Lire·Debord
  1. Lire Debord
  2. Les mots
  3. Représentation

L'abécédaire · la notion

Représentation

En bref

La représentation désigne, chez Guy Debord, à la fois l'image qui montre une chose et le délégué qui parle au nom d'un groupe. Les deux deviennent spectacle quand ils se rendent indépendants de ce qu'ils représentent. La Société du spectacle (1967) le pose à la thèse 18 et consacre son chapitre IV, le plus long, au prolétariat devenu représentation : partis, syndicats et bureaucraties qui ont parlé à la place des ouvriers. Les conseils en sont le contraire.

Ce qu'il faut retenir

  1. Le mot a chez Debord deux sens tenus ensemble : l'image d'une chose, et le délégué qui parle et décide au nom d'un groupe.
  2. Une représentation fait spectacle quand elle devient indépendante : l'image vit de sa vie propre, le délégué gouverne ceux qui l'ont mandaté.
  3. Le chapitre IV relit l'histoire du mouvement ouvrier comme une suite d'organisations qui ont fini par parler à la place de la classe.
  4. La revue en tire une règle dès 1962 : la représentation doit rester réduite à peu de choses et à peu d'occasions.
  5. Les conseils ouvriers gardent des délégués, mais révocables à tout moment par des assemblées souveraines : la représentation y reste dépendante.

Pourquoi le même mot vaut-il pour l'image et pour le délégué ?

Parce que, dans les deux cas, une partie se détache de ce qu'elle montre ou de ceux qu'elle désigne, et finit par tenir leur place. Debord joue sur les deux sens à la fois.

En français, représenter veut dire deux choses. Un tableau représente un paysage : il en donne une image. Un député représente ses électeurs : il parle et décide en leur nom. Le premier sens est visuel, le second politique. On retient souvent le premier seul, parce que le mot de spectacle fait penser aux images. Le livre de 1967 tient pourtant les deux ensemble, et c'est ce qui fait l'unité de sa critique. Dès le premier chapitre, la thèse 18 emploie le mot dans une formule qui vaut pour les deux :

Il est le contraire du dialogue. Partout où il y a représentation indépendante, le spectacle se reconstitue.

Le mot qui compte est indépendante. Une image qui renvoie à ce qu'elle montre, un délégué qui rend des comptes à ceux qui l'ont mandaté, ne posent pas de problème. La difficulté commence quand la représentation cesse de dépendre de ce qu'elle représente : l'image se met à vivre de sa vie propre, le délégué se met à gouverner ceux qui l'ont désigné. Il n'y a plus d'échange possible, d'où l'opposition avec le dialogue. La relation ne va que dans un sens.

En quel sens le spectacle est-il une représentation ?

Il montre aux gens, en images, leur propre activité devenue étrangère. Ils y voient la société où ils vivent, mais telle que ceux qui la dirigent veulent qu'elle soit vue.

La revue emploie le mot dans ce sens dès 1960, à propos des loisirs. Elle y distingue plusieurs formes du spectacle culturel, et décrit la plus répandue :

Il existe ensuite une infinité d’aspects d’un spectacle dégradé, qui est la représentation de la société dominante mise à la portée des exploités pour leur mystification propre (les jeux télévisés, la quasi-totalité du cinéma et du roman, la publicité, l’automobile en tant que signe de prestige social).

« Sur l’emploi du temps libre », Internationale situationniste n° 4, juin 1960 Lire le passage

La liste est hétérogène, et elle l'est à dessein. Un jeu télévisé, un roman, une voiture n'ont rien de commun comme objets. Ils ont en commun de proposer une image de la vie réussie, conforme à l'ordre existant, à des gens qui n'ont pas de prise sur cet ordre. La représentation est ici une mise en scène de la société par elle-même. La première thèse du livre décrit le même recul, à l'échelle de toute la société : l'expérience directe y cède partout la place à son image.

En 1966, Jean Garnault pousse le raisonnement jusqu'au bout. Si la représentation remplace la vie, elle finit par effacer jusqu'à la conscience qu'on a de sa propre activité :

La représentation consciente de sa vie, comme produit de sa propre activité, disparaîtrait alors de l’esprit du spectateur-consommateur, qui n’assisterait plus qu’au spectacle de sa propre consommation.

« Les structures élémentaires de la réification », Jean Garnault, Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

Le conditionnel est important. Garnault décrit une tendance, le rêve d'une société entièrement administrée, pas un état atteint. La critique situationniste suppose qu'il reste toujours un écart entre la vie et son image, et que cet écart peut devenir conscient.

Que fait le chapitre IV de ce mot ?

Il relit l'histoire du mouvement ouvrier comme une suite de représentations qui se sont rendues indépendantes de la classe qu'elles devaient servir. Le parti, le syndicat, la bureaucratie y sont des formes du spectacle.

Le chapitre IV s'intitule Le prolétariat comme sujet et comme représentation. C'est le plus long du livre, cinquante-deux thèses, de la 73 à la 124. Debord y passe en revue la querelle de Marx et de Bakounine, l'anarchisme et la révolution espagnole de 1936, le marxisme officiel de la Deuxième Internationale, Lénine et le parti bolchevique, Cronstadt, la bureaucratie stalinienne. Le fil est toujours le même. Une organisation se forme pour exprimer la volonté des ouvriers, puis elle s'en sépare, parle à leur place, et finit par les gouverner. La thèse 100 en nomme l'aboutissement : quand le bolchevisme gagne la Russie pour son propre compte et que la social-démocratie se range du côté de l'ordre ancien, ceux qui devaient représenter les ouvriers se dressent contre la classe elle-même.

La revue avait formulé l'idée avant le livre. En 1963, Raoul Vaneigem l'applique au comité central bolchevique :

Le C.C. bolchévik se définissait simultanément comme concentration et représentation. Concentration d’un pouvoir antagoniste au pouvoir bourgeois et représentation de la volonté des masses.

« Banalités de base (seconde partie) », Raoul Vaneigem, Internationale situationniste n° 8, janvier 1963 Lire le passage

Vaneigem poursuit en montrant que ce double caractère vide peu à peu le pouvoir de son contenu et le fait rejoindre, sous la forme de la bureaucratie, le pouvoir bourgeois qu'il combattait. Le livre de Debord tire de cette histoire une exigence pour la classe elle-même. La bourgeoisie a pu vaincre parce qu'elle était déjà la classe de l'économie ; le prolétariat ne dispose pas de cet appui, et la thèse 88 conclut : « Le prolétariat ne peut être lui-même le pouvoir qu’en devenant la classe de la conscience. » Une classe qui se laisse représenter ne devient pas consciente ; elle délègue sa conscience, et la perd.

Quelle représentation reste sous le contrôle de ceux qu'elle représente ?

Celle des conseils ouvriers, où l'assemblée garde le pouvoir et où le délégué peut être révoqué à tout moment. La revue en tire une règle : réduire la représentation au strict nécessaire.

En avril 1962, dans un article non signé, la revue commente des grèves récentes, en Belgique et en France. Elle formule à cette occasion la règle qui commande toute la question :

L’organisation sociale capitaliste, comme ses sous-produits oppositionnels, a tant répandu les idées parlementaires et spectaculaires que des ouvriers révolutionnaires ont pu oublier souvent que la représentation doit toujours être réduite à l’indispensable : pour peu de choses et en peu d’occasions.

« Les mauvais jours finiront », Internationale situationniste n° 7, avril 1962 Lire le passage

Un exemple

La phrase vient juste après un exemple. « Au début de cette année », écrit la revue en avril 1962, les mineurs de Decazeville, en grève, ont désigné vingt d'entre eux pour faire la grève de la faim. La revue juge qu'ils s'en sont remis à vingt vedettes chargées d'apitoyer l'opinion, sur le terrain où l'adversaire est le plus fort, celui de l'image. La lutte collective devient une scène où quelques-uns souffrent au nom de tous. La seule chance, selon l'article, était au contraire d'étendre l'action à d'autres secteurs. La représentation a pris la place de la force collective, et la grève a été perdue.

Le livre fait du conseil la forme qui échappe à ce piège. La thèse 117 en donne le principe : « le mouvement prolétarien est son propre produit, et ce produit est le producteur même ». Après mai 1968, la revue précise ce que cela veut dire en pratique :

La prochaine révolution ne reconnaîtra comme Conseils que les assemblées générales souveraines de la base, dans les entreprises et les quartiers ; et leurs délégués toujours révocables dépendant d’elles seules.

« Le commencement d'une époque », Internationale situationniste n° 12, septembre 1969 Lire le passage

Le délégué existe donc toujours. Ce qui change, c'est qu'il ne dispose d'aucun pouvoir propre : il porte un mandat, il rend compte, il peut être remplacé le jour même. La représentation reste dépendante, au sens exact de la thèse 18.

Faut-il en conclure que toute délégation est un spectacle ?

Debord vise la représentation qui se rend indépendante. Les textes admettent la délégation, à condition qu'elle reste révocable.

On lit souvent Debord serait hostile à toute forme de délégation, et rêverait d'une démocratie où chacun déciderait de tout, en personne, à tout moment.

Ce que disent les textes La revue décrit des assemblées souveraines qui mandatent des délégués, et exige d'abord que ces délégués restent révocables. Ce qu'elle refuse, c'est le représentant qui s'émancipe de sa base, que ce soit un député, un dirigeant syndical ou un parti. En 1967, elle dénonce même l'« imposture d’une nouvelle représentation qui s’érige au-dessus de la vie réelle prolétarisée », c'est-à-dire l'idéologie révolutionnaire devenue la propriété de spécialistes.

On lit souvent La représentation, chez Debord, ne concernerait que les images, le théâtre et les médias, et le chapitre sur le prolétariat serait une digression historique.

Ce que disent les textes Le chapitre IV est le plus long du livre, et il porte le mot dans son titre. Pour Debord, le parlement et l'écran relèvent du même rapport : une partie parle au nom du tout, et le tout regarde. Lire la notion seulement dans son sens visuel revient à manquer la partie politique du livre, celle qui dit comment on pourrait sortir du spectacle.

On voit ainsi comment la représentation relie les autres notions. Elle est la forme que prend la séparation quand celle-ci touche la décision ; elle produit la vedette, qui vit en image ce que les autres ne vivent plus ; et elle trouve son contraire dans les conseils ouvriers et la conscience du prolétariat.

Vérifier sa compréhension

Que reproche la revue aux mineurs de Decazeville en 1962 ?

D'avoir confié leur lutte à vingt grévistes de la faim, c'est-à-dire à une représentation chargée d'émouvoir l'opinion. La grève devenait une scène, sur le terrain de l'image où l'adversaire est le plus fort, au lieu de s'étendre à d'autres secteurs.

Pourquoi le mot « indépendante » est-il décisif dans la thèse 18 ?

Parce que Debord ne critique pas toute image ni toute délégation. Il critique la représentation qui cesse de dépendre de ce qu'elle représente et ne rend plus de comptes : c'est alors seulement que se reconstitue le rapport à sens unique du spectacle.

En quoi un conseil ouvrier se distingue-t-il d'un parlement ?

Le pouvoir y reste à l'assemblée générale de la base, qui mandate ses délégués et peut les révoquer à tout moment. Le délégué ne dispose d'aucun pouvoir propre, alors que le député d'un parlement décide pendant toute la durée de son mandat.