

À quoi ressemble un quartier de New Babylon ?

À la zone jaune, que Constant décrit en 1960 comme on fait visiter une ville : un îlot en bordure, sur plusieurs niveaux, avec ses salles de jeu et ses maisons-labyrinthes.

Un exemple

La zone jaune doit son nom à la couleur d'une partie de son sol. Elle est portée par une construction métallique en titane, dégagée du sol, avec des pavés et des cloisons en nylon. On y arrive par avion sur la terrasse, en voiture au niveau du sol ou par un train souterrain. À l'est, des salles communicantes, dont des équipes changent sans cesse l'ambiance, accueillent surtout des jeux intellectuels. À l'ouest se trouvent les jeux d'eau, un cirque, un grand bal, une place blanche sous laquelle est suspendue une place verte, et deux maisons-labyrinthes.

Ces maisons sont faites de chambres irrégulières, d'escaliers à vis, de coins perdus et de culs-de-sac. On y passe d'une salle sourde à une salle criarde, d'une salle des échos à une salle des images, d'une salle de la réflexion à une salle de la coïncidence. Constant ajoute une remarque qu'on relit autrement après la rupture :

Un séjour de longue durée dans ces maisons a l’effet bénéfique d’un lavage de cerveau et il est pratiqué fréquemment pour effacer les habitudes susceptibles de naître.

« Description de la zone jaune », Constant, Internationale situationniste n° 4, juin 1960 Lire le passage

L'intention est claire : empêcher la vie de se figer en habitudes, comme le voulait déjà la dérive. Mais le moyen ressemble à un conditionnement, confié à des spécialistes qui règlent les ambiances pour les autres. La revue ne commente pas cette phrase ; elle reprochera pourtant à Constant, peu après, de privilégier les structures et les techniciens.

Pourquoi l'Internationale situationniste se sépare-t-elle de Constant ?

Parce qu'il donnait la priorité aux structures et aux techniciens, quand la revue voulait d'abord changer le contenu de la vie. Le désaccord était politique avant d'être architectural.

Il apparaît dès avril 1959, dans une discussion sur un appel aux intellectuels et aux artistes que le n° 3 publie. Le bureau de recherches d'Amsterdam refuse de faire dépendre ses perspectives d'un renversement de la société, dont il juge les conditions absentes. Constant le dit sans détour :

Si André Frankin constate que « le prolétariat risque de disparaître sans avoir fait sa révolution », je demande pourquoi on voudrait lier nos activités à une révolution qui risque de n’être jamais faite ?

« Discussion sur un appel aux intellectuels et artistes révolutionnaires », Internationale situationniste n° 3, décembre 1959 Lire le passage

Debord avait répondu aux membres du bureau de recherches que leur position était purement réformiste, et demandé si elle ne tenait pas à la situation d'architectes travaillant dans un pays riche, où l'État encadre déjà l'urbanisme. La rupture vient en juin 1960. Selon le récit du n° 5, des architectes de la section hollandaise avaient été exclus quelques mois plus tôt pour avoir accepté de construire une église, ce que Constant déplorait. Le désaccord de fond portait ailleurs : il s'était occupé presque exclusivement des structures des ensembles à bâtir, alors que d'autres rappelaient qu'il fallait insister sur leur contenu, le jeu et la création libre de la vie quotidienne. Ses thèses, conclut la revue, valorisaient les techniciens des formes architecturales. Constant voulut reprendre sa liberté pour un temps ; on lui répondit qu'il fallait choisir entre rester et partir, et il quitta le groupe.

Que dit la revue de la suite ?

Elle fait de Constant l'exemple d'un danger qu'elle juge plus grave que l'art ancien : l'intégration des recherches modernes à la société qu'elles prétendent changer.

En 1961, le n° 6 relève que l'ex-situationniste propose désormais des maquettes d'usines dans un catalogue publié par le musée de Bochum, et l'accuse de vouloir intégrer les masses dans la civilisation technique capitaliste. En 1964, le n° 9 en tire une leçon générale :

Depuis l’interprétation de l’urbanisme unitaire par Constant, cette tendance s’est exprimée dans l’I.S., et elle est infiniment plus dangereuse que la vieille conception artistique que nous avons tant combattue.

« Maintenant, l'I.S. », Internationale situationniste n° 9, août 1964 Lire le passage

La tendance en question est celle des explications et des projets modernes qui, sous des masques différents, mènent à l'intégration. En 1967, le n° 11 retrouve Constant parmi les provos d'Amsterdam, présentant ses maquettes sous le nom d'urbanisme anarchiste, au moment où elles étaient exposées à la Biennale de Venise au titre de l'urbanisme unitaire. La revue atteste ainsi elle-même que le projet a continué sans elle. Le livre de 1967 prend l'autre voie : son chapitre sur l'urbanisme ne propose aucune ville modèle et se termine, à la thèse 179, sur une décision politique.

On lit souvent New Babylon serait la ville situationniste, la forme bâtie du programme du groupe.

Ce que disent les textes Le nom n'apparaît qu'une fois dans la revue, dans une note jointe à un texte de Constant, et cette note parle déjà d'une hypothèse particulière. C'est au sujet de ces maquettes que le groupe rompt avec lui. Pour la revue, l'urbanisme unitaire se juge à ce qu'il change dans la vie, et une ville dessinée d'avance par des spécialistes en est l'inverse.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi Constant oppose-t-il la ville couverte à la ville verte ?

Parce que la ville verte des architectes modernes espace des immeubles isolés dans un parc, ce qui réduit les rencontres au hasard des couloirs. La ville couverte rassemble les habitants dans une construction continue, où l'espace commun est le plus grand possible.

Quel désaccord politique précède la rupture de 1960 ?

En 1959, Constant refuse de lier le travail du groupe à une révolution qui risque de ne jamais se faire ; il compte sur les artistes et les intellectuels. Debord tient au contraire que le projet suppose une transformation de toute la société.

Que reproche la revue aux maquettes de Constant après son départ ?

D'avoir glissé vers une architecture au service de l'ordre existant : en 1961, son catalogue propose des maquettes d'usines, et la revue l'accuse de vouloir intégrer les masses dans la civilisation technique capitaliste.