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L'abécédaire · la notion

Séparation

En bref

La séparation désigne, chez Guy Debord, le fait qu'une activité soit retirée à ceux qui l'accomplissent et leur revienne comme une puissance étrangère : le produit échappe au travailleur, la décision au citoyen, la ville à l'habitant. Le premier chapitre de La Société du spectacle (1967) en fait le principe dont le spectacle est le résultat. Elle est dite achevée quand elle organise toute la société, et rassemble les gens sans les relier.

Ce qu'il faut retenir

  1. La séparation est le retrait d'une activité à ceux qui l'exercent : ce qu'ils font leur échappe et se dresse en face d'eux.
  2. Debord en fait le commencement et la fin du spectacle, qui naît de cette coupure et l'entretient à son tour.
  3. Elle est achevée quand elle devient la forme de toute la société : le spectacle réunit alors les gens, mais seulement par un centre qui ne les relie pas.
  4. Elle se vit d'abord dans la vie quotidienne réduite à la vie privée, et dans une ville découpée en zones de travail, de loisir et d'habitation.
  5. Pour les situationnistes, on en sort par une activité où ceux qui font décident aussi, comme dans les conseils ouvriers.

Que veut dire séparation chez Debord ?

La séparation désigne le fait qu'une activité soit retirée à ceux qui l'accomplissent et leur revienne sous la forme d'une puissance étrangère. Debord en fait le principe dont le spectacle est le résultat.

Le mot a l'air banal. On se sépare d'un ami, on sépare deux pièces par une cloison. Debord lui donne un sens plus précis, hérité de la tradition marxiste. Un ouvrier fabrique des objets qu'il ne possède pas, selon un rythme qu'il ne fixe pas, dans un but qu'on ne lui demande pas de partager. Ce qu'il fait lui échappe. Le même mouvement se répète ailleurs : la décision politique revient à des spécialistes, la ville est dessinée par des urbanistes, le loisir est vendu tout fait. Chaque fois, une part de la vie quitte ceux qui la vivent et se dresse en face d'eux. La thèse 25 du livre de 1967 le dit en une phrase :

La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle.

L'alpha et l'oméga sont la première et la dernière lettre de l'alphabet grec ; l'expression vient de l'Apocalypse, où Dieu se dit le commencement et la fin. Debord la prête à la séparation. Elle est le point de départ du spectacle, puisque c'est parce que les gens ne maîtrisent plus leur activité qu'ils la retrouvent en images. Elle est aussi son point d'arrivée, puisque le spectacle entretient à son tour la coupure dont il est né. Le premier chapitre en fait remonter l'origine à la division sociale du travail et aux premiers pouvoirs séparés, qui s'entouraient déjà d'un ordre sacré pour se justifier.

Pourquoi la séparation est-elle dite achevée ?

Parce qu'elle a cessé d'être un défaut local, une injustice qu'on pourrait réparer dans un secteur. Elle est devenue la forme même de la société, et elle se présente comme le seul monde possible.

Le premier chapitre du livre s'intitule « La séparation achevée ». Il a d'abord paru dans le n° 11 de la revue, en octobre 1967, un mois avant le livre ; ce site ne le reproduit pas, parce qu'il s'agit du chapitre d'un livre protégé. Achevée doit s'entendre au sens d'accomplie, menée à son terme. Le spectacle ne supprime pas les liens entre les gens. Il en fabrique au contraire de nouveaux, qui passent tous par lui :

Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé.

La phrase décrit une réunion qui conserve la division. Des millions de personnes regardent le même match, écoutent la même déclaration, achètent le même modèle de voiture. Elles ont quelque chose en commun, mais ce commun leur vient d'un centre auquel elles ne répondent pas, et qui ne les met pas en rapport les unes avec les autres. On voit pourquoi Debord parle de séparation achevée : elle n'a plus besoin d'isoler les gens physiquement, elle les rassemble sans les relier.

Un exemple

En 1965, on propose aux étudiants de Nouvelle-Angleterre de leur trouver un partenaire grâce à une calculatrice électronique : chacun remplit un questionnaire de soixante-dix questions, les réponses deviennent des trous dans une carte perforée, la machine compare. Plus de sept mille étudiants s'inscrivent en trois mois, pour trois dollars. La revue commente l'expérience dans son n° 10 :

La société qui a réalisé l’optimum de séparation entre les hommes et leur activité, et entre les hommes eux-mêmes, leur redistribue unilatéralement les images de leur propre monde, en tant qu’information monopolisée par le pouvoir économico-étatique.

« De l'aliénation. Examen de plusieurs aspects concrets », Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

L'exemple montre les deux faces de la séparation. Les gens ne se rencontrent plus d'eux-mêmes, et ce qu'on leur propose pour y remédier est une médiation de plus. La revue note que les critères du questionnaire sont ceux de la société qui a produit l'isolement : la machine ne peut que rapprocher des gens selon les catégories qui les séparaient déjà. Le remède reconduit le mal sous une forme technique.

Où la séparation se vit-elle d'abord ?

Dans la vie quotidienne, que la société réduit à la vie privée : ce qui reste à chacun une fois retirés le travail, la décision et la ville.

Avant le livre, Debord avait posé le problème dans le texte d'une conférence, que le n° 6 de la revue publie sous sa signature en août 1961. La vie quotidienne y est le lieu où la séparation se fait sentir sans qu'on la nomme :

Cette société tend à atomiser les gens en consommateurs isolés, à interdire la communication. La vie quotidienne est ainsi vie privée, domaine de la séparation et du spectacle.

« Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne », G.-E. Debord, Internationale situationniste n° 6, août 1961 Lire le passage

La vie privée, au sens propre, est une vie privée de quelque chose : du pouvoir sur le reste. Chacun y dispose d'un espace à soi, mais cet espace est découpé d'avance, et les heures qu'on y passe sont celles que le travail laisse libres. Deux ans plus tôt, dans le n° 3, Debord décrivait l'urbanisme unitaire comme le projet d'un milieu où « les séparations, du type travail - loisirs collectifs - vie privée, seront finalement dissoutes ». La séparation a donc aussi une géographie. Le livre de 1967 la retrouve dans l'urbanisme, à la thèse 167 : « Cette société qui supprime la distance géographique recueille intérieurement la distance, en tant que séparation spectaculaire. » On circule plus vite et plus loin, et l'on reste aussi seul.

Pourquoi un film de 1961 porte-t-il ce nom ?

Parce que le mot est au centre du vocabulaire de Debord bien avant le livre. Six ans plus tôt, il donne son titre à un film de vingt minutes.

Critique de la séparation est le troisième film de Debord. Tourné à l'automne 1960 et monté au début de 1961, produit à Copenhague comme le précédent, il mêle des images de nature diverse, bandes dessinées, photographies d'identité, journaux, extraits de films, et les rend volontairement difficiles à suivre par des sous-titres et un commentaire dit par Debord. Il oppose des images d'actualités, présentées comme coupées de toute expérience, à des scènes du Quartier latin de ces années-là. La revue le cite dès décembre 1960, dans son n° 5, parmi les formes d'un art critique que le courant situationniste emploie alors.

Le film n'est pas reproduit ici, il est protégé comme le reste de l'œuvre de Debord. Il compte pour l'histoire de la notion : dès 1961, Debord met le mot en titre, et il l'applique au cinéma, où des gens assis dans le noir regardent une vie qu'ils ne mènent pas.

Comment Debord pense-t-il qu'on en sort ?

Par une activité où ceux qui font décident aussi de ce qu'ils font. Pour les situationnistes, cette forme porte un nom : les conseils ouvriers.

Si la séparation est le retrait d'une activité, en sortir consiste à rendre cette activité à ceux qui l'exercent. Le livre trouve cette forme dans le pouvoir des conseils, ces assemblées de travailleurs apparues dans les révolutions du XXe siècle. La thèse 117 en donne le principe : « le mouvement prolétarien est son propre produit, et ce produit est le producteur même ». Rien ne s'y détache de ceux qui le font. La revue applique la même exigence à elle-même. En 1967, Vaneigem écrit que la lutte contre la séparation commence dans l'organisation qui la mène :

La cohérence de la critique et la critique de l’incohérence sont un seul et même mouvement, condamné à se détruire et à se figer en idéologie dès l’instant où la séparation s’introduit entre les différents groupes d’une fédération, entre individus d’une organisation, entre la théorie et la pratique d’un membre de cette organisation.

« Avoir pour but la vérité pratique », Raoul Vaneigem, Internationale situationniste n° 11, octobre 1967 Lire le passage

En 1969, René Riesel en tire la conséquence pour les organisations révolutionnaires elles-mêmes : une organisation conseilliste « devra cesser d’exister en tant qu’organisation séparée dans le moment qui abolit les séparations ». Elle n'a pas vocation à durer au-dessus de ceux qu'elle sert.

On lit souvent La séparation serait la solitude moderne, un sentiment d'isolement que l'on pourrait soigner par plus de contacts, de réseaux ou de communication.

Ce que disent les textes Debord parle d'un rapport de production avant de parler d'un sentiment. Le travailleur est séparé de ce qu'il produit, le citoyen de ce qui se décide, l'habitant de sa ville. Multiplier les contacts par des moyens techniques ne touche pas à cette structure, comme le montre l'exemple de la calculatrice de 1965 : c'est une réunion du séparé, au sens de la thèse 29.

On lit souvent Debord regretterait une communauté d'avant la séparation, un village ou une société traditionnelle où chacun aurait vécu en harmonie.

Ce que disent les textes Le livre montre au contraire que les sociétés anciennes avaient déjà leurs pouvoirs séparés et leurs mythes pour les justifier. Ce qui se cherche est en avant : une société où la maîtrise de la vie serait collective, que les conseils esquissent, et que personne n'a encore connue.

Vérifier sa compréhension

Que montre, pour la revue, la calculatrice qui forme des couples en 1965 ?

Elle montre une société qui isole les gens puis leur vend un moyen technique de se rencontrer. Les critères du questionnaire sont ceux qui séparaient déjà : la machine rapproche des gens sans changer ce qui les tenait à distance.

Pourquoi Debord dit-il que le spectacle réunit le séparé en tant que séparé ?

Parce qu'il donne à des millions de personnes quelque chose en commun, une image, un produit, une déclaration, sans les mettre en rapport les unes avec les autres. Chacune est reliée au centre qui émet, aucune ne répond, et la division demeure.

En quoi les conseils ouvriers répondent-ils à la séparation ?

Dans un conseil, les travailleurs décident eux-mêmes de ce qu'ils font, et leurs délégués restent sous leur contrôle. Rien ne s'y détache de ceux qui agissent, ce qui est l'inverse exact du mouvement de séparation.