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L'abécédaire · la notion

Spectaculaire diffus

En bref

Le spectaculaire diffus est, chez Guy Debord, la forme que prend le spectacle dans les sociétés d'abondance marchande, celles de l'Ouest en 1967. Il n'a pas de chef : chaque marchandise se fait valoir au nom de la richesse de toutes, et promet un bonheur que personne ne trouve dans l'objet qu'il achète. Debord l'expose au chapitre III de La Société du spectacle. Il le tient pour la forme la plus avancée du spectacle, celle qui l'emporte.

Ce qu'il faut retenir

  1. Le diffus est la forme riche d'un spectacle unique, dont la forme pauvre est le concentré. Les deux montrent une société unie qui ne l'est pas.
  2. Le pouvoir n'y a pas de visage : il est dispersé dans les objets, et chaque produit se présente comme l'accès au bonheur que promet l'ensemble.
  3. La promesse vaut pour la consommation entière, mais on n'achète jamais que des morceaux ; c'est cet écart qui relance sans fin le désir d'acheter.
  4. Le diffus multiplie les choix et les rivalités, du sport aux élections, sur des différences de rang qu'il fait passer pour des différences de nature.
  5. La revue lit la révolte de Watts, en 1965, comme la critique en actes de cette forme ; en 1988, Debord la dit fondue avec le concentré.

Qu'appelle-t-on spectaculaire diffus ?

C'est la forme du spectacle dans les pays d'abondance marchande. Il n'a pas de chef : ce sont les marchandises elles-mêmes qui se font valoir, chacune au nom de la richesse de toutes les autres.

Debord expose la notion au chapitre III de La Société du spectacle (1967), en face du spectaculaire concentré. Les deux formes servent la même fonction : montrer une société heureuse et unie à des gens qui ne le sont pas. Elles diffèrent par la quantité de pauvreté qu'elles ont à cacher. Le concentré appartient aux économies de pénurie, où le pouvoir doit imposer son image. Le diffus appartient à celles où les objets abondent, et où il suffit de les laisser parler. La thèse 65 le définit ainsi :

Le spectaculaire diffus accompagne l’abondance des marchandises, le développement non perturbé du capitalisme moderne. Ici chaque marchandise prise à part est justifiée au nom de la grandeur de la production de la totalité des objets, dont le spectacle est un catalogue apologétique.

Le mot « diffus » se prend au pied de la lettre. Le pouvoir n'a pas d'adresse, pas de visage sur les murs. Il est dispersé dans les vitrines et sur les écrans, et l'on ne sait jamais où il commence. En 1967, c'est la forme des pays de l'Ouest, et Debord la tient pour la plus avancée.

La revue avait posé le mot vingt mois plus tôt, dans un encadré de son n° 10 (mars 1966) composé sous la photographie d'un étalage d'objets, téléviseur, réveil, flacons, tel que le magazine Lui l'assemblait pour figurer le tempérament de l'homme d'affaires :

Ainsi la nécessité réelle n’est pas vue ; et ce qui est vu n’a presque pas de réalité. L’objet est d’abord montré, pour qu’on veuille le posséder ; puis il est possédé pour être montré, en réponse.

« Adresse aux révolutionnaires d'Algérie et de tous les pays », Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

La formule de 1966 dit déjà le mouvement qu'on retrouve dans le livre : l'objet acheté sert moins qu'il ne se montre, et chacun se reconnaît dans ce qu'il expose.

Comment un pouvoir sans visage se fait-il aimer ?

Par la promesse que porte chaque objet. La publicité attache le bonheur à une voiture, à un téléviseur, à un salon de jardin, et chacun d'eux se présente comme la porte d'entrée d'une vie réussie.

La revue avait décrit ce mécanisme dès 1960, sept ans avant le livre. Dans le n° 5, elle oppose à l'abondance d'objets une abondance de situations, c'est-à-dire de moments vécus, et elle dit ce que fait la publicité :

Dans le cadre actuel d’une propagande de la consommation, la mystification fondamentale de la publicité est d’associer des idées de bonheur à des objets (télévision, ou meubles de jardin, ou automobile, etc.)

« La frontière situationniste », Internationale situationniste n° 5, décembre 1960 Lire le passage

Le livre de 1967 ajoute à cette observation un raisonnement. Le bonheur promis est celui de la consommation prise dans son ensemble. Or personne ne consomme l'ensemble : on achète un objet, puis un autre, et la qualité attribuée au tout ne se trouve dans aucune des parties. Le diffus vit de cet écart. Il promet la totalité et livre des morceaux, et c'est parce que le morceau déçoit qu'on en veut un autre.

Un exemple

Prenons l'automobile, que Debord appelle le produit-pilote de l'abondance. Sa publicité montre la route vide, la liberté, le départ. Mais l'automobile, multipliée par millions, exige des autoroutes qui coupent les quartiers anciens, des parkings, des banlieues étalées ; elle détruit la ville que d'autres marchandises, le tourisme, les quartiers-musées, voudraient mettre en vitrine. Chaque produit plaide pour son propre plan de la société, et ces plans ne s'accordent pas. C'est ce que Debord veut dire quand il fait du diffus une scène où se croisent des affirmations incompatibles. En 1969, la revue appelle l'automobile une marchandise-vedette, et rappelle que ceux-là mêmes qui la possèdent se plaignent de tout ce qui gâte la joie que l'achat devait leur garantir.

Pourquoi tant de choix pour si peu de différence ?

Parce que le diffus a besoin de rivalités pour retenir l'attention. Il fabrique des oppositions là où il n'y a que des variantes du même.

Le choix est la grande fierté des sociétés d'abondance, et le spectaculaire diffus le multiplie en effet : des marques, des modes, des styles de vie, des partis. Debord ne nie pas que ces choix existent. Il remarque qu'ils portent sur des différences de quantité, de rang dans la consommation, qu'on habille en différences de nature. Une marque contre une autre, une équipe contre l'équipe adverse :

Ainsi se recompose l’interminable série des affrontements dérisoires mobilisant un intérêt sous-ludique, du sport de compétition aux élections.

Le concentré a une seule figure à admirer ; le diffus en propose des centaines, qui sont autant de modèles de consommation. Ce sont les vedettes, acteurs ou sportifs, qui semblent incarner des façons de vivre très diverses et qui mènent toutes au même rayon. Là où le concentré interdit de choisir, le diffus oblige à choisir sans cesse, et la variété des réponses fait oublier qu'on n'a pas posé la question.

Où la promesse du diffus se rompt-elle ?

Chez ceux qui la prennent au mot. En août 1965, à Los Angeles, les émeutiers du quartier de Watts ont voulu tout de suite les objets que la publicité leur montrait, et la revue y a lu la critique en actes du spectacle de l'abondance.

Le n° 10 consacre son premier article à cette révolte. Les Noirs de Los Angeles vivent à côté d'Hollywood, « le pôle du spectacle mondial », et ils sont mieux payés qu'ailleurs aux États-Unis, mais plus séparés qu'ailleurs de la richesse qui s'étale sous leurs yeux. On leur promet qu'ils y accéderont avec de la patience. La revue explique pourquoi cette patience fait partie du dispositif :

Le spectacle est une drogue pour esclave. Il n’entend pas être pris au mot, mais suivi à un infime degré de retard (s’il n’y a plus de retard, la mystification apparaît).

« Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande », Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

La phrase décrit le fonctionnement du diffus. Il n'impose rien : il propose une course où chacun reste un peu derrière celui qui le précède. Le pillage de Watts supprime ce retard d'un coup, et du même coup l'illusion. Le même article montre que cette course n'est pas égale et ne peut pas l'être :

Le spectacle est universel comme la marchandise. Mais le monde de la marchandise étant fondé sur une opposition de classes, la marchandise est elle-même hiérarchique.

« Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande », Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

Tout le monde voit les mêmes vitrines ; tout le monde ne peut pas y entrer de la même façon. Le spectacle diffus parle à tous et classe chacun. C'est la contradiction qu'il ne peut pas résoudre, et que les émeutiers de 1965 ont rendue visible.

Le diffus est-il le contraire du concentré, et que devient-il ensuite ?

Il en est la forme riche. Debord le juge plus solide parce qu'il repose sur une abondance réelle ; en 1988, il le dit fondu avec le concentré.

Le chapitre III place l'Est et l'Ouest dans un seul système, dont l'Ouest est le pôle le plus avancé. Les marchandises de l'abondance finissent par passer toutes les frontières que la censure leur oppose, et le spectacle concentré est condamné à les laisser entrer. En ce sens, le diffus est la forme qui gagne. Vingt ans plus tard, dans les Commentaires sur la société du spectacle (1988), Debord soutient que les deux formes de 1967 n'en font plus qu'une, le spectaculaire intégré, où le diffus garde l'avantage mais a pris des traits du concentré.

Il faut aussi éviter de réduire le diffus aux médias. La télévision et la publicité en sont des instruments, mais Debord parle d'un rapport entre les personnes qui passe par les marchandises ; l'écran n'est qu'un des lieux où ce rapport se montre. La marchandise est le sujet de la thèse 65.

On lit souvent Le spectaculaire diffus serait la description du pluralisme démocratique, et qu'en le critiquant Debord rejetterait la liberté de choisir.

Ce que disent les textes Debord ne conteste pas que l'on choisisse : il conteste que le choix porte sur l'essentiel. La variété y est de surface, et l'économie abondante sait vendre jusqu'à l'insatisfaction et à la révolte de façade. Ce qu'il oppose au diffus n'est pas une contrainte, c'est la possibilité de décider de sa vie, ce que la revue appelle la construction des situations.

On lit souvent Le diffus serait une forme douce, sans violence, par opposition au concentré.

Ce que disent les textes L'article sur Watts montre l'inverse : quand la marchandise cesse d'être payée, elle fait appel à la force et à la police. La douceur du diffus tient à ce que la plupart des gens restent dans la course ; elle ne dit rien de ce qui arrive à ceux qui en sortent.

Vérifier sa compréhension

Pourquoi l'automobile est-elle un bon exemple du spectaculaire diffus ?

Sa publicité promet la liberté, mais multipliée par millions elle impose autoroutes et banlieues et détruit la ville que d'autres marchandises voudraient montrer. Chaque produit plaide pour son propre plan de la société, et ces plans se contredisent.

Que veut dire la revue quand elle écrit que le spectacle doit être suivi à un infime degré de retard ?

Que le diffus fonctionne comme une course où chacun reste un peu derrière celui qui le précède. Si quelqu'un rattrape tout de suite ce qui lui est promis, comme les pilleurs de Watts, l'illusion se défait.

En quoi le diffus et le concentré appartiennent-ils au même système ?

Tous deux gèrent une société marchande où la vie se consomme en images. Le concentré l'impose par un chef et la police là où les biens manquent, le diffus la fait désirer par les objets là où ils abondent.