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L'abécédaire · la notion

Temps spectaculaire

En bref

Le temps spectaculaire est, chez Debord, le temps qu'on passe à consommer des images et, plus largement, tout le temps libre dès qu'il est vendu comme l'image d'une vie : le voyage, le week-end, la soirée réussie. Le chapitre VI de La Société du spectacle (1967) en fait l'envers du temps historique. On y regarde des vies au lieu de vivre la sienne, et la mémoire commune se remplit d'événements qui ne sont arrivés à personne.

Ce qu'il faut retenir

  1. Debord donne au mot deux sens : le temps passé devant les images, et le temps libre tout entier, présenté et acheté comme une image.
  2. Le loisir prolonge le travail au lieu d'en sortir. La revue l'écrivait dès 1960 : le vide des loisirs est celui de la vie elle-même.
  3. Une époque qui multiplie les festivités à date fixe n'a plus de fête, parce que la fête supposait une communauté et une dépense.
  4. La mémoire passe aux images : ce que chacun vit n'est consigné nulle part, et l'on se souvient de ce que l'on a seulement vu.
  5. Debord oppose à ce temps un temps historique vécu par les individus et les groupes, sur le mode du jeu, que Mai 68 a un moment rendu visible.

Qu'est-ce que le temps spectaculaire ?

C'est le temps qu'on passe à regarder des images, et c'est aussi le temps libre tout entier, vendu comme l'image d'une vie. Debord tient les deux sens dans une seule phrase.

Le mot donne son titre au chapitre VI de La Société du spectacle (1967), dix-huit thèses sur ce que la société moderne fait du temps des gens. La définition arrive au milieu du chapitre :

Le temps pseudo-cyclique consommable est le temps spectaculaire, à la fois comme temps de la consommation des images, au sens restreint, et comme image de la consommation du temps, dans toute son extension.

La phrase se lit en deux temps. Au sens restreint, le temps spectaculaire est celui des écrans : les heures devant la télévision, au cinéma, devant les vitrines et les magazines. Au sens large, c'est tout le temps libre dès qu'il se présente comme une image désirable : le voyage, le week-end, la soirée réussie, montrés d'avance dans la publicité et achetés ensuite tels qu'on les a vus. Debord fait de la seconde forme la plus vaste. On n'y consomme pas des images à côté de la vie ; on y consomme sa propre vie sous la forme d'une image.

Le mot s'appuie sur un concept voisin, le temps pseudo-cyclique, qui décrit la forme de ce temps (un retour fabriqué par le travail). Le temps spectaculaire en décrit le contenu : ce que ce retour donne à voir et à acheter.

Pourquoi le loisir ne libère-t-il pas ?

Parce qu'il prolonge le temps de travail au lieu d'en sortir. La revue le disait dès 1960 : le vide des loisirs est celui de la vie elle-même.

Au tournant des années soixante, des sociologues de gauche tiennent les loisirs pour le facteur déjà dominant de la société capitaliste développée. La revue répond dans son n° 4, en juin 1960, par un texte non signé :

Le vide des loisirs est le vide de la vie dans la société actuelle, et ne peut être rempli dans le cadre de cette société. Il est signifié, et en même temps masqué, par tout le spectacle culturel existant dans lequel on peut distinguer trois grandes formes.

« Sur l’emploi du temps libre », Internationale situationniste n° 4, juin 1960 Lire le passage

Le texte reproche à ces sociologues de voir d'avance le temps libre comme une consommation passive, et donc de ne jamais poser la question de son contenu. La revue renverse la question : il y a selon elle un problème du temps libre, « de la liberté à plein temps », que les loisirs organisés ne peuvent pas résoudre. Six ans plus tard, un long texte du n° 10 en donne une formule plus dure : dans l'industrie des vacances, « Sa pseudo-liberté, c’est le temps réservé à la spontanéité des robots. »

Le livre reprend l'argument et l'achève. Le temps libre n'a pas d'autre source que le temps vendu au travail. Il est payé par lui, découpé sur son modèle, rempli des produits qu'il fabrique. Celui qui part en vacances ne quitte donc pas l'économie ; il change seulement de rôle, de producteur en consommateur. La revue le résumait en 1964 : « Le travail existant est l’alpha et l’oméga de la vie existante. »

Un exemple

Prenons un week-end de festival. Le billet s'achète des mois avant, avec le transport et l'hébergement, dans un forfait. Le programme est fixé, les horaires aussi. Sur place, on regarde des artistes jouer, on photographie la scène, on partage les images, et l'on retrouve chez soi les images des autres festivaliers. Les deux sens de la définition sont réunis : on a consommé des images, et l'on a consommé un temps vendu comme image d'une vie intense.

La critique ne vise pas ceux qui y vont. Elle demande ce qui, dans ce week-end, a été vécu sans avoir été prévu, acheté et montré d'avance. On peut lire le chapitre VI comme une réponse : une telle vie garde la forme d'un spectacle même quand on y participe, parce qu'on n'y décide de rien.

Pourquoi une époque pleine de festivités est-elle sans fête ?

Parce que la fête supposait une communauté et une dépense, et que la société du spectacle n'a ni l'une ni l'autre. Elle multiplie les célébrations à date fixe et perd ce qu'elles célébraient.

Cette époque, qui se montre à elle-même son temps comme étant essentiellement le retour précipité de multiples festivités, est également une époque sans fête.

Le paradoxe tient à la forme du temps. Les fêtes anciennes revenaient avec les saisons, mais elles réunissaient une communauté qui dépensait, en un jour, ce qu'elle avait accumulé. Les festivités modernes reviennent avec le calendrier commercial : soldes, rentrées, fêtes des mères et des pères, anniversaires de marques. Elles sont nombreuses et rapprochées, et chacune s'achète. Personne n'y dépense rien qui ne soit déjà prévu dans un budget.

La revue a cherché la fête ailleurs, là où elle surgit contre ce temps. Le n° 10 lit ainsi l'insurrection du quartier de Watts, à Los Angeles, entre le 13 et le 16 août 1965 :

Mais du fait que cette abondance est prise au mot, rejointe dans l’immédiat, et non plus indéfiniment poursuivie dans la course du travail aliéné et de l’augmentation des besoins sociaux différés, les vrais désirs s’expriment déjà dans la fête, dans l’affirmation ludique, dans le potlatch de destruction.

« Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande », Internationale situationniste n° 10, mars 1966 Lire le passage

Le pillage y est lu comme une dépense, au sens du potlatch, ce don ostentatoire où l'on détruit ses biens pour montrer qu'on n'en dépend pas. La même idée est derrière une formule que la revue cite comme situationniste : « La Commune a été la plus grande fête du XIXe siècle ». Une fête, dans ce vocabulaire, est un moment où le temps cesse d'être organisé par d'autres.

Que devient la mémoire dans ce temps ?

Elle passe aux images. Ce que chacun vit n'est consigné nulle part, et l'on se souvient d'événements qui ne sont arrivés à personne.

Debord décrit une vie quotidienne qui n'a ni langage ni archive. Les journées de chacun ne laissent pas de trace commune. À leur place, la société fournit une mémoire toute faite : les grands matchs, les mariages princiers, les catastrophes télévisées, que tout le monde a vus et que personne n'a vécus. La thèse 158 fait ainsi du spectacle, qui organise cet oubli, une fausse conscience du temps. On appelle d'ordinaire fausse conscience l'idée fausse que des hommes se font de leur situation ; ici elle n'est plus seulement dans les têtes, elle est fournie avec l'emploi du temps.

La revue a décrit l'expérience inverse après mai 1968. Le n° 12 fait du mouvement des occupations un retour du temps historique dans la vie de chacun :

Ce mouvement était la redécouverte de l’histoire, à la fois collective et individuelle, le sens de l’intervention possible sur l’histoire et le sens de l’événement irréversible, avec le sentiment du fait que « rien ne serait plus comme avant »

« Le commencement d'une époque », Internationale situationniste n° 12, septembre 1969 Lire le passage

L'événement irréversible est l'opposé exact du temps spectaculaire. Il arrive aux gens eux-mêmes, il ne revient pas, et il change ce qui suit. Le texte ajoute que les gens regardaient avec amusement la vie qu'ils menaient huit jours plus tôt.

Qu'est-ce que Debord oppose au temps spectaculaire ?

Un temps historique vécu par les individus et les groupes eux-mêmes, sur le mode du jeu. Le chapitre VI s'achève sur ce programme.

La thèse 163 esquisse la sortie : laisser dépérir la mesure sociale du temps, celle de l'horloge commune, au profit de plusieurs temps irréversibles, indépendants, qui se fédèrent. La thèse 164, qui ferme le chapitre, ajoute que le monde rêve déjà d'un tel temps, et qu'il lui manque d'en prendre conscience pour le vivre. Ce rêve, le spectacle l'entretient en vendant ses loisirs comme une vie vraie. On reconnaît là le projet que la revue appelait construire des situations : des moments de vie organisés par ceux qui les vivent.

On lit souvent Le temps spectaculaire serait seulement le temps passé devant la télévision.

Ce que disent les textes C'est le sens restreint de la définition. Le sens large, que Debord tient pour le plus étendu, est celui du temps libre tout entier, vendu comme image : le voyage, le séjour, la fête organisée en font partie autant que l'écran.

On lit souvent Debord condamnerait le plaisir et prêcherait l'austérité contre la société de consommation.

Ce que disent les textes La revue écrit le contraire en 1964 : « Il est évidemment exclu que nous préparions par l’ascétisme la révolution de la vie quotidienne. » Ce qui est critiqué est un plaisir prévu, acheté et contemplé. La fête de Watts ou celle de la Commune sont données en exemple.

Vérifier sa compréhension

Quels sont les deux sens du temps spectaculaire dans la thèse 153 ?

Au sens restreint, le temps passé à consommer des images, devant les écrans. Au sens large, le temps libre tout entier, quand il se présente et se vend comme une image désirable de la vie.

Pourquoi la revue tient-elle l'insurrection de Watts, en 1965, pour une fête ?

Parce qu'on y prend l'abondance au mot, immédiatement, au lieu de la poursuivre par le travail. Le pillage et la destruction y sont lus comme une dépense, à la manière du potlatch, où le temps cesse d'être organisé par d'autres.

Que veut dire Debord quand il parle d'une fausse mémoire ?

Que la vie quotidienne de chacun ne laisse pas de trace commune, et que la société fournit à la place des souvenirs tout faits, des événements que tout le monde a vus et que personne n'a vécus.