Que désigne la survie dans la revue situationniste ?
Le fait de rester en vie tel qu'une société l'organise, quand cette organisation tient lieu de vie. Le mot vise ce qu'on reçoit à la place de vivre, y compris dans l'abondance.
Dans la langue courante, survivre, c'est échapper de justesse à la mort : au naufrage, à la famine, à la guerre. La revue Internationale situationniste garde le mot et en déplace le sens. Survivre, pour elle, c'est durer dans des conditions qu'on n'a pas choisies, avec tout ce qu'il faut pour continuer et presque rien de ce qu'on voudrait faire de sa durée. La survie a donc un contraire, la vie, que la revue ne définit jamais par une liste de biens. La vie est ce qu'on fait soi-même de son temps, de ses rencontres et de ses désirs ; la survie, ce qu'on obtient pour tenir jusqu'au lendemain.
Le couple prend son sens fort au n° 7, en avril 1962. Un article non signé sur la guerre froide, « Géopolitique de l'hibernation », renvoie à l'exposé que Raoul Vaneigem en donne quelques pages plus loin, et résume d'une phrase ce que veut la société présente :
la société de l’aliénation, dont le projet indissoluble est d’empêcher la vie des gens tout en organisant leur survie
Vaneigem, dans « Banalités de base », ramasse l'idée en deux phrases qui annoncent toute la suite :
Survivre nous a, jusqu’à présent, empêchés de vivre. C’est pourquoi il faut attendre beaucoup de l’impossibilité de survie qui s’annonce désormais
L'article est signé, et c'est la revue elle-même qui attribue à Vaneigem l'exposé de l'opposition. Avant ce numéro, le mot n'y apparaît qu'au sens ordinaire, par exemple pour une mystification qui dure plus qu'elle ne devrait.
Pourquoi la revue s'arrête-t-elle sur les abris antiatomiques ?
Parce qu'en 1961 ils donnent de la survie une image grossie : un lieu équipé pour durer, où il n'y a rien à vivre, et qu'on achète.
Un exemple
« Géopolitique de l'hibernation » part d'un fait d'actualité. Au cours de l'année 1961, les abris contre la bombe se multiplient aux États-Unis, puis dans d'autres pays des deux camps. L'article cite le message de Kennedy sur l'état de l'Union, qui annonce cinquante millions d'emplacements recensés, et décrit le commerce des abris individuels, construits comme une propriété privée pour chaque famille. Il note aussi qu'ils seraient à peu près inutiles si la guerre éclatait : on y a oublié jusqu'à l'approvisionnement autonome en oxygène.
D'où sa thèse. L'abri sert tout de suite, bien avant toute guerre : il mesure la docilité des gens et la renforce, et il prouve qu'on peut faire travailler les hommes pour des besoins entièrement fabriqués. La revue en tire une définition :
Mais, dans toute sa richesse capitaliste, le concept de survie signifie un suicide différé jusqu’à la fin de l’épuisement, un renoncement de tous les jours à la vie.
L'abri est un cas limite, et l'article le présente comme tel. Le même rapport se retrouve, dit-il, à tous les niveaux. Dans l'art, quand l'œuvre est conçue comme un moyen de durer après soi, consolation offerte à celui qui a renoncé à vivre. Dans le logement, où l'on écarte toute critique de l'environnement en rappelant qu'il faut bien un toit. Chaque fois, un besoin réel sert à faire accepter une existence qu'on n'a pas choisie. L'article résume le monde des abris par une formule moqueuse, « une vallée de larmes à air conditionné » : la survie a son confort.
Que veut dire « augmentée » ?
Que la survie, dans les pays riches, a cessé d'être menacée sans devenir autre chose. On survit mieux, plus longtemps, avec davantage d'objets ; on ne vit pas davantage.
La revue le dit d'abord à propos des exploits techniques. En janvier 1963, le n° 8 prend l'exemple de Gagarine, qui montre qu'on peut survivre dans l'espace, et celui de la médecine, qui allonge la durée de la vie :
Mais aussi bien quand l’ensemble de l’effort médical et biochimique permet de survivre plus loin dans le temps, cette extension statistique de la survie n’est nullement liée à une amélioration qualitative de la vie. On peut survivre plus loin et plus longtemps, jamais vivre plus.
Debord reprend la notion en 1967, au chapitre II de La Société du spectacle, celui de la marchandise. La thèse 40 retrace la conquête de la production entière par l'échange : elle a fini par vaincre la faim, mais chaque niveau de richesse atteint repose la question de la survie au lieu de la clore. On a échappé à la nature pour dépendre d'une seconde nature, l'économie. L'abondance, dans ces conditions, n'est qu'une survie augmentée. La thèse 44 explique pourquoi elle n'a pas de plafond : la consommation doit toujours croître parce qu'elle garde en elle le manque qu'elle prétend combler. En 1969, le n° 12 cite le livre à cet endroit, à propos des marchandises que tout le monde consomme dans une pauvreté de fond, « parce qu’elle n’est pas elle-même au-delà de la privation, mais qu’elle est la privation devenue plus riche ».
La survie augmentée a aussi un temps à elle. Le chapitre VI la retrouve dans le retour réglé des semaines, des congés et des saisons de la consommation, et dans les fêtes en série qui remplacent la fête :
Cette époque, qui se montre à elle-même son temps comme étant essentiellement le retour précipité de multiples festivités, est également une époque sans fête.
La revue avait trouvé la réponse dès 1963, dans le même article sur Gagarine, qui propose de « faire vaincre la fête » dans la vie de tous les jours.
Où la question de la vie se pose-t-elle alors ?
Chez ceux que la survie augmentée laisse en arrière, ou qui cessent d'y croire. Pour la revue, ce sont les émeutiers de Watts en 1965, puis le mouvement des occupations de mai 1968.
Entre le 13 et le 16 août 1965, le quartier noir de Watts, à Los Angeles, se soulève, pille les magasins et y met le feu. Le n° 10 de la revue consacre à l'émeute son article d'ouverture, non signé, « Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande ». Il relève un détail : les compagnies d'assurances ont rappelé qu'elles ne couvrent pas les risques au-delà de la survie. Les Noirs américains, poursuit-il, ne sont pas menacés dans leur survie, du moins tant qu'ils se tiennent tranquilles. Leur situation est ailleurs :
Mais du seul fait qu’ils sont en arrière dans l’augmentation de la survie socialement organisée, les Noirs posent les problèmes de la vie, c’est la vie qu’ils revendiquent.
Le raisonnement est le même que pour la marchandise : le retard rend visible ce que l'intégration cache. Celui qui ne peut pas espérer rattraper la course à la survie voit qu'elle ne mène nulle part, et réclame autre chose. Dans le même numéro, un texte sur l'Espagne fait du pouvoir des conseils ouvriers l'ennemi de la survie existante, en mettant le mot entre guillemets : ce pouvoir ne pourrait durer qu'en transformant aussitôt toutes les conditions d'existence.
Mai 1968 donne à la revue son exemple le plus heureux. Le n° 12 décrit les occupations comme un moment où « les gens regardaient avec amusement l’existence étrange qu’ils avaient menée huit jours plus tôt, leur survie dépassée ». Le même numéro relève qu'une revue adverse, Révolution Internationale, tient les concepts de spectacle et de survie pour des mots creux ; la description de mai est sa réponse.
Quels contresens guettent la notion ?
Deux surtout : y lire une morale du renoncement, ou une plainte sur la pauvreté. Les textes vont contre l'une et l'autre.
On lit souvent La critique de la survie serait un mépris du confort et de la technique, une invitation à se contenter de peu.
Ce que disent les textes Le n° 8 dit le contraire : les étapes du développement matériel ne sont ni sans intérêt ni mauvaises, elles peuvent être réinvesties dans la vie réelle, à condition de l'être avec tout le reste. Ce que la revue refuse, c'est qu'elles tiennent lieu de vie. Le renoncement est même ce qu'elle reproche à la survie : l'article sur les abris raille le néo-christianisme qui vient y loger son idéal de renoncement.
On lit souvent Survivre voudrait dire manquer du nécessaire, et la notion ne concernerait que les pauvres.
Ce que disent les textes Le mot vise d'abord les pays riches. La survie augmentée est celle qui ne manque de rien de ce qui se vend. À Watts, la revue souligne que la survie n'est pas menacée ; c'est pourtant de là que vient, selon elle, la question de la vie.
On comprend mieux la notion par ses voisines. Elle donne son contenu à la critique de la vie quotidienne, où la survie se vit heure par heure, et au temps spectaculaire, qui la découpe en loisirs. Le n° 10, enfin, la lie au spectacle sous un seul nom, quand il écrit que Watts vérifie « La théorie de la survie et du spectacle ».
Vérifier sa compréhension
Pourquoi la revue s'intéresse-t-elle aux abris antiatomiques de 1961 ?
Parce qu'ils montrent la survie à l'état pur : un lieu fait pour durer, où rien ne se vit. La revue juge qu'ils serviraient peu en cas de guerre, mais qu'ils mesurent et renforcent dès maintenant la docilité des gens. Ils sont aussi une nouvelle marchandise, vendue pour un besoin fabriqué.
Pourquoi la survie augmentée n'a-t-elle pas de plafond ?
Parce que, selon Debord, la consommation qui l'accroît garde en elle le manque qu'elle prétend combler. Chaque niveau de richesse atteint repose la question de la survie au lieu de la résoudre, et l'économie en tire une croissance sans fin.
Pourquoi la revue voit-elle dans l'émeute de Watts une question posée à toute la société ?
Les Noirs de Watts ne sont pas menacés dans leur survie, mais ils sont en retard dans son augmentation et ne peuvent guère espérer la rattraper. Ce retard leur fait réclamer la vie elle-même. Pour la revue, le pays le plus avancé montre là ce qui attend tous les autres si le système n'est pas renversé.