Pourquoi Debord revient-il à la marchandise ?
Parce que le spectacle, tel qu'il le définit, appartient à l'histoire de la marchandise. Le chapitre II de La Société du spectacle repart donc de l'objet par lequel Marx avait ouvert Le Capital.
Une marchandise est un produit fait pour être vendu. Elle a deux faces, que Marx distinguait : sa valeur d'usage, c'est-à-dire ce à quoi elle sert, et sa valeur d'échange, ce contre quoi elle s'échange sur le marché. Une paire de chaussures sert à marcher ; comme marchandise, elle vaut tant d'argent, donc tant d'autres choses. Dans une société où presque tout se produit pour la vente, c'est la seconde face qui décide de la première : on fabrique ce qui se vend, et l'utilité suit comme elle peut.
Le premier chapitre du livre de 1967 s'achevait sur le spectacle défini comme « le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ». Le deuxième s'intitule La marchandise comme spectacle, et sa première thèse, la 35, décrit la marchandise en des termes qui rappellent ceux par lesquels Marx abordait le fétichisme : une chose d'apparence banale, que l'analyse découvre compliquée. Le ton, lui, est celui d'un combat : Debord y reconnaît « notre vieille ennemie ».
La revue avait fait le même geste avant le livre. Au n° 10, en mars 1966, Jean Garnault reprend les termes de Marx pour dire que le monde moderne a rendu sa théorie évidente :
Ces analyses qu’ils s’évertuaient de dissimuler, il les a transcrites avec une clarté aveuglante dans la trivialité quotidienne : il a donné à la théorie du fétichisme de la marchandise une vérité objective et une banalité vécue qui l’a mise à la portée de tous.
Le sujet de la phrase est le monde lui-même, qui a continué sans les héritiers de Marx. L'idée est celle qui commande le chapitre de Debord : ce que Marx avait dû déchiffrer se lit maintenant à la surface des choses.
Qu'ajoute Debord au fétichisme de Marx ?
Une extension à tout le visible. Chez Marx, les rapports entre les hommes prennent l'apparence de rapports entre des choses ; chez Debord, ces choses ont fini par composer le monde qu'on voit.
Le fétichisme, dans Le Capital, désigne une apparence nécessaire. Les producteurs ne se rencontrent qu'au marché, par leurs produits ; leur dépendance mutuelle se présente donc comme une propriété des objets, leur prix. Debord ne conteste rien de cette analyse. Il affirme qu'elle a trouvé son accomplissement, et il le dit en citant Marx dans sa propre phrase :
C’est le principe du fétichisme de la marchandise, la domination de la société par « des choses suprasensibles bien que sensibles », qui s’accomplit absolument dans le spectacle
Les mots entre guillemets sont de Marx : une marchandise se touche, et pourtant ce qui compte en elle, sa valeur, échappe aux sens. Le spectacle pousse ce double caractère jusqu'au bout. Ce qui échappait aux sens s'est fait image, et ces images passent pour la réalité la plus concrète. D'où la définition que Debord donne quelques thèses plus loin, et qui répond, du côté de l'économie, à la thèse 4 sur le rapport social :
Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale.
Le mot « moment » compte. Il désigne un stade atteint par la marchandise elle-même, celui où l'on ne rencontre plus qu'elle, au travail comme au repos ; la publicité et la télévision n'en sont que des secteurs. La thèse 49 tire la conséquence : le spectacle joue pour le regard le rôle que l'argent joue dans l'échange, celui de « l’équivalent général abstrait de toutes les marchandises ».
Le spectacle commande-t-il la production ?
Non. La revue le rappelle en 1969 contre un critique du livre : la production des marchandises vient d'abord, et le spectacle est l'un des moments de son développement.
Le 1er février 1968, Claude Lefort rend compte de La Société du spectacle dans La Quinzaine littéraire. Le n° 12 de la revue lui répond dans un article non signé, « Comment on ne comprend pas des livres situationnistes ». Lefort aurait prêté à Debord l'idée que les images gouvernent l'économie. La revue rétablit l'ordre des termes :
ce contraire qui est une évidence clairement énoncée dans La Société du Spectacle, notamment dans le deuxième chapitre ; le spectacle n’étant défini que comme un moment du développement de la production de la marchandise.
La précision a des conséquences. Si le spectacle était une affaire d'images, on pourrait le combattre par d'autres images, une contre-information, une meilleure télévision. Puisqu'il est un moment de la marchandise, sa critique passe par celle de la production elle-même, salariat compris. La revue le dit au n° 10, à propos du racisme : une société reste hiérarchique tant que le travail doit s'y vendre comme une marchandise, que cette société se dise capitaliste ou socialiste. C'est aussi ce qui relie la marchandise aux deux formes du spectacle que distingue le chapitre III, le spectaculaire diffus des pays riches, où chaque produit se recommande lui-même, et le spectaculaire concentré des bureaucraties.
Que devient l'usage des choses ?
Il s'amenuise, et l'on en parle d'autant plus. Debord y voit une tendance de l'économie capitaliste parvenue à l'abondance.
La thèse 46 raconte un renversement. L'échange est né pour servir l'usage : on échangeait afin d'obtenir ce dont on avait besoin. En réussissant, il a pris le commandement, jusqu'à décider de ce qui sera utile. La thèse 47 nomme la suite : une baisse « tendancielle » de la valeur d'usage, formule qui rappelle la baisse tendancielle du taux de profit chez Marx. Les produits servent de moins en moins, et il faut donc l'affirmer de plus en plus fort. On achète une promesse, si bien que « Le consommateur réel devient consommateur d’illusions ». La marchandise devient ainsi une illusion qui a pourtant le poids d'une chose.
Un exemple
L'automobile sert d'exemple au livre comme à la revue. La thèse 174 en fait le produit-pilote de la première abondance, celui qui impose l'autoroute et disperse la ville. Au n° 10, la revue observe qu'en Amérique sa prolifération réduit toujours plus sa valeur d'usage, au point qu'on envisage de l'interdire par endroits à New York. Au n° 12, elle l'appelle une marchandise-vedette, dont les spécialistes eux-mêmes dénoncent les dangers, à commencer par la destruction du milieu urbain, et dont les possesseurs se plaignent sans cesse de ce qui gâte le plaisir promis. On peut résumer le mécanisme : chaque voiture de plus rend toutes les autres moins utiles, et la publicité qui vante la liberté de rouler grandit à mesure que l'on roule moins bien.
Cette usure touche tout le monde, mais pas également. Le n° 12, revenant sur mai 1968, refuse d'opposer les étudiants qui rejetteraient la consommation aux ouvriers qui voudraient y accéder :
La consommation en question n’est que celle des marchandises. C’est une consommation hiérarchique, et qui croît pour tous, mais en se hiérarchisant davantage. La baisse et la falsification de la valeur d’usage sont présentes pour tous, quoique inégalement, dans la marchandise moderne.
Peut-on refuser la marchandise ?
La revue en voit un premier geste à Watts en 1965 : des objets pris pour qu'on s'en serve, d'autres détruits plutôt que payés.
Entre le 13 et le 16 août 1965, le quartier noir de Watts, à Los Angeles, se soulève, pille les magasins et les incendie. Le n° 10 ouvre sur un long article non signé, « Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande », qui lit l'émeute comme une révolte contre la marchandise. Les émeutiers, dit-il, prennent au mot la publicité de l'abondance : ils veulent tout de suite les objets qu'on leur montre, parce qu'ils veulent s'en servir. En les prenant sans les payer, ils séparent l'usage de la valeur d'échange, et font voir que cette dernière n'avait rien de nécessaire :
L’homme qui détruit les marchandises montre sa supériorité humaine sur les marchandises. Il ne restera pas prisonnier des formes arbitraires qu’a revêtues l’image de son besoin.
Le même article définit le policier comme « le serviteur actif de la marchandise » : celui par qui un réfrigérateur reste un objet à payer au lieu d'une chose dont le premier venu peut faire usage. Garnault, dans le même numéro, voit dans le vol pour donner une reprise moderne du don. La revue ne présente pas ces gestes comme une solution. La « Contribution au programme des conseils ouvriers en Espagne », au n° 10, demande d'abolir la marchandise et de modifier les besoins, ce qu'aucune émeute ne fait seule. Un livre de 1969, L'Univers contestationnaire d'André Stéphane, que le n° 12 cite parmi les jugements portés sur l'I.S., relevait dans le hall Richelieu de la Sorbonne une inscription attribuée à l'I.S., qui le disait plus vite : « La marchandise on la brûlera ».
Quels contresens guettent la notion ?
Le plus courant fait de Debord un censeur de la consommation. Un autre sépare le spectacle de l'économie, comme une couche d'images qu'on pourrait critiquer à part.
On lit souvent Debord dénoncerait la « société de consommation », c'est-à-dire l'excès d'achats et le goût des objets, et inviterait à consommer moins.
Ce que disent les textes Le n° 12 tient l'expression pour un travestissement sociologique de la critique de la marchandise. Ce qui est en cause est la forme marchande de toute la vie, travail compris, et non la quantité de biens ; la revue relève d'ailleurs le mépris des groupuscules pour les revendications ouvrières dites alimentaires, et y lit un rêve de domination. Les pillards de Watts, loin de consommer moins, veulent tout, tout de suite : c'est leur manière de critiquer la marchandise.
On lit souvent Le spectacle serait une affaire de médias et de publicité, posée sur une économie qu'il suffirait de décrire par ailleurs.
Ce que disent les textes Pour le livre comme pour la revue, le spectacle est la marchandise parvenue à un certain stade, et il est, comme l'argent, un équivalent général. On ne critique l'un qu'en critiquant l'autre : c'est ce que le n° 12 reproche à Lefort d'avoir manqué.
La notion s'éclaire par ses voisines : le spectacle, dont elle est le sol, la survie augmentée, que l'abondance des marchandises entretient, et la vedette, que le chapitre III rapproche des marchandises.
Vérifier sa compréhension
Que montre l'exemple de l'automobile, dans le livre et dans la revue ?
Qu'une marchandise peut perdre son usage à mesure qu'elle se répand. Plus il y a de voitures, moins chacune sert, et plus la publicité doit vanter ce qu'elle promet. La thèse 174 y ajoute la ville dispersée par l'autoroute.
En quel sens le spectacle accomplit-il le fétichisme décrit par Marx ?
Chez Marx, la marchandise vaut par une qualité que les sens ne perçoivent pas, et les rapports sociaux y prennent la forme de rapports entre des choses. Chez Debord, cette qualité invisible s'est faite image : le monde qu'on voit est composé de marchandises qui passent pour la réalité même.
Pourquoi la critique de Debord ne se réduit-elle pas à une critique de la consommation ?
Parce que la marchandise est une forme de toute la production, y compris du travail, qui se vend lui aussi. La revue tient l'expression société de consommation pour un déguisement sociologique : consommer moins ne change rien à cette forme.