Qu'est-ce qu'une vedette, chez Debord ?
C'est une personne dont le rôle social est d'être regardée vivre. Elle semble mener en entier une vie que chacun ne connaît que par morceaux, et l'on s'identifie à elle pour cette raison.
Le mot désigne d'ordinaire un acteur ou un chanteur célèbre. Debord l'élargit au chapitre III de La Société du spectacle (1967) : la vedette est la figure humaine du spectacle, et elle a une fonction précise. Le travail moderne est découpé en tâches de plus en plus petites, si bien que personne n'y fait l'expérience d'une activité complète. La vedette compense ce manque en offrant l'image d'une existence qui, elle, paraît entière :
La condition de vedette est la spécialisation du vécu apparent, l’objet de l’identification à la vie apparente sans profondeur, qui doit compenser l’émiettement des spécialisations productives effectivement vécues.
Le mot important est « apparent ». La vedette ne vit pas plus que les autres ; elle s'est spécialisée dans la part de la vie qui se voit. Elle exerce un métier comme un autre, dont le produit est une image de liberté.
D'où vient la figure dans la revue ?
Du sport. Dès le n° 1, en 1958, la revue rapproche les joueurs professionnels, les vedettes de cinéma et les hommes d'État, trois figures auxquelles les foules s'identifient au lieu de vivre et de décider elles-mêmes.
L'article sur le jeu, non signé, part d'une idée simple : le jeu libre n'a pas besoin de gagnants. La compétition, au contraire, entretient la passion de l'appropriation, et la société s'en sert pour faire oublier la monotonie des conditions de vie. Le texte poursuit :
Non seulement les foules s’identifient à des joueurs professionnels ou à des clubs, qui assument le même rôle mythique que les vedettes de cinéma vivant et les hommes d’État décidant à leur place
La phrase contient en germe la thèse du livre. Les vedettes de cinéma vivent à la place des spectateurs, les hommes d'État décident à leur place : ce sont deux espèces d'un même rôle. Neuf ans plus tard, aux thèses 60 et 61, Debord parlera de la vedette de la consommation et de la vedette de la décision.
Pourquoi la star et le chef d'État sont-ils la même figure ?
Parce que l'un et l'autre ont dû renoncer à toute qualité propre pour devenir des modèles. La star semble incarner des tempéraments différents, le chef toutes les vertus ; aucun des deux n'est un individu.
Debord soutient que la vedette est le contraire de ce qu'elle paraît. On la croit plus libre, plus singulière que les autres. Pour devenir un modèle qu'on imite, elle a pourtant dû se plier au cours des choses et accepter qu'on fasse d'elle une image. Les vedettes de la consommation, si diverses en apparence, mènent toutes au même ensemble de marchandises. Celles du pouvoir doivent réunir toutes les vertus admises, si bien qu'elles finissent par se ressembler. Dans le spectaculaire concentré, la figure se resserre sur un seul homme, le chef ; dans le spectaculaire diffus, elle se multiplie comme les produits.
Un exemple
En janvier 1963, la revue applique l'analyse à la conquête spatiale, alors au premier plan de l'actualité :
Les victoires actuelles sont le fait de vedettes-spécialistes. Gagarine montre que l’on peut survivre plus loin dans l’espace, dans des conditions toujours plus défavorables.
Le cosmonaute est le cas pur. Son exploit est réel, mais il est accompli par un spécialiste au nom de tous, et ce que chacun en reçoit est une image à applaudir. La revue en tire la leçon que l'on peut survivre plus loin et plus longtemps sans vivre davantage. En 1969, dans le n° 12, Eduardo Rothe fera des astronautes les vedettes d'un spectacle suspendu au-dessus des têtes.
Un groupe révolutionnaire peut-il échapper à la mise en vedette ?
La revue en a fait une règle pour l'Internationale situationniste elle-même : refuser qu'on isole des noms. Elle sait que la société présente fabrique des vedettes jusque chez ses adversaires.
En 1963, au moment où le groupe devient plus connu, la revue décrit le danger :
Une des armes traditionnelles du vieux monde, la plus employée peut-être contre les groupes qui expriment une recherche dans la disposition de la vie, c’est d’y distinguer et isoler quelques noms de « vedettes ».
La mise en vedette, poursuit le texte, reconstitue l'ancien modèle de la culture et de la société, et le même article refuse tout culte des chefs. En 1969, la revue se moque des porte-parole du mouvement du 22 mars, qui passaient leur temps devant les journalistes :
Leurs vedettes dérisoires venaient sous tous les sunlights pour déclarer à la presse qu’elles prenaient garde de ne pas devenir vedettes.
On lit souvent La critique de la vedette serait une critique morale de la vanité, ou de l'envie qu'inspirent les gens célèbres.
Ce que disent les textes Debord décrit une fonction sociale. La vedette compense une vie fragmentée par le travail ; elle disparaîtrait avec cette fragmentation, et non avec une réforme des mœurs. Le reproche ne vise pas les personnes, qui sont plutôt les premières dépossédées du rôle qu'elles tiennent.
Vérifier sa compréhension
Que compense la vedette, selon Debord ?
L'émiettement du travail. Personne n'y fait plus l'expérience d'une activité entière, et la vedette montre une vie qui paraît complète. L'identification à cette image tient lieu de la vie qu'on n'a pas.
Pourquoi le cosmonaute Gagarine est-il, pour la revue, un cas de vedette ?
Son exploit est réel, mais il est accompli par un spécialiste au nom de tous, et ce que chacun en reçoit est une image à applaudir. Il montre qu'on peut survivre plus loin, pas qu'on vit davantage.
Pourquoi l'Internationale situationniste refuse-t-elle qu'on isole des noms en son sein ?
Parce que la mise en vedette reconstitue, à l'intérieur d'un groupe qui la combat, la hiérarchie de la société présente. Elle transforme des participants en figures à regarder, et ceux qui les regardent en spectateurs.