Que veut dire négation chez Debord ?
Le mouvement par lequel une société produit en elle ce qui la transformera. Le mot vient de la dialectique, et la revue l'emploie « au sens hégélien », en le disant.
Dans la langue courante, nier c'est dire non. La dialectique, qu'on associe d'abord à Hegel, donne au mot un sens plus fort : une chose ne reste pas identique à elle-même, elle porte en elle ce qui la contredit, et ce travail du contraire la fait devenir autre. La revue reprend ce vocabulaire et le revendique, avec une phrase de Marx sur le « mauvais côté » qui fait avancer l'histoire. En 1962, le n° 7 parle de mener assez loin « la cohabitation avec le négatif », au sens hégélien, pour faire apparaître le seul projet positif qui puisse renverser l'ordre existant.
Chez Debord, la négation a donc deux faces. Elle désigne une force sociale, ceux qui, dans le monde du spectacle, travaillent à sa transformation. Elle désigne aussi une manière d'écrire, que le livre de 1967 revendique pour lui-même. Les deux sont liées : une pensée de la négation qui s'exprimerait dans la langue du monde qu'elle critique se contredirait.
Qui est le négatif à l'œuvre ?
Le prolétariat, à condition qu'il sache ce qu'il est. La revue le trouve en 1965 chez les insurgés de Watts, à Los Angeles.
La thèse 114 de La Société du spectacle définit le prolétariat par la dépossession et par le savoir qu'on en a, et elle l'appelle « le négatif à l’œuvre dans cette société ». L'idée était déjà dans la revue un an et demi plus tôt, à propos de la révolte du quartier noir de Watts, en août 1965 :
Ils sont en Amérique chez eux et aliénés, comme les autres Américains, mais eux savent qu’ils le sont. Ainsi, ils ne sont pas le secteur arriéré de la société américaine, mais son secteur le plus avancé. Ils sont le négatif en œuvre, « le mauvais côté qui produit le mouvement qui fait l’histoire en constituant la lutte ».
La phrase entre guillemets est de Marx, dans Misère de la philosophie, comme la revue l'indique. Le négatif est ici un groupe social réel, et son trait distinctif est le savoir : les Noirs de Watts sont aliénés comme tous les Américains, mais eux le savent. Le mauvais côté, dans cette phrase, est celui par lequel l'histoire avance. Après Mai 68, la revue dira de son propre travail qu'elle avait surtout écrit le négatif qui avait été vécu avant elle.
Pourquoi parler d'un style de la négation ?
Parce qu'une critique du monde ne peut pas s'écrire dans la langue de ce monde. Debord le dit de la théorie critique, donc de son propre livre, en une phrase construite comme il le demande.
Il n’est pas un « degré zéro de l’écriture » mais son renversement. Il n’est pas une négation du style, mais le style de la négation.
La formule entre guillemets désigne l'idée d'une écriture neutre, blanche, débarrassée du style. Debord refuse cette neutralité. Une théorie critique doit parler un langage de la contradiction : des phrases retournées, des chiasmes, des formules de Hegel ou de Marx reprises et renversées. La seconde phrase de la thèse en donne l'exemple en même temps que la règle, puisqu'elle inverse les deux termes de sa propre formule.
Ce procédé a un nom dans la revue, le détournement, et la revue l'a pensé comme une négation dès 1959 :
Le détournement se révèle ainsi d’abord comme la négation de la valeur de l’organisation antérieure de l’expression. Il surgit et se renforce de plus en plus dans la période historique du dépérissement de l’expression artistique.
Un exemple
La revue en donne elle-même un exemple en 1967, à propos de la crise chinoise. Elle écrit que l'idéologie portée à l'absolu devient la nuit où toutes les vaches idéologiques sont noires. La phrase reprend une image connue de la philosophie, la nuit où toutes les vaches sont noires, et l'applique au dogme maoïste. Un seul adjectif ajouté suffit à faire d'une formule philosophique une arme politique : c'est le style de la négation à l'échelle d'une ligne.
Comment ne pas se tromper sur la négation ?
En se rappelant qu'elle prépare une construction. Le titre de l'article de 1959 le dit déjà : le détournement comme négation et comme prélude.
La négation, chez les situationnistes, n'a de sens que tournée vers ce qu'elle rend possible. Le même article de 1959 voit dans le réemploi des éléments détournés la recherche d'une construction plus vaste. Le texte du n° 11 sur la Chine demande à la critique prolétarienne de comprendre qu'elle est « la négation déterminée de la totalité de la société mondiale » : déterminée, c'est-à-dire précise, appliquée à un monde particulier, et non un refus en général.
On lit souvent La négation situationniste serait un nihilisme, un goût de la destruction pour elle-même.
Ce que disent les textes À propos des briseurs de machines et des jeunes émeutiers de son temps, la revue écrit en 1962 que la valeur n'est pas dans la destruction elle-même, « mais dans l’insoumission qui sera ultérieurement capable de se transformer en projet positif ».
On lit souvent Nier, ce serait simplement refuser, dire non à tout.
Ce que disent les textes Le mot vient de la dialectique : la négation est un travail qui transforme ce qu'il nie. La revue parle de négation déterminée, appliquée à une société précise, et elle en attend le seul projet positif qui puisse renverser l'ordre présent.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la revue tient-elle les Noirs de Watts pour la partie la plus avancée de la société américaine ?
Parce qu'ils sont aliénés comme les autres Américains, mais qu'ils le savent. Ce savoir fait d'eux le négatif en œuvre, le côté par lequel, selon une formule de Marx que la revue cite, l'histoire avance en constituant la lutte.
Que veut dire Debord en parlant d'un style de la négation ?
Que son livre ne cherche pas une écriture neutre. Il écrit par renversements, par chiasmes, par reprises détournées de Hegel ou de Marx, parce qu'une pensée qui critique un monde doit aussi se défaire de sa langue.
En quoi la négation situationniste se distingue-t-elle du nihilisme ?
Elle est déterminée et tournée vers une construction. La revue écrit que la valeur d'une révolte tient à l'insoumission capable de devenir un projet positif, et elle présente le détournement comme une négation et un prélude.