Qu'est-ce que le fétichisme de la marchandise chez Marx ?
C'est le fait que, dans une société où l'on produit pour vendre, les rapports entre les producteurs prennent la forme de rapports entre les choses. La valeur semble appartenir à l'objet, comme son poids.
Marx analyse ce phénomène à la fin du premier chapitre du Capital, en 1867. Son point de départ est la valeur d'échange : une table vaut tant de bottes ou tant d'argent. Cette valeur ne vient pas du bois. Elle exprime le temps de travail que la société consacre à produire la table, comparé à celui des autres marchandises. Or personne ne compare ces travaux directement. Chacun travaille pour son compte, et les travaux ne se rencontrent qu'au marché, par l'intermédiaire de leurs produits. Le lien social entre les gens prend donc l'aspect d'une propriété des objets.
Marx emprunte le mot à l'histoire des religions. Un fétiche est un objet auquel on prête un pouvoir qu'on lui a soi-même donné. La marchandise est un fétiche de ce genre : les hommes la fabriquent, puis règlent leur vie sur ses mouvements de prix comme sur une loi naturelle. Marx insiste sur un point : cette apparence ne tient pas à une erreur de jugement, elle tient à l'organisation du travail, et savoir d'où vient la valeur ne la dissipe pas. Le site frère de celui-ci en donne une explication détaillée, texte de Marx à l'appui, sur sa page du fétichisme de la marchandise.
Pourquoi Debord ouvre-t-il son deuxième chapitre sur Marx ?
Parce que le spectacle est, pour lui, le fétichisme de la marchandise arrivé à son terme. Le chapitre II de La Société du spectacle s'intitule La marchandise comme spectacle.
Le chapitre commence à la thèse 35 par un détournement. Debord y reprend, en les fondant en une seule, les deux phrases qui ouvrent la section de Marx sur le fétichisme, et les place à la fin d'une phrase sur le spectacle, comme une reconnaissance. Ce n'est pas le premier emprunt du livre au Capital : la thèse 1 détournait déjà la première phrase de l'ouvrage, en remplaçant les marchandises par les spectacles. Voici la fin de la thèse 35 :
nous reconnaissons notre vieille ennemie qui sait si bien paraître au premier coup d’œil quelque chose de trivial et se comprenant de soi-même, alors qu’elle est au contraire si complexe et si pleine de subtilités métaphysiques, la marchandise.
Le lecteur de Marx entend la citation sans qu'on la lui signale. C'est la méthode du détournement : le texte ancien est repris pour dire autre chose, et sa source reste à reconnaître. La thèse 36 nomme ensuite le principe, en citant entre guillemets une formule du Capital :
C’est le principe du fétichisme de la marchandise, la domination de la société par « des choses suprasensibles bien que sensibles », qui s’accomplit absolument dans le spectacle
La formule de Marx désigne un objet qu'on peut toucher et qui vaut pourtant par une propriété qu'aucun sens ne perçoit. Debord soutient que ce double caractère a changé de place. Ce qui échappait aux sens dans la marchandise est devenu visible : c'est un monde d'images choisies, qui se fait passer pour le plus concret qui soit.
Que veut dire que le fétichisme s'accomplit dans le spectacle ?
Que la domination des choses n'a plus besoin de se cacher. Elle s'expose, et ce qu'on voit d'une société, ce sont ses marchandises.
Chez Marx, le fétichisme voile : derrière le prix, on ne voit pas le travail. Les thèses suivantes du chapitre II montrent un renversement. La thèse 37 décrit le monde de la marchandise que le spectacle donne à voir : là sans y être, et montré tel qu'il est, puisque son mouvement éloigne les hommes les uns des autres. La thèse 38 explique pourquoi tout s'y ressemble : la marchandise ne connaît que la quantité, ce qui s'échange contre autre chose, et reste indifférente à toute qualité. La thèse 46 raconte comment la valeur d'échange, née pour servir l'usage, a fini par décider de ce qui sera utile. Plus loin dans le chapitre, la thèse 50 soutient que le capital, à force de s'accumuler, cesse d'être caché et s'étale en objets visibles jusqu'à figurer la société entière.
La revue situationniste dit la même chose en 1966, au n° 10, sous la plume de Jean Garnault. Le monde moderne, écrit-il, a rendu évidente l'analyse que ses héritiers cherchaient à obscurcir :
il a donné à la théorie du fétichisme de la marchandise une vérité objective et une banalité vécue qui l’a mise à la portée de tous.
L'article, intitulé Les structures élémentaires de la réification, ajoute que le pouvoir moderne a combiné le fétichisme de la marchandise et celui de l'œuvre d'art en un fétiche nouveau, le spectacle marchand. Son auteur sera exclu de l'IS pour de tout autres raisons, comme le raconte le n° 11 en octobre 1967 ; le texte, lui, reste dans la revue. On remarquera qu'il retourne lui aussi une formule du Capital contre les héritiers de Marx, accusés d'avoir noyé sa critique sous un « fatras de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques ».
À quoi ressemble ce fétichisme dans la vie ?
À une ferveur pour des objets dont l'usage compte de moins en moins. Et l'on voit le mieux le fétiche quand quelqu'un refuse de le payer.
La thèse 67 prend l'analogie religieuse de Marx au pied de la lettre. Elle décrit l'engouement pour le gadget et pour le porte-clés publicitaire, donné en prime et collectionné pour lui-même, avec le vocabulaire de la dévotion : indulgences, présence réelle, fidèles, convulsionnaires. Quand l'usage d'une marchandise ne satisfait plus, on se met à célébrer sa qualité de marchandise.
Un exemple : les frigidaires de Watts
Du 13 au 16 août 1965, la population noire de Los Angeles se soulève, dans le quartier de Watts. La revue y consacre au n° 10 un article, Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande. Elle y lit une révolte contre la marchandise. Les émeutiers prennent au mot la publicité de l'abondance : ils veulent tout de suite les objets qu'on leur montre, pour s'en servir. Certains emportent de grands réfrigérateurs alors qu'ils n'ont pas l'électricité.
La revue en tire une remarque sur le fétiche. Un objet qu'on prend sans le payer redevient une chose qu'on peut critiquer, modifier, détruire. Sa valeur sacrée ne tient qu'à l'échange :
C’est seulement quand elle est payée par l’argent, en tant que signe d’un grade dans la survie, qu’elle est respectée comme un fétiche admirable.
Le spectacle commande-t-il la marchandise, ou l'inverse ?
La marchandise commande. Le spectacle est un moment de son développement, et la revue a corrigé ceux qui lisaient Debord à l'envers.
En février 1968, Claude Lefort, ancien théoricien de la revue Socialisme ou Barbarie, critique La Société du spectacle dans La Quinzaine littéraire. Il juge que Debord s'est grisé de l'analyse du fétichisme, et il lui attribue l'idée que la production des images commanderait celle des marchandises. La revue lui répond en 1969, au n° 12, que le livre dit le contraire :
ce contraire qui est une évidence clairement énoncée dans La Société du Spectacle, notamment dans le deuxième chapitre ; le spectacle n’étant défini que comme un moment du développement de la production de la marchandise.
Le point compte pour lire le livre. Le spectacle ne règne pas par la séduction des images ; il tient là où l'économie tient déjà les hommes, comme le dit la thèse 16. Le fétichisme est donc le lien entre les deux notions : il explique pourquoi une économie de marchandises produit nécessairement un monde d'apparences. La notion voisine d'aliénation en donne l'autre face, celle de l'homme qui perd ce qu'il fait.
On lit souvent Le fétichisme de la marchandise serait une passion de consommer, le goût excessif des objets que la publicité entretient chez les consommateurs.
Ce que disent les textes Chez Marx comme chez Debord, c'est une forme sociale, qui vaut pour celui qui méprise les objets comme pour le collectionneur. La thèse 67 décrit bien une dévotion aux gadgets, mais comme un symptôme extrême ; le principe est dans l'échange lui-même, qui fait passer les rapports entre les hommes par des choses.
On lit souvent Debord aurait remplacé l'économie par les images : les médias et la publicité domineraient la société et commanderaient la production.
Ce que disent les textes La revue a répondu à cette lecture en 1969 : le spectacle n'est qu'un moment du développement de la production marchande. Les images dominent parce que la marchandise domine, et non l'inverse.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi Marx parle-t-il de fétiche à propos d'une marchandise ?
Parce qu'un fétiche est un objet auquel on prête un pouvoir qu'on lui a soi-même donné. Les hommes fabriquent les marchandises, puis règlent leur vie sur leurs prix comme sur une loi de la nature, alors que ces prix expriment les rapports entre leurs travaux.
Qu'est-ce qui change, selon Debord, entre le fétichisme de Marx et le spectacle ?
Chez Marx, la marchandise cache le rapport social qu'elle porte. Dans le spectacle, ce qui échappait aux sens est devenu visible : un monde d'images choisies se donne pour la réalité la plus concrète, et la domination des choses s'expose au lieu de se cacher.
Quelle erreur la revue reproche-t-elle à Claude Lefort en 1969 ?
D'avoir attribué à Debord l'idée que la production des images commanderait celle des marchandises. Le livre dit le contraire : le spectacle n'est qu'un moment du développement de la production marchande.