Que désigne le spectaculaire concentré ?
C'est la forme que prend le spectacle là où une bureaucratie possède à la fois l'économie et l'État. L'image du pouvoir s'y rassemble sur un seul homme, et la police veille à ce que chacun la regarde.
Debord expose la notion au chapitre III de La Société du spectacle (1967), intitulé Unité et division dans l'apparence. La revue l'employait déjà : en octobre 1967, un mois avant le livre, son n° 11 parle de spectaculaire concentré à propos de la Chine, en renvoyant à un encadré de son n° 10 (mars 1966). Cet encadré, posé sous une photographie de Soekarno escorté de danseurs, est la plus ancienne définition publiée de la notion :
Dans la zone sous-développée du marché mondial, on rassemble dans l’idéologie et, à l’extrême, sur un seul homme, tout l’admirable étatiquement garanti, indiscutable, qu’il s’agit d’applaudir et de consommer passivement. La faible quantité des marchandises réellement disponibles tend à ramener cette consommation au pur regard.
Debord soutient au chapitre III que le spectacle n'a pas la même allure partout. Il garde partout la même fonction, présenter une image de bonheur unifié à une société qui ne l'est pas, mais il s'y prend de deux façons, selon le degré de pauvreté qu'il doit masquer. Là où la marchandise abonde, il se répand dans les objets : c'est le spectaculaire diffus. Là où elle manque, il se resserre autour d'un centre visible : c'est le spectaculaire concentré.
En 1967, ce second cas désigne d'abord les régimes nés du stalinisme, l'Union soviétique, la Chine et les pays qui leur ressemblent. Debord ajoute qu'un État peut emprunter cette forme comme technique de gouvernement, dans une économie en retard ou dans un moment de crise d'un capitalisme avancé. La thèse ne nomme pas de régime précis pour ce dernier cas ; on peut penser aux fascismes, mais c'est le lecteur qui fait le rapprochement.
Le mot « concentré » doit s'entendre au sens propre. Ce qui est concentré, c'est l'image elle-même, ramassée en un point au lieu d'être dispersée dans mille produits, et c'est aussi la marchandise, rare et distribuée d'en haut.
Pourquoi une bureaucratie a-t-elle besoin d'un chef en image ?
Parce qu'aucun bureaucrate ne possède rien en son nom propre. La propriété appartient à la classe tout entière, et une possession collective qu'on ne peut pas avouer ne se laisse montrer que dans une personne.
Le raisonnement passe par l'analyse que Debord fait de la bureaucratie au chapitre IV. Un patron peut exhiber son usine, son capital, son nom sur la façade. Le bureaucrate ne dispose de l'économie que parce qu'il appartient à un corps, le parti et l'appareil d'État, et ce corps prétend officiellement ne pas être une classe. Il lui faut donc un garant visible de sa cohésion. Le chef joue ce rôle : en lui, la classe qui n'a pas de nom trouve un visage, et chacun est invité à s'identifier à lui, faute de quoi il cesse de compter.
La revue a donné de ce mécanisme une image presque trop parfaite, à propos de la Chine de la révolution culturelle. Dans le n° 11, elle commente une image de foule :
Cette foule chinoise, disposée de telle sorte qu’elle compose en elle-même un portrait tramé de Mao, peut être considérée comme un cas-limite de spectaculaire concentré du pouvoir étatique
Un exemple
L'exemple vaut d'être regardé de près. Une foule rangée sur une place, chaque personne tenant un carton de couleur, forme vue d'en haut le portrait du dirigeant. Les spectateurs ne regardent plus l'image : ils la composent de leurs propres corps. Le texte poursuit en disant que la fusion du spectateur et de l'image à contempler semble y avoir atteint sa perfection policière. On comprend pourquoi : personne, dans cette foule, ne peut se retirer sans faire un trou dans le visage du chef, et chacun le sait.
C'est l'exact inverse de ce qui se passe dans les sociétés d'abondance, où personne n'est tenu de regarder une image précise et où l'on choisit entre des produits. Le concentré ne laisse aucun choix, et c'est ce qui le rend fragile.
Pourquoi la police accompagne-t-elle cette forme du spectacle ?
Parce qu'une image qui ne peut pas se faire désirer doit être imposée. Là où les marchandises manquent pour séduire, la contrainte prend leur place.
Debord le dit en une phrase, à la fin de la thèse 64 :
Là où domine le spectaculaire concentré domine aussi la police.
La raison tient à ce que le régime ne peut tolérer aucune préférence venue d'ailleurs. Si chacun pouvait choisir sa musique ou ses lectures, il choisirait parfois contre l'image officielle, et chaque choix serait une petite dissidence. Le spectacle concentré vit donc sous la menace permanente de ce qu'il interdit, et la violence n'y est pas un accident : elle en est la condition de durée. Au chapitre IV, à propos du stalinisme, Debord résume la différence entre les deux blocs :
L’idéologie qui se matérialise ici n’a pas transformé économiquement le monde, comme le capitalisme parvenu au stade de l’abondance ; elle a seulement transformé policièrement la perception.
La revue en a trouvé une illustration en Tchécoslovaquie. À Prague, raconte le n° 12, une manifestation d'étudiants contre une panne d'électricité, durement réprimée, s'est changée en meeting d'accusation du régime, et l'exigence de dire la vérité est devenue le mot d'ordre de toute la contestation qui a suivi. La revue commente :
Dans un système fondé sur le mensonge permanent de l’idéologie, une telle exigence devenait tout simplement révolutionnaire ; et les intellectuels n’ont pas manqué de développer jusqu’au bout ses implications.
Dans un régime où la perception est réglée par la police, demander la vérité sur un détail revient à mettre en cause l'ensemble. L'occupation du pays par les troupes russes, que le même article raconte, a montré que le pouvoir le savait aussi.
En quoi le concentré et le diffus sont-ils deux formes d'un même spectacle ?
Ils gèrent la même société marchande à des degrés différents de richesse. Leur rivalité, qui occupait la scène de la guerre froide, cache leur appartenance au même système.
C'est la thèse la plus provocante du chapitre III, en 1967 : l'Est et l'Ouest ne s'opposent pas comme deux mondes. Ils administrent chacun une variante du même mode de production, où le travail se vend et où la vie se consomme en images. La revue l'avait déjà écrit deux ans plus tôt, dans l'Adresse que les situationnistes publient à Alger en juillet 1965, et qui est reproduite dans le n° 10 :
Une même société de l’aliénation, du contrôle totalitaire (ici c’est le sociologue qui vient d’abord, et là c’est la police), de la consommation spectaculaire (ici les voitures et les gadgets, et là la parole du chef vénéré), règne partout, malgré les variétés dans ses déguisements idéologiques ou juridiques.
La phrase contient déjà les deux formes du livre, terme à terme. Le sociologue et la police, les gadgets et la parole du chef : d'un côté l'abondance qui séduit, de l'autre la pénurie qui commande.
Debord ne tient pourtant pas les deux formes pour égales. Le concentré est à ses yeux la forme pauvre, celle des économies qui n'ont pas encore atteint l'abondance, et il prévoit que les marchandises du pôle le plus riche finiront par franchir les frontières que la censure dresse contre elles. Le spectacle diffus est celui qui gagne ; le concentré est celui qui retarde.
Que devient le spectaculaire concentré après 1967 ?
La revue le voit se briser en Chine dès 1967, par excès de sa propre logique. Vingt ans plus tard, Debord écrit qu'il ne subsiste plus comme forme séparée : il s'est fondu avec le diffus.
Le même article du n° 11 explique que la bureaucratie chinoise a voulu aller encore au-delà du portrait de foule, et qu'elle a fait sauter la machine. La révolution culturelle y est lue comme une lutte entre deux fractions de la classe dominante, où l'idéologie officielle, jetée dans la rue pour servir l'une contre l'autre, a cessé de pouvoir servir qui que ce soit :
L’idéologie portée à son degré absolu, en vient à l’éclatement. Son usage absolu est aussi bien son zéro absolu : c’est la nuit, où toutes les vaches idéologiques sont noires.
La dernière image reprend en la tordant une formule philosophique connue : c'est un détournement, le procédé ordinaire de la revue. En 1988, dans les Commentaires sur la société du spectacle, Debord soutient que les deux formes de 1967 ont fusionné en une troisième, le spectaculaire intégré, qui tient de l'une et de l'autre. Le concentré ne disparaît donc pas : il survit dans la forme qui lui succède.
On lit souvent Le spectaculaire concentré serait un culte de la personnalité, c'est-à-dire un excès d'admiration pour un homme, et qu'il suffirait de déboulonner la statue pour en finir.
Ce que disent les textes Pour Debord, le chef est une fonction et non une personne : il donne un visage à une propriété collective qui n'en a pas. Quand une idole tombe, une autre la remplace, parce que la classe qui avait besoin d'elle est toujours là. La thèse 70 rapproche avec ironie le désaveu de Staline et le produit passé de mode.
On lit souvent La notion décrirait l'Est pour mieux absoudre l'Ouest, comme une critique libérale du totalitarisme.
Ce que disent les textes Le chapitre III fait l'inverse : il met les deux blocs dans le même système, et tient la forme occidentale pour la plus avancée, donc la plus solide. La critique du concentré n'est jamais un ralliement au diffus.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la foule chinoise qui compose le portrait de Mao est-elle, pour la revue, un cas-limite ?
Parce que les spectateurs n'y regardent plus l'image : ils la forment de leurs corps. Personne ne peut se retirer sans défaire le visage du chef. La fusion du spectateur et de l'image y est complète, et elle est obtenue par la contrainte.
Pourquoi la propriété bureaucratique a-t-elle besoin d'un chef ?
Le bureaucrate ne dispose de l'économie que comme membre d'un corps qui nie être une classe. Ce corps n'a ni nom ni titre de propriété à exhiber. Le chef lui donne un visage et un garant de cohésion.
Que veut dire Debord quand il fait du concentré et du diffus deux formes d'un même spectacle ?
Que l'opposition entre l'Est et l'Ouest est réelle par ses moyens et fausse par son fond. Les deux blocs gèrent une société où le travail se vend et où la vie se consomme en images ; ils diffèrent par le degré d'abondance, pas par la nature du système.